99 francs (14, 99 €)
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Grasset & Fasquelle
- ISBN: 2246567610, 9782246567615
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «99 francs (14, 99 €)». Краткое содержание книги:
Mise en abîme de l'acte d'écrire, 99 francs est une avancée narrative qui progresse au rythme de ses réflexions ironiques, de son existence régentée par l'argent, le sexe et la cocaïne. «Tout s'achète : l'amour, l'art, la planète Terre, vous, moi». Ce roman est une sorte de diatribe, de confession enragée scandée par des scénarios publicitaires qui interrompent savamment le récit, non sans dérision. Octave, lucide et critique à l'égard de ce système mercantile n'en est pas moins le jouet et le restera jusqu'au bout.
(Nathalie Jungerman)
Charlie lui tapote la joue pour qu’elle ouvre ses yeux pleins de larmes. La vioque pousse de petits cris plaintifs, étouffés par le foulard.
— Vous savez, poursuit-il, quand j’étais petit, j’adorais les films de James Bond, et il y avait toujours le méchant qui voulait devenir le Maître du Monde, alors il entraînait son armée secrète, cachée dans une forteresse souterraine, et il menaçait toujours de faire sauter la planète avec des missiles nucléaires volés en Ouzbékistan. Vous vous souvenez de ces films, Madame Duchmolle? Eh bien, j’ai découvert tout récemment que James Bond, comme Louis-Ferdinand Céline, s’est fourré le doigt dans l’oeil. Le Maître du Monde, il n’est pas du tout comme ça, c’est rigolo, non? Le Maître du Monde, il a un peignoir minable, une maison nulle, une perruque bleue, un bandana dans la glotte, et en plus il ne sait même pas qu’il est le Maître du Monde! C’est vous, Madame Wardmuche! Et vous savez qui on est, nous? 007! Ta ta tan ta tatata tan tan tan!
Charlie fredonne la musique de John Barry. Il chante juste mais cela n’empêche pas la Maîtresse du Monde de chialer pathétiquement, la tête enfoncée dans son oreiller aux couleurs criardes style Versace (qui n’est pas mort puisque son oeuvre vit toujours).
— N’essayez pas de m’attendrir, Madame Wardmoncul. Est-ce que vous vous êtes attendrie lorsque des régions entières ont été brisées par des dégraissages massifs, des restructurations intensives, des plans sociaux abusifs décidés uniquement pour vos beaux yeux? Alors pas de chichis, s’il vous plaît. Un peu de dignité et tout se passera bien. My name is Bond, James Bond. Nous sommes seulement venus ici pour vous demander de dire à votre fonds de pension Templeton qui gère 200 milliards d’euros que, désormais, il ne pourra plus réclamer les mêmes rendements à ses entreprises, parce que sinon, de plus en plus de gens comme nous viendront rendre visite à des gens comme vous, d’accord?
C’est alors que Tamara s’est interposée.
— Attends, Charlie, je crois qu’elle essaie de te montrer quelque chose.
Effectivement, la vioque montrait de ses doigts boudinés une photo encadrée sur sa table basse. Elle représentait un beau soldat de l’US Army souriant, en noir et blanc, avec son casque sur la tête.
— MmfhghmfphhggH! gueulait-elle en pointant le portrait.
J’ai retiré le bandana de sa bouche pour qu’on puisse entendre un peu mieux ce qu’elle voulait dire par Mmfhghmfphhgg. Elle s’est mise à brailler comme un putois.
— WE SAVED YOUR ASS IN ‘44! MY HUSBAND DIED IN NORFUCKINGMANDY!! Regarde, CONNARD, le photo de MON MARI morte CHEZ VOUS à la D DAY!!
Personnellement, j’ai trouvé qu’elle marquait un point. Mais ça a fait déraper Charlie. Moi, je n’étais pas au courant de ses antécédents familiaux. Première nouvelle, je vous assure.
– Écoute, la Miss. On va pas se balancer nos morts à la figure toute la soirée. Cette guerre, vous ne l’avez faite que pour exporter Coca-Cola. IT’S COCA-COLA WHO KILLED YOUR HUSBAND! Moi, mon père s’est suicidé parce qu’on l’avait viré de sa boîte pour augmenter ses bénéfices. Je l’ai retrouvé pendu, tu comprends ça, salope? YOU KILLED MY FATHER!
Il la giflait un peu trop. La vieille saignait du nez. Je vous jure que j’ai essayé de le retenir mais l’alcool décuplait ses forces.
— T’AS FLINGUE MON PÈRE, VIEILLE TRUIE, TU VAS PAYER MAINTENANT!
Il la rouait de coups, visait les yeux avec ses poings, a cassé sa bouteille de bière sur son nez, a fait sauter son dentier et l’a introduit dans sa chatte, enfin bon, nous pourrions aussi considérer qu’il décida d’abréger une existence pleine de souffrances, et, de toute façon, presque arrivée à son terme, mais il me semble qu’on peut aussi appeler cela un dérapage. Bref, au bout de cinq minutes (ce qui est très long — par exemple, un round de boxe dure moins longtemps), Mrs Ward ne respirait plus et une odeur de merde a envahi la pièce. La housse Versace serait bonne pour le pressing.
Habituée semble-t-il aux dérapages, Tamara ne broncha pas. Après avoir mesuré son pouls, c’est-àdire constaté son décès, elle se mit méthodiquement à ranger les dégâts le plus vite possible. Elle nous ordonna de déposer le cadavre de la retraitée au bas de son escalier gréco-romain. Puis nous sommes sortis sur la pointe des pieds de cette villa sordide, non sans détruire la caméra de surveillance avec les cailloux du jardin.
— Tu crois que la vidéo enregistre?
— Non, c’est juste un interphone.
— De toute façon, même s’il y avait une trace, personne ne nous connaît ici.
Cette dernière phrase fit beaucoup rire les vigiles de garde qui passaient en revue les différents moniteurs de sécurité (l’un d’entre eux, un Haïtien, parlait couramment français); ils s’amusèrent moins quand ils s’aperçurent que Mme Ward avait succombé à l’agression et qu’il leur faudrait effectuer un rapport au Miami Police Department.
C’est à partir de là que j’ai cessé de réfléchir. Le quartier était désert. Charlie avait repris ses esprits. Il est tombé d’accord avec Tamara:
— Il était vraiment trop pourave son canapé.
Nous avons terminé la soirée au Club Madonna, une boîte de strip-tease où les danseuses en string, parfaitement refaites (on pourrait créer un mot-valise pour ces cyberfemmes: «parefaites»), viennent chercher avec leur bouche les billets de dix dollars que vous coincez dans votre braguette. Nous avons acclamé des seins incroyables mais pas vrais.
— C’est toujours comme ça avec les femmes, a dit Charlie, soit elles nous frustrent, soit elles nous dégoûtent.
Piquée dans son orgueil de professionnelle, Tamara nous a ensuite gratifiés d’un show magnifique, debout sur le bar, suçant le goulot de sa Corona, durcissant ses tétons avec les glaçons de ma vodka, jusqu’à ce qu’on nous flanque à la porte pour concurrence déloyale. Puis nous nous sommes endormis tous les trois devant la TV «pay per view» de l’hôtel qui diffusait un excellent porno avec, notamment, un double fist anal, chose que j’ignorais techniquement possible, et je dois confesser que les cris de l’actrice me firent venir dans mon pantalon.
Le lendemain, comme nous reprenions l’avion pour rentrer à Paris (toujours en Business à un demieurobâton le siège, au menu «nid de pâtes de sarrasin garni de caviar osciètre relevé d’un cordon de jus de tomate crue»), Charlie m’a dit qu’il acceptait la nomination au poste de DC. J’ai prié pour que l’avion s’écrase mais, comme d’habitude, il n’en a rien fait. Et c’est ainsi que je me suis retrouvé, en une journée, à la fois patron d’agence et complice de meurtre.
7
De retour à Paris, nous trouvâmes sur nos ordinateurs cette circulaire e-mailée à tous les employés de Rosserys & Witchcraft Monde (probablement rédigée par un logiciel de traduction automatique):
Chers amis du groupe Rosserys & Witchcraft,