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Le vol des cigognes

Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:

Premier roman de Jean-Christophe Grangé, Le Vol des Cigognes lui a été inspiré par Voyages d'automne (1991), un reportage sur le suivi par satellites de la migration des cigognes.
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
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Sarah sortit de la cuisine. Nous retournâmes sur la terrasse. Elle ouvrit une petite boîte en fer qu'elle venait d'apporter.

– Tu fumes?

– Des cigarettes?

– Non, de l'herbe.

– Non, pas du tout.

– Ça ne m'étonne pas. Tu es un drôle de mec, Louis.

– Mais ne te gêne pas pour moi, si tu veux…

– Ça ne vaut que si c'est partagé, trancha Sarah, en refermant sa boîte.

Elle se tut, puis me dévisagea un court instant.

– Maintenant Louis, tu vas m'expliquer ce que tu fais vraiment ici. Tu n'as pas l'air d'un birdwatcher. Je les connais bien. Ce sont des toqués d'oiseaux qui ne parlent que de ça et vivent la tête dans le ciel. Toi, tu n'y connais rien, sauf en matière de cigognes. Et tu as les yeux d'un mec qui poursuit autant qu'il est poursuivi. Qui es-tu, Louis? Un flic? Un journaliste? Ici, on se méfie des goys. (Sarah baissa la voix:) Mais je suis disposée à t'aider. Raconte-moi ce que tu cherches.

Je réfléchis quelques instants puis, sans hésiter, racontai tout. Qu'avais-je à perdre? Ouvrir ainsi mon cœur me soulageait. J'expliquai la curieuse mission que Max Böhm m'avait confiée peu de temps avant de mourir. Je lui parlai des cigognes, de cette quête si pure, à flanc de vent et de ciel, qui avait basculé soudainement dans le cauchemar. Je lui racontai mes dernières quarante-huit heures en Bulgarie. Je lui dis comment avait disparu Rajko Nicolitch. Comment avaient été tués Marcel, Yeta et sans doute un enfant. Puis comment j'avais égorgé un inconnu, avec un tesson de verre, au fond d'un entrepôt. Je répétai mon intention de débusquer l'autre salopard et ses commanditaires. Enfin je parlai de Monde Unique, de Dumaz, de Djuric, de Joro. Le bistouri à haute fréquence, le vol du cœur de Rajko, la greffe mystérieuse de Max Böhm, tout s'emmêlait dans mon esprit.

– Cela peut paraître étrange, conclus-je, mais je suis persuadé que les cigognes détiennent la clé de toute l'affaire. Depuis le début, je pressens que Böhm possédait une autre raison de vouloir retrouver ses cigognes. Et les meurtres jalonnent, kilomètre après kilomètre, la route des oiseaux.

– La mort de mon frère a-t-elle un rapport avec cette histoire?

– Peut-être. Il faudrait que j'en sache un peu plus.

– Le dossier est entre les mains du Shin-bet. Tu n'as aucune chance de le voir.

– Et ceux qui ont découvert le corps?

– Ils ne te diront rien.

– Pardonne-moi, Sarah, mais as-tu vu le corps?

– Non.

– Sais-tu… (j'hésitai un instant)… sais-tu s'il manquait certains organes?

– Comment cela?

– L'intérieur du thorax était-il intact?

Le visage de Sarah se voila.

– La plupart de ses entrailles avaient été bouffées par les oiseaux. C'est tout ce que je sais. On a retrouvé son cadavre à l'aube. Le 16 mai exactement.

Je me levai et fis quelques pas dans le jardin. La mort d'Iddo était sans aucun doute un nouveau maillon dans l'écheveau, un nouveau cran dans la terreur – mais plus que jamais j'étais dans le noir. Le noir absolu.

– Je ne comprends rien à ce que tu racontes, Louis, mais j'ai des choses à te dire.

Je m'assis de nouveau et sortis mon petit calepin de ma poche-revolver:

– D'abord, Iddo avait découvert quelque chose. Je ne sais pas quoi, mais à plusieurs reprises il m'avait affirmé que nous allions devenir riches, que nous allions partir pour l'Europe. Au début, je n'ai pas prêté attention à son délire. J'ai pensé qu'Iddo inventait ça pour me faire plaisir.

– A quand remontent ces affirmations?

– Début mars, je crois. Un soir il est rentré complètement surexcité. Il m'a prise dans ses bras et m'a dit que je pouvais faire mes bagages. Je lui ai craché au visage. Je n'aime pas qu'on se moque de moi.

– D'où revenait-il?

Sarah haussa les épaules:

– Des marécages, comme toujours.

– Iddo n'a laissé aucun papier, aucune note?

– Tout est dans son local, au fond du jardin. Autre chose: l'organisation Monde Unique est très présente ici. Ils marchent avec les Nations unies et travaillent dans les camps palestiniens.

– Qu'est-ce qu'ils font là-bas?

– Ils soignent les enfants arabes, distribuent des vivres, des médicaments. On dit beaucoup de bien de cette organisation en Israël. C'est une des rares qui font l'unanimité.

Je notai chaque détail. Sarah me regarda de nouveau, inclinant la tête.

– Louis. Pourquoi fais-tu tout ça? Pourquoi ne préviens-tu pas la police?

– Quelle police? De quel pays? Et pour quel crime? Je n'ai aucune preuve. D'ailleurs, il y a déjà un flic dans cette enquête: Hervé Dumaz. Un curieux flic, dont je n'ai toujours pas saisi les véritables motivations. Mais sur le terrain, je suis seul. Seul et déterminé.

Soudain Sarah me prit les mains, sans que j'aie eu le temps d'éviter ce geste. Je n'éprouvai rien. Ni dégoût, ni appréhension. Pas plus que je ne sentis la douceur de ses doigts sur mes extrémités mortes. Elle déroula mes pansements et suivit de ses doigts mes longues cicatrices. Elle eut un étrange sourire, mêlé d'une intense perversité, puis elle me jeta un regard très long, comme glissant sous nos pensées, qui signifiait que le temps des mots était clos.

18

C'était au cœur de l'ombre, mais tout prit soudain une tournure solaire. Ce fut quelque chose de rude, de brutal, d'intransigeant. Nos mouvements se saccadèrent. Nos baisers devinrent longs, tortueux, passionnés. Le corps de Sarah ressemblait à celui d'un mec. Pas de seins, peu de hanches. Des muscles longs, tendus comme des câbles. Nos bouches restaient muettes, concentrées sur leur souffle. J'allai, avec la langue, aux quatre coins de sa peau, n'utilisant jamais mes mains, plus que jamais lettres mortes. Je rampai, tournai, avançai en spirale, jusqu'à atteindre son centre – brûlant comme un cratère. A cet instant, je me redressai et m'aventurai dans son corps. Sarah se tordit comme une flamme. Elle rugit d'une voix sourde et m'agrippa aux épaules. Je restai de fer, dressé dans ma position. Sarah me frappa le torse et accentua le mouvement de nos hanches. Nous étions aux antipodes de la douceur ou de l'attachement. Deux bêtes solitaires, soudées par un baiser de mort. Chocs. Nerfs. Absences. Des falaises où on s'écorche les doigts. Des baisers qui s'entretuent. Entre deux clignements de paupières, j'aperçus ses mèches blondes, trempées de sueur, les plissures des draps, déchirés par ses doigts, les torsions des veines qui boursouflaient sa peau. Tout à coup, Sarah murmura quelque chose en hébreu. Un râle surgit de sa gorge, puis un volcan glacé jaillit de mon ventre. Nous restâmes ainsi, immobiles. Comme éblouis par la nuit, stupéfaits par la violence de l'acte. Il n'y avait eu ni plaisir ni partage. Juste le soulagement solitaire, bestial et égoïste, de deux êtres aux prises avec leur propre chair. Je n'éprouvai aucune amertume face à ce vide. Notre guerre des sens allait sans doute se tempérer, s'adoucir et enfin devenir «deux en une». Mais il fallait attendre. Cette nuit. Une autre nuit peut-être. Alors l'amour deviendrait plaisir.

Une heure s'écoula. Les premières lueurs de l'aube apparurent. La voix de Sarah s'éleva:

– Tes mains, Louis. Raconte-moi.

Pouvais-je mentir à Sarah, après ce qui venait de se passer? Nos visages étaient encore plongés dans l'ombre, pour la première fois de mon existence je pouvais détailler cette tragédie, sans crainte ni pudeur.

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