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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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Cette pratique dans le cadre d’une thèse de lexicologie venait tout droit en vérité de celle de l’excellent maître que fut le linguiste et poète Henri Meschonnic, avec Des mots et des mondes, ouvrage majeur aujourd’hui épuisé. « Il n’y a de langue que dans le discours lié, grammaire et dictionnaire peuvent à peine se comparer à son squelette mort », telle est par exemple l’épigraphe du premier chapitre, « La danse des mots », de ce livre lumineux, épigraphe signée par Wilhelm von Humboldt, l’un des premiers philologues à examiner attentivement la langue dans ses rapports avec la pensée et les diverses cultures.

La danse des mots ou des morts, les épigraphes étant souvent choisies auprès des écrivains disparus, pouvait commencer, et avec elle celle des épigraphes auréolant les recueils privilégiés des mots, les dictionnaires.

À l’orée des dictionnaires

En réalité, aux propos scientifiques censés représenter l’objectivité d’une recherche qu’on essaie de mettre en relief, il manque le plus souvent la coloration particulière du sentiment confus qui anime ladite recherche, mais aussi cette intime conviction et cette intuition qui la justifient, ou encore tout simplement cet esprit, ce recul philosophique ou humoristique qui font également partie de la recherche et que l’on s’interdit dans le vif de l’article. La lettre y est mais on n’ose pas en dire l’esprit.

On s’autocensure ainsi parce qu’il nous semble que mentionner lesdits concepts relèverait de l’impressionnisme. Or, les impressions éprouvées ne sont pas à rejeter, gageons même qu’elles sont légitimes et créatrices, à la manière du « sentiment linguistique » sur lequel repose prioritairement notre perception de la langue. Sans ce « sentiment linguistique », sans ces impressions, point d’âme en effet pour le chercheur !

De fait, ces outils privilégiés de la langue et du lexique que sont les dictionnaires bénéficient assez souvent de belles épigraphes, relevant de cet « esprit » à insuffler. Elles sont particulièrement significatives chez quelques-uns des pionniers du genre, par exemple Pierre Larousse, qui ne put en l’occurrence rédiger un seul dictionnaire général, qu’il s’agisse du « petit », le Nouveau Dictionnaire de la langue française en 1856, ou bien du « grand », le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, sans y adjoindre une épigraphe, clairement revendiquée.

C’est pour faire honneur à un ami cher, Giovanni Dotoli, qui développa avec mon aval en Italie le concept de la Journée des dictionnaires, que, lors de l’une de ces journées, j’offrais un bouquet d’épigraphes « lexicographiques » en guise de conférence, en définitive les toutes premières fleurs à l’orée de la forêt de mots que sont les dictionnaires !

Des taxes et des promesses à tenir !

« Trouver une épigraphe juste n’est pas chose facile, et il arrive trop souvent que, après avoir adopté une épigraphe ambitieuse, on est loin de réaliser les promesses qu’elle faisait concevoir. »

Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, Article épigraphe.

Le lecteur me le pardonnera. C’est un réflexe pour tous les sujets, y compris l’épigraphe. D’abord, je dois maladivement parcourir chronologiquement les dictionnaires, quel que soit le mot. Pour pourvoir rappeler par exemple ici que c’est à partir du grec epi (sur) et graphein (écrire) que s’est construit le mot épigraphe. Et qu’existait encore jusqu’au XIXe siècle un sens très concret proche de cette étymologie, sens aujourd’hui absent de nos dictionnaires contemporains : l’épigraphe représentait en effet un métier redoutable pour les Athéniens de la Grèce antique, celui consistant à tenir les comptes publics et à régler les chiffres des contributions. Dans le sillage de pareille fonction, le mot « épigraphe » aurait donc pu prendre de très mauvaises connotations : il n’en fut rien.

L’épigraphe conserve un autre sens, architectural, également issu de l’Antiquité, celui dévolu à l’inscription placée sur un édifice. Pierre Larousse affirme que le mot n’est pas encore signalé au XVIIe siècle, tant chez Richelet que chez Furetière ou dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française. Même s’il s’agit encore seulement du sens architectural, c’est, avouons-le, un grand plaisir que de faire la nique à Pierre Larousse ! Car le mot a bien fait son entrée au XVIIe siècle, mais dans le Dictionnaire des arts et des sciences de Thomas Corneille, publié au nom de l’Académie française, en 1694.

Aux encyclopédistes rassemblés par Diderot et d’Alembert au XVIIIe siècle d’expliquer donc ensuite et enfin que l’épigraphe, au sens littéraire du terme correspond à « une sentence, soit en prose soit en vers, tirée ordinairement de quelque écrivain connu, & que les auteurs mettent au frontispice de leurs ouvrages pour en annoncer le but ». Et les philosophes de l’Encyclopédie d’ajouter que « ces épigraphes sont devenues fort à la mode depuis quelques années », en soulignant qu’elles « ne sont pas toujours justes, & promettent quelquefois plus que l’auteur ne donne ». Cette remarque étant faite, l’article peut alors se conclure sur un second conseil : « On ne court jamais de risque à en choisir de modestes ! » À bon entendeur bonne épigraphe.

Elles furent souvent tirées du latin, ce qui serait aujourd’hui presque pédant, à moins de le traduire. Quelle œuvre immense est par exemple ouverte par cette belle épigraphe : Intus et in cute, « intimement et dans la chair », formule empruntée au poète latin Perse ? L’œuvre posthume de Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions (1782). La promesse implicite propre à l’épigraphe fut bien tenue.

La confession épigraphique de Pierre Larousse

Pierre Larousse, admirateur absolu de l’Encyclopédie, tout en rappelant qu’il s’agit d’une « Pensée, sentence, citation placée en tête d’un livre, d’un ouvrage, d’un chapitre pour en résumer l’esprit », se livre à un long historique de la formule, non sans avoir auparavant livré une réflexion judicieuse sur le fait que l’épigraphe, « toute de fantaisie, de mode », pourrait être rapprochée d’une citation de Voltaire déclarant à propos des préfaces : « C’est au livre à parler de lui. »

Cependant, après avoir énuméré quelques épigraphes choisies par divers auteurs d’œuvres littéraires ou historiques, Pierre Larousse se tourne en fin d’article vers un auteur de dictionnaires, évoquant ainsi l’épigraphe lexicographique avec le rappel de celle choisie par William Duckett pour son Dictionnaire de la conversation publié à partir de 1832 : « Celui qui voit tout abrège tout. »

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