99 francs (14, 99 €)
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Grasset & Fasquelle
- ISBN: 2246567610, 9782246567615
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «99 francs (14, 99 €)». Краткое содержание книги:
Mise en abîme de l'acte d'écrire, 99 francs est une avancée narrative qui progresse au rythme de ses réflexions ironiques, de son existence régentée par l'argent, le sexe et la cocaïne. «Tout s'achète : l'amour, l'art, la planète Terre, vous, moi». Ce roman est une sorte de diatribe, de confession enragée scandée par des scénarios publicitaires qui interrompent savamment le récit, non sans dérision. Octave, lucide et critique à l'égard de ce système mercantile n'en est pas moins le jouet et le restera jusqu'au bout.
(Nathalie Jungerman)
— Eh oh! J’ai pas dit que j’acceptais l’offre.
— C’est oune offre que tou né peux pas réfouser, a lance Enrique, car visiblement tout le plateau était au courant sauf moi.
Et c’est le moment que le soleil a choisi pour revenir, cet effronté.
4
On croirait vraiment que Tamara a joué la comédie toute sa vie — en y réfléchissant, c’est d’ailleurs le cas. Le métier de call-girl forme au métier d’actrice bien plus efficacement que l’Actors Studio. Elle se révèle très à l’aise devant la caméra. Elle séduit l’objectif, bouffe son yaourt goulûment comme si sa vie en dépendait. Elle n’a jamais été plus éclatante que dans ce faux jardin méditerranéen transposé en Floride.
— She’s THE girl of the new century, déclare sentencieusement le producteur technique local à la nana qui tourne le «making of». Je crois qu’il veut 1) la présenter à John Casablanca d’Elite, 2) la prendre en levrette. Mais pas forcément dans cet ordre-là.
Nous envahissons une terre étrangère avant d’investir l’espace médiatique. La campagne Maigrelette restera à l’antenne jusqu’en 2004 et sera déclinée en affiches 4 x 3, Abribus, annonces en presse féminine, publicités sur les lieux de vente, étiquetages promotionnels, murs peints, jeux concours de plage, événementiels de terrain, tracts en distrib, sites Internet, têtes de gondole et offres de remboursement sur présentation d’une preuve d’achat. Tamara, tu seras partout, nous allons faire de toi l’emblème du leader des fromages blancs sans matière grasse sur tout l’Espace Schengen.
Nous buvons des Cape Cod en parlant d’Aspen avec la maquilleuse. Nous croisons quelques vaches maigres (surnom que nous donnons aux grungettes anorexiques qui cherchent de l’héro sur Washington Avenue). Nous jouons à faire semblant de mourir devant la maison de Gianni Versace. Des touristes nous prennent en photo en train de nous vautrer par terre sous la mitraille. Nous nous enroulons dans les tentures blanches du Delano Hôteclass="underline" Tamara devient Shéhérazade et moi, Casper le gentil fantôme. Autour de nous les gens sont si narcissiques qu’ils ne font plus l’amour qu’avec eux-mêmes. C’est quoi une journée réussie à Miami? Un tiers de rollers, un tiers d’ecstasy, un tiers de masturbation.
Sur le set du tournage, la pelouse est à nouveau brûlée par le soleil. Pour qu’elle verdisse, les accessoiristes recommencent à l’asperger de colorant alimentaire. Ce soir on annonce un combat de drag-queens au Score sur Lincoln Road: sur un ring de catch, les travelos s’arracheront les perruques. «Rien ne compte vraiment», chante Madonna, qui a une maison ici. Elle résume bien le problème. J’aime Tamara et j’aime Sophie; avec un salaire de directeur de création, j’aurai largement de quoi garder les deux. Mais je ne vais tout de même pas accepter une offre qui renie totalement la première page de ce bouquin, celle où j’écrivais «J’écris ce livre pour me faire virer». Ou alors il faudra corriger ça, mettre «j’écris ce livre pour me faire augmenter»… Tamara interrompt mes réflexions:
— Veux-tu un café, un thé, ou moi?
— Les trois dans ma bouche. Dis-moi, quelle est ta pub préférée, Tamara?
— «LESS FLOWER, MORE POWER». C’est le slogan de la New Beetle de Volkswagen.
— On ne dit pas «slogan», on dit «titre». Retiens bien ça, si tu veux que je t’engage.
Nous passons l’après-midi à glander devant le combo, ce moniteur vidéo Sony qui retransmet chaque prise: Tamara sur la terrasse, Tamara dans l’escalier, Tamara dans le jardin, Tamara en plan large, Tamara en plan serré, Tamara naturellement artificielle, Tamara en regard caméra, Tamara artificiellement naturelle, Tamara en dégustation produit (ouverture de l’opercule, plongeon de la cuiller, délectation buccale), Tamara et son coude émouvant, Tamara et ses seins à dessein. Mais la Tamara que je préfère m’est réservée: c’est Tamara à poil en tongs, sur le balcon de ma chambre, avec une bague à l’orteil du pied gauche et une rose tatouée au-dessus du sein droit. Celle à qui j’ose dire:
— Je n’ai pas envie de faire l’amour avec toi mais tu m’enchantes. Je crois que je t’aime, Tamara. Tu as des grands pieds mais je t’aime. Tu es mieux avec des retouches informatiques qu’en vrai mais je t’aime.
— Je connais beaucoup de méchants qui font semblant d’être gentils, mais toi tu es une espèce rare: un gentil qui fait semblant d’être méchant. Embrassemoi, c’est gratuit pour cette fois-ci.
— Tu es mon rêve défendu, mon seul tourment et mon unique espérance. Tu es pour moi la seule musique qui fait danser les étoiles sur les dunes.
— Encore des mots, toujours des mots.
Le plan dégustation, c’est toujours le pire boulot: en plein soleil, après le déjeuner, la pauvre Berbère a dû simuler vingt fois l’extase en introduisant dans sa bouche de pleines cuillerées de Maigrelette. Au bout de quelques prises, elle en était complètement dégoûtée. L’accessoiriste apporta alors une bassine dans laquelle elle recrachait le fromage blanc dès qu’Enrique gueulait «Cut!» Voilà, c’est une petite révélation que nous vous confions, ne l’ébruitez pas trop: chaque fois que vous voyez un acteur se délecter d’un produit alimentaire dans un film publicitaire, sachez qu’il ne l’avale jamais et vomit le produit dans un récipient prévu à cet effet dès que la caméra cesse de le filmer.
Charlie et moi sommes assis sur des chaises en plas tique avec des kilos de junk-food pour unique compagnie. Sur tous les tournages de films publicitaires, c’est le même cirque: on parque les créatifs dans un coin en les dorlotant avec un mépris complet, et en espérant qu’ils ne vont pas trop l’ouvrir sous prétexte qu’ils sont les auteurs de la campagne en cours de réalisation. Nous nous sentons humiliés, inutiles et gavés de sucreries, bref, encore plus écoeurés que d’habitude. Nous faisons semblant de ne rien remarquer car nous savons qu’en tant que futurs Directeurs de Création de la Rosse France, nous aurons mille fois l’occasion de nous venger de manière implacable.
Nous serons riches et injustes.
Nous licencierons nos anciens amis.
Nous soufflerons le chaud et le froid pour terroriser tous nos employés.
Nous nous attribuerons les idées des subalternes.
Nous convoquerons des jeunes réalisateurs pour leur pomper des idées fraîches en leur faisant miroiter un gros boulot que nous finirons par exécuter nousmêmes dans leur dos.
Nous refuserons d’accorder des vacances aux salariés, avant de prendre les nôtres à l’île Maurice.
Nous serons mégalos et indécents.
Nous garderons les meilleurs budgets pour nous et confierons les campagnes les plus croustillantes à des free-lances extérieurs pour bien déprimer tous les CDI.
Nous insisterons pour avoir notre portrait dans les pages saumon du Figaro puis exigerons le licenciement de la journaliste dès sa parution, si son papier n’est pas assez hagiographique (en menaçant Le Figaro de ne plus lui acheter de pages de pub).
Nous incarnerons le renouveau de la publicité française.
Nous paierons une attachée de presse pour pouvoir dire dans les pages communication de Stratégies que: «il faut bien distinguer le concept du percept».
Nous emploierons également très souvent le verbe «préempter».
Nous serons débordés et injoignables; pour obtenir un rendez-vous avec nous, il faudra attendre trois mois au minimum (pour se voir annuler au dernier moment, le matin du rendez-vous, par une secrétaire arrogante).
Nous boutonnerons nos chemises jusqu’en haut.
Nous déclencherons des dépressions nerveuses en rafales autour de nous. On dira du mal de nous dans la profession mais jamais en face car nous serons craints.