Sous les vents de Neptune
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #4
- Год: 2004
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878581904
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:
— C’est pas toi qui l’as fait désâmer, au moins ? demanda le sergent Sanscartier, inquiet, à Adamsberg.
Sanscartier parlait à voix basse, se tenant dans la pose un peu voûtée des timides.
— Non, c’est à cause de deux crétins qui ont refusé de donner leurs éprouvettes aux tandems féminins.
— Je préfère. Je peux-tu te donner un conseil ? ajouta-t-il en posant ses yeux saturés sur Adamsberg.
— Je t’écoute.
— C’est un bon chum mais quand il blague, vaut mieux rire et se barrer les mâchoires. Je veux dire, provoque-le pas. Parce que quand le boss se met en beau calvaire, il ferait trembler les arbres.
— Ça lui arrive souvent ?
— Si on le contrarie, ou s’il s’est levé du mauvais bout. Tu sais-tu que lundi, on fait équipe nous deux ?
Après un dîner de groupe organisé aux Cinq Dimanches pour fêter la première courte semaine, Adamsberg rentra par la forêt. Il connaissait bien son sentier à présent, flairant ses crevasses et ses effondrements, repérant le scintillement des lacs de bordure, et il le parcourut plus vite qu’à l’aller. Il s’était arrêté à mi-chemin pour renouer son lacet quand un rai de lumière se braqua sur lui.
— Hey, man ! lança une voix épaisse et agressive. Où tu restes comme ça ? Tu cherches-tu quelque chose ?
Adamsberg tendit sa torche à son tour et découvrit un gars robuste qui l’observait jambes écartées, vêtu en forestier et coiffé d’un bonnet à oreilles enfoncé jusqu’aux yeux.
— Que se passe-t-il ? demanda Adamsberg. Le sentier est libre, je crois ?
— Ah, fit l’homme après une pause. T’es du vieux pays ? Français, hein ?
— Oui.
— Comment je le sais ? dit l’homme en riant cette fois, et en s’approchant d’Adamsberg. Parce que quand tu parles, je crois pas t’entendre, je crois te lire. Tu fais-tu quoi par là ? Tu vas aux hommes ?
— Et toi ?
— Offense-moi pas, je garde le chantier. On peut pas laisser les outils la nuit, il y en a pour des piasses.
— Quel chantier ?
— Tu le vois-tu pas ? dit l’homme en baladant sa lampe derrière lui.
Dans cette parcelle de forêt qui surplombait le chemin, Adamsberg distingua un pick-up dans l’ombre, un baraquement mobile et des outils calés contre les troncs.
— Chantier de quoi ? demanda poliment Adamsberg.
Il semblait assez délicat, au Québec, d’interrompre sans civilité une conversation.
— Ils dessouchent les arbres morts et ils replantent des érables, expliqua le gardien de nuit. J’ai cru que t’en voulais au matériel. Christ, pardon de t’avoir pogné mais c’est ma job, man. Tu cours-tu souvent comme ça la nuit ?
— J’aime ça.
— Tu visites ?
— Je suis flic. Je travaille avec la GRC de Gatineau.
Cette déclaration écrasa d’un coup les derniers soupçons du gardien.
— OK, man, c’est correct. Ça te dirait-tu de boire une bière dans la cabine ?
— Merci, mais je dois filer. J’ai du boulot.
— Tant pis, man. Bienvenue et bye.
Adamsberg ralentit le pas en s’approchant de la pierre Champlain. Noëlla était là, sur sa pierre, serrée dans un gros anorak. Il distinguait le tison de sa cigarette. Il recula sans bruit et grimpa dans la forêt pour la contourner. Il récupéra le sentier trente mètres plus loin et se hâta vers l’immeuble. Merde, cette fille, ce n’était pas le diable tout de même. Diable qui lui ramena brutalement l’image du juge Fulgence. On croit que ses pensées s’estompent alors qu’elles sont plantées là, en plein centre de votre front, en trois trous en ligne. Juste voilées par un éphémère nuage atlantique.
XX
Voisenet avait projeté d’occuper son week-end à foncer vers les forêts et les lacs, jumelles et appareil photo en main. En raison du nombre restreint de voitures, il emmenait avec lui Justin et Retancourt. Les quatre autres agents avaient choisi la ville et partaient pour Ottawa et Montréal. Adamsberg avait décidé de rouler seul vers le nord. Avant de prendre la route au matin, il alla vérifier si l’oie caquetante de la veille avait cédé son pouvoir coercitif à un confrère. Car c’était un mâle, il n’en doutait pas.
Non, la bernache despote n’avait rien cédé. Les autres oies suivaient dans son sillage, tels des automates virant sur l’aile dès que le boss changeait de direction, s’immobilisant quand il passait à l’action, fonçant au ras des eaux vers les canards, toutes voiles dehors, gonflant son plumage pour paraître plus gros. Adamsberg lui lança une insulte en levant le poing et revint à sa voiture. Avant de démarrer, il s’agenouilla pour s’assurer qu’aucun écureuil ne s’était glissé dessous.
Il prit plein nord, déjeuna à Kazabazua, et reprit les routes de terre sans fin. Au-delà d’une dizaine de kilomètres hors la ville, les Québécois ne prenaient plus la peine de goudronner, attendu que le gel s’employait à faire exploser l’asphalte chaque hiver. S’il continuait à rouler en ligne droite, pensa-t-il avec un plaisir intense, il se retrouverait face à face avec le Groenland. Le genre de truc qu’on ne peut pas se raconter à Paris en quittant le travail. Ni à Bordeaux. Il s’égara volontairement, bifurqua à nouveau vers le sud et se gara en lisière de forêt, à proximité du lac Pink. Les bois étaient déserts, le sol de feuilles rouges marqué de plaques de neige. Parfois, une pancarte recommandait de prendre garde aux ours et de repérer les traces de leurs griffes sur les troncs des hêtres. Sachez que les ours noirs grimpent dans ces arbres pour aller en manger les faines. Bien, songea Adamsberg en levant la tête et en effleurant du doigt les cicatrices des griffures, cherchant l’animal dans les feuillages. Jusqu’ici, il n’avait vu que des barrages de castors et des laissées de cervidés. Tout n’était qu’empreintes et traces, sans que les bêtes elles-mêmes soient visibles. Un peu comme Maxime Leclerc dans le Schloss de Haguenau.
Ne pense pas au Schloss et va voir ce lac rose.
Le lac Pink était signalé comme un petit lac parmi le million que comptait le Québec, mais Adamsberg le trouva large et beau. Puisque, depuis Strasbourg, il avait pris le pli de se préoccuper des panneaux, Adamsberg s’appliqua à lire celui du lac Pink. Qui lui annonçait qu’il était tombé sur un lac strictement unique en son genre.
Il eut un léger recul. Cette propension récente à se heurter dans les exceptions le mettait mal à l’aise. Il chassa ses pensées de son geste habituel de la main et reprit sa lecture. Le lac Pink atteignait une profondeur de vingt mètres et son fond était recouvert de trois mètres de boue. Jusqu’ici, tout allait bien. Mais en raison même de cette profondeur, les eaux de sa surface ne se mêlaient pas aux eaux du fond. À partir de quinze mètres, celles-ci ne bougeaient plus, jamais remuées, jamais oxygénées, non plus que les vases qui renfermaient ses dix mille six cents ans d’histoire. Un lac d’apparence normale tout compte fait, se résuma Adamsberg, et même carrément rose et bleu, mais recouvrant un second lac perpétuellement stagnant, sans air, mort, fossile de l’histoire. Le pire étant qu’un poisson marin y vivait encore, issu du temps où la mer était encore là. Adamsberg examina le dessin du poisson, qui évoquait un hybride entre carpe et truite, portant des barbelures. Il eut beau relire le panneau, le poisson inconnu ne portait pas de nom.
Un lac vivant posé sur un lac mort. Abritant une créature innommée dont on possédait un croquis, une image. Adamsberg se pencha par-dessus la barrière de bois pour tenter d’apercevoir sous l’eau rose ces inerties cachées. Pourquoi fallait-il que toutes ses pensées le ramènent au Trident ? Comme ces griffures des ours sur les troncs ? Comme ce lac décédé qui vivait sans un bruit, tapi sous une surface de vie, boueux, grisâtre, où se mouvait un hôte hérité d’un âge mort ?