99 francs (14, 99 €)
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Grasset & Fasquelle
- ISBN: 2246567610, 9782246567615
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «99 francs (14, 99 €)». Краткое содержание книги:
Mise en abîme de l'acte d'écrire, 99 francs est une avancée narrative qui progresse au rythme de ses réflexions ironiques, de son existence régentée par l'argent, le sexe et la cocaïne. «Tout s'achète : l'amour, l'art, la planète Terre, vous, moi». Ce roman est une sorte de diatribe, de confession enragée scandée par des scénarios publicitaires qui interrompent savamment le récit, non sans dérision. Octave, lucide et critique à l'égard de ce système mercantile n'en est pas moins le jouet et le restera jusqu'au bout.
(Nathalie Jungerman)
— Oui, je sais, j’ai répondu. Parce que je ne suis pas libre et que toi, tu l’es trop.
5
Et voilà, le tournage est terminé: nous venons de dépenser trois millions de francs (500 K-euros) en trois jours. Avant de ranger les caméras, nous avons demandé à Enrique de tourner une version «trash» de la pub. Bon, nous étions pétés, Tamara aussi, et Charlie s’est écrié:
– Écoutez. ÉCOUTEZ-MOI TOUS! Listen to me, please. La dernière fois que j’ai vu Marc Marronnier vivant, il a engueulé Octave ici présent, en lui disant que le script que nous venons de tourner était minable et qu’il fallait en écrire un autre.
— C’est vrai, ai-je ajouté. Il a même dit cette phrase qui restera pour toujours gravée dans ma mémoire: «On n’est jamais à l’abri de trouver mieux».
— Mesdames et Messieurs, Ladies and Gentlemen, allons-nous passer outre aux dernières volontés d’un mort?
Les techniciens n’étaient pas chauds-chauds. Après quelques pourparlers avec la tivi-prod et Enrique, décision fut tout de même prise de shooter rapidement une prise «agence», en plan-séquence, caméra à l’épaule, style «Dogma» (c’était l’hiver où tout ce qui était filmé à la «Vidéo gag» portait ce label intello danois).
Voici ce que donnait la version «Maigrelette Dogma»: Tamara déambule dans le décor de teck, gracieusement elle enlève son tee-shirt sur la véranda, puis regarde la caméra, torse nu, et s’étale du yaourt sur les joues et les seins. Elle tourne sur elle-même, gambade pieds nus dans le jardin et se met à engueuler son yaourt allégé, hurlant «Maigrelette! I’m gonna eat you!», puis elle se roule dans l’herbe fraîchement repeinte, ses seins sont couverts de peinture verte et de Maigrelette, et elle lèche le fromage blanc sur sa lèvre supérieure en gémissant (zoom sur son visage sur lequel dégouline le produit): «mmmm… Maigrelette. It’s so good when it cornes in your mouth».
Quel talent. Nous décidons d’envoyer cette version au Festival Mondial de la Publicité à Cannes sans la présenter à Madone. Si on récolte un Lion, Duler sera obligé d’applaudir.
Marronnier aurait apprécié pareil dévouement. Nous pouvons rentrer à Paris la conscience tranquille, afin de nous installer dans son fauteuil encore tiède. Mais cela ne suffit pas à Charlie, décidément rempart plus imprenable que jamais. Le soir même, après la fête de fin de tournage au Liquid, il nous entraînait dans une regrettable virée que je suis malheureusement contraint de relater ici.
6
Les stroboscopes quadrillaient l’espace. Une vieille sado-maso traversa la piste de danse avec un corset qui lui faisait un tour de taille de dix centimètres. Elle ressemblait à un sablier en cuir noir.
— Tu sais à quoi elle me fait penser, cette même? En Europe, les entreprises licencient des milliers d’employés pour rapporter plus de fric aux retraités de Miami, pas vrai?
— Euh… en gros, oui. Les vieillards de Floride sont tous actionnaires des fonds de pension qui possèdent les firmes internationales, donc schématiquement, oui.
— Eh ben, puisqu’on est sur place, pourquoi qu’on irait pas rendre visite à un de ces vieux propriétaires de la planète? Ce serait quand même con d’être chez eux et de ne pas s’expliquer avec l’un d’entre eux, peut-être même qu’on pourrait le convaincre de ne virer personne la prochaine fois, qu’est-ce t’en dis?
— J’en dis que t’es bourré mais OK, on y va.
Et nous voilà partis, Tamara, Charlie et ma pomme, dans les rues de Miami Vice, à la recherche d’un représentant de l’actionnariat mondialisé.
— Ding! Dong! Ding! Dong-Ding-Dong-Ding- Dong-Ding!
A Miami même les sonneries cherchent à se faire remarquer: celle-ci joue la Petite Musique de nuit au lieu de faire «dring» comme tout le monde. Cela fait une heure que nous errons dans le quartier résidentiel de Coral Gables à la recherche de fonds-de-pensionnaires à sermonner.
Charlie a fini par sonner à la porte d’une splendide villa marocaine.
— Yes?
— Good evening Madame, do you speak french?
— Oui, oui, bien sûr, enfin une petite peu mais pourquoi sonnez-tu aussi tard?
— Eh bien c’est Tamara, ici présente (Tamara sourit à la caméra de surveillance) qui dit qu’elle est votre petite-fille, Mrs Ward.
BZZZ.
La porte s’ouvre sur une momie. Enfin, une chose qui a dû être une femme il y a très très longtemps, dans une galaxie très très lointaine. Nez, bouche, yeux, front, pommettes entièrement remplis de collagène. Le reste du corps ressemble à une pomme de terre ridée — analogie sans doute due à la robe de chambre qu’il y a autour.
— Il n’y a que sa peau qui soit tirée, déclare Charlie avec une certaine lourdeur.
— Que disez-vous? Quelle petite-fille? Je…
Trop tard. La vieille n’a pas eu le temps de protester que Tamara l’a déjà allongée par terre (elle est ceinture marron de judo). Nous pénétrons dans une maison en or massif. Tout ce qui n’est pas doré est en marbre blanc. Pouir. Tamara et Charlie transportent Mme Ward sur un canapé aux motifs psychédéliques, qui a dû être à la mode quand sa propriétaire l’était aussi. Sans doute quelque part au XXe siècle.
— Alors puisque vous comprenez le français, Madame Wardmachin, vous allez nous écouter bien gentiment. Vous habitez seule ici?
— Oui, I mean, NO, pas du tout, le Police vont venir très vite AU SECOURS HEEEELP!
— Bâillonnons-la. Tamara, ton foulard?
— Tiens.
Elle lui enfonce son bandana dans la gorge, et Charlie s’assoit sur la vieille, et je peux vous garantir qu’il est aussi lourd que ses blagues. La retraitée va enfin pouvoir écouter calmement ce qu’il a à lui dire.
— Voyez-vous, Madame, c’est tombé sur vous mais ça aurait pu tomber sur n’importe quel autre responsable du malheur contemporain. Il faut que vous sachiez qu’à partir d’aujourd’hui, ce genre de visites va devenir monnaie courante. Il est temps que les actionnaires des fonds de pension américains sachent qu’ils ne peuvent pas impunément détruire la vie de millions d’innocents sans rendre des comptes, un jour ou l’autre, est-ce que je suis bien clair?
Charlie est lancé. C’est toujours comme ça avec les taciturnes: quand ils se mettent à l’ouvrir, on ne peut plus les arrêter.
— Vous avez entendu parler du Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline?
— Mpffghpffhmmghphh.
— Non, Céline n’est pas une marque de chaussures. C’est un écrivain français. Le héros de son plus célèbre roman s’appelle Bardamu et il fait le tour de la planète à la recherche d’un coupable. Il traverse la guerre, la misère, la maladie, il va en Afrique, en Amérique, et il ne trouve jamais le responsable de notre désolation. Le livre est sorti en 1932 et cinq ans plus tard, Céline se trouvait un bouc émissaire: les juifs.
Tamara visite la baraque, ouvre le frigo, se sert une bière et nous en rapporte une chacun. Moi, je note le discours de Charlie qui continue à pérorer en chevauchant la momie sur son sofa hideux.
— Nous savons tous que Céline s’est fourvoyé en devenant un ignoble antisémite — et pardon pour ce pléonasme. Pourtant, nous aussi, comme Bardamu, nous cherchons un responsable. La jeune femme ici présente s’appelle Tamara et elle se demande pourquoi elle est obligée de vendre son cul pour envoyer de l’argent à sa fille. Le crétin à mes côtés se nomme Octave, et lui aussi s’interroge sans cesse, comme vous pouvez le voir à son visage de gargouille tuberculeuse. Qui pourrit le monde? Qui sont les méchants? Les Serbes? La mafia russe? Les intégristes islamistes? Les cartels colombiens? Têtes de Turc! Comme le «complot judéo-maçonnique» dans les années 30! Voyez-vous où je veux en venir, Lady Machinchose? Notre bouc émissaire, c’est vous. Il est important pour chacun d’entre nous sur cette terre de connaître les conséquences de ses actes. Par exemple, si j’achète des produits Monsanto, je soutiens les organismes génétiquement modifiés et la privatisation des semences agricoles. Vous avez confié vos économies à un groupement financier qui vous rapporte suffisamment d’intérêts pour vous payer cette atroce villa dans les beaux quartiers de Miami. Il est probable que vous n’avez pas très bien réfléchi aux conséquences de cette décision anodine pour vous et déterminante pour nous, comprenez-vous? Car cette décision fait de vous la MAÎTRESSE DU MONDE.