99 francs (14, 99 €)
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Grasset & Fasquelle
- ISBN: 2246567610, 9782246567615
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «99 francs (14, 99 €)». Краткое содержание книги:
Mise en abîme de l'acte d'écrire, 99 francs est une avancée narrative qui progresse au rythme de ses réflexions ironiques, de son existence régentée par l'argent, le sexe et la cocaïne. «Tout s'achète : l'amour, l'art, la planète Terre, vous, moi». Ce roman est une sorte de diatribe, de confession enragée scandée par des scénarios publicitaires qui interrompent savamment le récit, non sans dérision. Octave, lucide et critique à l'égard de ce système mercantile n'en est pas moins le jouet et le restera jusqu'au bout.
(Nathalie Jungerman)
Nous devons désormais nous interroger sur la vie après l’homme. Une existence de sublimes créatures posthumaines, débarrassées de l’injustice de la laideur, dont Miami sera la capitale mondiale. Nous aurons tous les mêmes fronts bombés et innocents, des peaux douces comme du satin, des yeux en amande, tout le monde aura droit à de longues mains aux ongles vernis de gris, il y aura une distribution générale de lèvres pulpeuses, de pommettes hautes, d’oreilles duveteuses, de nez mutins, de cheveux fins, de cous graciles et parfumés, et surtout de coudes pointus. Des coudes pour tous! En route vers la démocratisation du coude. Comme l’a humblement reconnu Paulina Porizkova dans une interview: «Je suis contente que les gens me trouvent jolie mais ce n’est qu’une question de mathématiques: le nombre de millimètres entre mes yeux et mon menton».
Charlie et moi, nous téléphonons sans fil, debout dans la mer. Nous roulons sur la plage dans des Jeeps géantes. Malgré la mort de Marronnier, nous n’avons pas annulé le tournage de Maigrelette — trop de frais étaient déjà engagés par la production. A un moment, Charlie a sorti de sa poche une petite boîte contenant quelques grammes des cendres de Marc Marronnier. Il les a saupoudrées dans l’eau. C’est ce que Marc aurait voulu: flotter sur les vagues de Miami. Ensuite il restait un peu de cendres dans sa paume alors j’ai eu une idée. Je lui ai demandé de tendre son bras et d’ouvrir sa main vers le soleil. Je me suis penché. Et c’est ainsi que j’ai sniffé ce qui restait de mon ami, mon mentor, Marc Marronnier. I’ve got Marronnier runnin’ around my brain!
Prévenez-nous si vous trouvez une seule fille moche dans cette ville. Ceux qui, partout ailleurs, sont statistiquement anormaux (les beaux et les musclés) représentent ici la norme; ils en deviennent presque ennuyeux (rappelons toutefois que je suis un militant de l’ennui). Il y a toujours une fille plus jeune et jolie que la précédente. Suave torture. Mais l’Envie est un des sept péchés capitaux. Miami, ville jumelée avec Sodome, Gomorrhe et Babylone!
A Coconut Grove, un type promène six chihuahuas en laisse et ramasse leur merde avec un gant en plastique. Il croise des trafiquants de salsa et des skieurs de fond sur roulettes. Groupes d’êtres bronzés qui parlent dans des cellulaires devant le Colony. Nous comprenons qu’à Miami nous sommes à l’intérieur d’une publicité géante. Ce n’est plus la publicité qui copie la vie, c’est la vie qui copie la publicité. Des Cadillac roses dont le plancher est éclairé au néon vibrent au rythme du rap chicanos. Tant de beauté et de richesse ne peuvent que donner le tournis. Au News Café, nous dévisageons les top-models mais préférerions les défigurer.
Le district Art Déco de Miami se trouve au sud de la ville et au bord de la mer. Il a été construit dans les années 30 pour les retraités. Au début des années 40, beaucoup de militaires ont été mobilisés à Miami car PUS Army craignait une attaque japonaise sur la Floride. Puis la chute de Batista en 1959 entraîna une forte immigration cubaine. Miami mêle donc les retraités (propriétaires des fonds de pension, pour lesquels tous les salariés du monde occidental travaillent à longueur d’année), les militaires (qui les protègent) et les Cubains (qui les droguent): le cocktail parfait. Dans les années 70, la crise pétrolière calma la ville. On la crut finie, démodée, has-been, jusqu’à ce qu’une publicité la relance dix ans plus tard, en 1985.
Cette année-là, Bruce Weber shoota une série de photos pour Calvin Klein sur Océan Drive. La parution de ces quelques pages de pub dans les magazines du monde entier fit instantanément de Miami la capitale mondiale de la mode. Miami est la ville dont le prince est un photographe. Si les nazis avaient bénéficié de la force de frappe publicitaire d’un tel lieu, ils auraient assassiné dix fois plus de monde. Christy Turlington y fut découverte sur la plage par un «talent scout».
Puis Gianni Versace réalisa tous ses catalogues sur place, avant d’y mourir assassiné le 15 juillet 1997. Des êtres à roulettes, Cubaines cuivrées, gays en short, glissent sur les trottoirs, leurs yeux cachés derrière des Oakley dernier modèle. Toutes ces choses ne sont pas contradictoires.
Finalement les nazis ont gagné: même les blacks se teignent les cheveux en blond. Nous nous battons pour ressembler à la joyeuse Hitlerjugend, avec des tablettes de Galak sur l’abdomen. Les antisémites ont obtenu ce qu’ils voulaient: Woody Allen fait marrer les filles mais elles préfèrent tout de même coucher avec le blond Aryen Rocco Siffredi.
A l’ombre d’un palmier déplumé, nous contemplons le Volleypalooza, un tournoi de volley-ball sur la plage qui oppose pendant deux jours les agences de mannequins entre elles. Steven Meisel et Peter Lindbergh arbitrent. (D’ailleurs ils arbitrent aussi la planète pendant les 363 autres jours de l’année.) Des perfections en bikinis rouges et noirs smashent sur le sable brûlant. Des gouttes de sueur mêlée d’eau de mer s’envolent de leurs cheveux blonds pour atterrir sur le nombril crémeux de leurs copines qui rient. De temps à autre, la brise légère venue de l’océan leur donne un peu la chair de poule; même de loin, nous pouvons nous délecter de voir leurs bras frissonner délicatement. Le sable éparpillé sur leurs frêles épaules brille comme une pluie de paillettes fines. Ce spectacle blesse notre coeur d’une langueur monotone. Ce qui nous tue le plus, ce sont leurs dents blanches. Si seulement j’avais enregistré un disque vendu à dix millions d’exemplaires, nous n’en serions pas là. Ah, au fait, c’est l’équipe des bikinis rouges qui a remporté le Volleypalooza. La capitaine de l’équipe gagnante a 15 ans; à côté, Cameron Diaz, Uma Thurman, Gisèle Bundchen et Heather Graham sont quatre vieux thons. Et arrêtez de croire que nous ne pensons qu’à les niquer, ces merveilleuses. Nous nous en foutons pas mal de leur vagin. Nous, ce qu’on voudrait, c’est effleurer leurs paupières du bout des lèvres, c’est frôler leur front du bout des doigts, c’est être allongé le long de leur corps, c’est les écouter nous raconter leur enfance en Arizona ou en Caroline du Sud; ce qu’on voudrait c’est regarder un feuilleton à la télé en croquant des noix de cajou avec elles et juste, de temps en temps, leur remettre une mèche de cheveux derrière l’oreille, vous voyez ce que je veux dire ou pas? Oh nous saurions nous occuper de vous, commander des sushis au room-service, danser un slow sur «Angie» des Rolling Stones, rire en évoquant des souvenirs de lycée, oui, car nous avons les mêmes souvenirs de lycée (la première cuite à la bière, les coupes de cheveux ridicules, le premier amour qui est aussi le dernier, les blousons en jean, les boums, le hard-rock, La Guerre des étoiles, tout ça), mais les canons préfèrent toujours les bookeurs pédés et les conducteurs de Ferrari et c’est pourquoi la planète ne tourne pas rond. Non, je ne suis pas un obsédé sexuel mais il n’y a pas de mot pour dire obsédé du poumon. Ou alors si: je suis un «obsédé pulmonaire», voilà.
Le soir, nous dînons avec quelques sous-tops sur un yacht de location. Après le dessert, Enrique Baducul parie mille dollars avec l’une d’entre elles qu’elle n’est pas cap’ d’enlever sa culotte et de la jeter au plafond pour voir si elle y restera collée. La fille s’exécute et nous rigolons alors que ce n’est pas très drôle (sa culotte est retombée sur le plat de spaghetti). Le monde entier est prostitué. Payer ou être payé, telle est la question. Grosso merdo, jusqu’à la quarantaine on est payé; après, on paye les autres, c’est ainsi — le Tribunal de la Beauté Physique est dépourvu d’appel. Des play-boys à la barbe de quatre jours regardent si on les regarde, et nous les regardons regarder si on les regarde, et ils nous regardent les regarder regarder si on les regarde et c’est un ballet sans fin qui rappelle le «palais des glaces», une vieille attraction de fête foraine, sorte de labyrinthe de miroirs où l’on se cogne contre son propre reflet. Je me souviens que, petits, nous en sortions couverts de bosses à force de nous foutre des coups de boule à nous-mêmes.