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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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Retardé dans sa publication par la guerre de 1870, Alexandre Dumas mourra avant de voir naître éditorialement son enfant de papier. Un enfant qui aura un succès au-delà de toute espérance, puisqu’il demeure un ouvrage qui n’a pas vieilli : il est constamment réédité et reste un ouvrage de référence à plusieurs titres : gastronomique, littéraire et historique.

Ce qui fait d’Alexandre Dumas un témoin exceptionnel, c’est sans aucun doute le grand chasseur de souvenirs gastronomiques qu’il fut. « Ce qui me tentait surtout, moi, déclare-t-il dans le mot adressé aux lecteurs en tête du dictionnaire, c’était au contraire, voyageur infatigable, ayant traversé l’Italie et l’Espagne, pays où l’on mange mal, le Caucase et l’Afrique, pays où l’on ne mange pas du tout, d’indiquer tous les moyens de manger mieux dans les pays où l’on mange mal, et de manger tant bien que mal dans les pays où l’on ne mange pas du tout ; bien entendu que, pour arriver à ce résultat, il faut être chasseur de sa personne. »

Dumas-Larousse, tout en poésie…

Pierre Larousse, « littérateur », et Alexandre Dumas, romancier, ont, au-delà d’un dictionnaire et d’un goût prononcé pour la gastronomie, un amour certain des lettres. Pour les deux écrivains-lexicographes, la cuisine offre de fait l’occasion surprenante de mettre en scène des poèmes de circonstance.

Ainsi pour la cerise, objet chez Larousse d’un très long développement étymologique, s’achevant sur une définition lapidaire, « fruit du cerisier », Alexandre Dumas fait correspondre un poème didactique de « l’excellent cuisinier J. Rouyer » :

Les gobets de Montmorency Sont originaires d’Asie : Ce fruit rouge du cerisier Fut importé de Cérisonte Par Lucullus, gourmant-guerrier Lequel (l’histoire raconte), Pour la cerise, en sa saison, Alla combattre Mithridate, Roi, fameux mangeur de poison. Oui, de l’antique Rome, date La cerise dans nos desserts.

Associer le jeu de mots à la poésie n’est pas pour déplaire au facétieux Dumas : au moment de définir gastronomiquement le homard, un vers vibrant de Byron est bienvenu : « Ô mer, le seul amour auquel je fus fidèle. » Homère, Homard, Ô mer, tout est bon pour celui qui déclare qu’il « aime la mer comme une chose nécessaire au plaisir et même au bonheur de notre existence », au point de prendre, ajoute-t-il, « le chemin de fer » (qui soit dit en passant représente l’article le plus long du Grand Dictionnaire universel) pour se rendre à Trouville, à Dieppe, au Havre ou à Fécamp, lieux de détente privilégiés. Et où, à peine arrivé, précise-t-il, on lui propose « une partie de pêche pour le lendemain ».

En se tournant vers les airs, vivent les alouettes pour lesquelles Alexandre Dumas a un faible, ces petits oiseaux à plumage gris dont on fait des pâtés à Pithiviers et qui « ont le double avantage d’être aimées par les gourmands et chantées par les poètes ».

Consommateurs éclairés de boissons stimulantes, bons vins et café — à un moindre degré que Balzac… — , les deux hommes ne manqueront pas de les célébrer. La parole est ici à Larousse, que le sujet inspire, d’autant plus que les effets physiologiques de ladite boisson a agité tout le XIXe siècle en débats contradictoires savants et créateurs. Pierre Larousse cite ainsi avec malice Maumenet, s’adressant à l’écrivain généalogiste du XVIIe siècle, Auguste Galland, en ces termes :

Ami, si le sommeil vient au milieu des pots Répandre ses pavots Et qu’un vin trop fumeux te brouille la cervelle, Prends du café : ce jus divin, Pour chasser le sommeil et les vapeurs du vin, Saura te redonner une vigueur nouvelle.

Balzac ne manque certes pas à l’appel des citations, mais c’est au poète français, traducteur de Virgile, l’abbé Jacques Delille que revient l’honneur d’illustrer les vertus créatives du café :

Il est une liqueur au poète plus chère, Qui manquait à Virgile et qu’adorait Voltaire. C’est toi, divin café, dont l’aimable liqueur, Sans altérer la tête, épanouit le cœur.

Cette boisson qui fait que « les pensers, plus nombreux, accourent à grands flots » n’est donc pas réservée au seul combat contre les effets de l’alcool, même si Pierre Larousse se complaît à citer à cet égard le poète et journaliste Joseph Berchoux dont la célébrité fut acquise grâce à son long poème sur la Gastronomie :

Le café vous présente une heureuse liqueur Qui d’un vin trop fumeux chassera la vapeur.
Sans oublier la prose et la référence aux hommes de lettres

Parfois, le lexicographe oublie l’objet de son dictionnaire, offrir de bonnes définitions pour Larousse et de belles recettes pour Dumas, et s’installe dans l’article un propos tout autre. Comme le bernard-l’ermite. Qui va justement bénéficier de l’inspiration d’Alexandre le lexicographe-écrivain : « Rien de plus drôle que ce petit crustacé, la nature l’a fait armé jusqu’à la ceinture, cuirassé, gants et masque de fer, de ce côté il a tout ; de la ceinture à l’autre extrémité, rien, pas même de chemise ; il en résulte que le bernard-l’ermite fourre cette extrémité où il peut. Le créateur, qui avait commencé à l’habiller en homard, a été dérangé ou distrait au milieu de la besogne et l’a terminé en limace. Cette partie, si mal défendue et si tentante pour l’ennemi, est sa grande préoccupation ; à un moment donné, cette préoccupation le rend féroce. S’il voit une coquille qui lui convienne, il mange le propriétaire de la coquille et prend sa place toute chaude, c’est l’histoire du monde au microscope. Mais comme au bout du compte la maison n’est pas faite pour lui, au lieu d’avoir l’allure grave et honnête du colimaçon, il trébuche comme un homme ivre, et, autant que possible ne sort que le soir de peur d’être reconnu. »

Voilà comment Dumas se fait conteur-lexicographe, oublie la toque, qu’il troque contre la plume de l’écrivain en verve. La littérature devient une mise en bouche pour les recettes qui vont suivre.

Larousse et Dumas s’installent par ailleurs dans une dynamique qui va devenir florissante : il est en effet de très bon ton que les grands écrivains soient gastronomes. Balzac et Flaubert, gastronomes s’il en est, seront ainsi parmi les premiers à accorder à la gastronomie une belle place au cœur de leurs romans. Et Gonzague Saint-Bris de donner alors la parole à Dumas proférant dans cet esprit un lumineux apophtegme propre à sceller l’alliance entre l’homme de lettres et le maître queux : « Pour se bien connaître en l’art de la cuisine, il n’est rien de tel que les hommes de lettres habitués à toutes les délicatesses, ils savent apprécier mieux que personne celles de la table. »

Alexandre Dumas comme Larousse prennent indéniablement un grand plaisir à montrer nos hommes de lettres préoccupés par les plaisirs de la table. L’asperge, que l’on sait chère à Larousse quand elle vient de Toucy, est par exemple, comme le souligne l’auteur du Grand Dictionnaire de cuisine, l’un des mets préférés de Fontenelle, l’écrivain centenaire. Une longévité qui semblerait prouver à elle seule que forte santé et gastronomie font bon ménage ! Ainsi, à cette vivace herbacée que Larousse qualifie de « fille du printemps » et qui s’épanouit à Toucy, « comme les belles courtisanes d’Athènes poussaient naturellement à Corinthe », Dumas consacre un bel article où il met plaisamment en scène Fontenelle.

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