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Pot-bouille

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Pot-bouille
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-C'est une dame, repondit M. Gourd.

Et il ne voulut rien ajouter. Mais il se montra plus expansif, sur le monsieur du troisieme. Oh! un homme de la meilleure societe, qui avait loue cette chambre pour venir y travailler tranquille, une nuit par semaine.

-Tiens! il travaille! interrompit Octave. A quoi donc?

-Il a bien voulu me confier son menage, continua M. Gourd, sans paraitre avoir entendu. Et, voyez-vous, il paie rubis sur l'ongle.... Allez, monsieur, quand on fait un menage, on sait vite si l'on a affaire a quelqu'un de propre. Celui-la, c'est tout ce qu'il y a de plus honnete: ca se voit a son linge.

Il fut oblige de se garer, Octave lui-meme rentra un instant dans la loge, pour laisser passer la voiture des locataires du second, qui allaient au Bois. Les chevaux piaffaient, retenus par le cocher, les guides hautes; et, lorsque le grand landau ferme roula sous la voute, on apercut, derriere les glaces, deux beaux enfants, dont les tetes souriantes cachaient les profils vagues du pere et de la mere. M. Gourd s'etait redresse, poli, mais froid.

-En voila qui ne font pas beaucoup de bruit dans la maison, remarqua Octave.

-Personne ne fait de bruit, dit sechement le concierge. Chacun vit comme il l'entend, voila tout. Il y a des gens qui savent vivre, et il y a des gens qui ne savent pas vivre.

Les gens du second etaient juges severement, parce qu'ils ne frequentaient personne. Ils semblaient riches, pourtant; mais le mari travaillait dans des livres, et M. Gourd se defiait, avait une moue meprisante; d'autant plus qu'on ignorait ce que le menage pouvait fabriquer la dedans, avec son air de n'avoir besoin de personne et d'etre toujours parfaitement heureux. Ca ne lui paraissait pas naturel.

Octave ouvrait la porte du vestibule, lorsque Valerie rentra. Il s'effaca poliment, pour la laisser passer devant lui.

-Vous allez bien, madame?

-Mais oui, monsieur, merci.

Elle etait essoufflee, et pendant qu'elle montait, il regardait ses bottines boueuses, en songeant a ce dejeuner, la tete en bas et les jambes en l'air, dont avaient parle les bonnes. Sans doute, elle etait rentree a pied, n'ayant pas trouve de fiacre. Une odeur fade et chaude s'exhalait de ses jupes humides. La fatigue, une lassitude molle de toute sa chair, lui faisait par moments, malgre son effort, poser la main sur la rampe.

-Quelle vilaine journee, n'est-ce pas? madame.

-Affreuse, monsieur.... Et, avec ca, le temps est lourd.

Elle arrivait au premier, ils se saluerent. Mais, d'un coup d'oeil, il avait vu sa face meurtrie, ses paupieres grosses de sommeil, ses cheveux depeignes sous le chapeau rattache a la hate; et, tout en continuant de monter, il reflechissait, vexe, pris de colere. Alors, pourquoi pas avec lui? Il n'etait ni plus bete ni plus laid que les autres.

Au troisieme, devant la porte de madame Juzeur, le souvenir de sa promesse de la veille s'eveilla. Une curiosite lui venait sur cette petite femme si discrete, aux yeux de pervenche. Il sonna. Ce fut madame Juzeur elle-meme qui ouvrit.

-Ah! cher monsieur, etes-vous aimable!... Entrez donc.

Le logement avait une douceur qui sentait un peu le renferme: des tapis et des portieres partout, des meubles d'une mollesse d'edredon, l'air tiede et mort d'un coffret, capitonne de vieux satin a l'iris. Dans le salon, ou les doubles rideaux mettaient un recueillement de sacristie, Octave dut s'asseoir sur un canape, large et tres bas.

-Voici la dentelle, reprit madame Juzeur, en reparaissant avec une boite de santal, pleine de chiffons. Je veux en faire cadeau a quelqu'un et je suis curieuse d'en connaitre la valeur.

C'etait un bout d'ancien point d'Angleterre, tres beau. Octave l'examina en connaisseur, finit par l'estimer trois cents francs. Puis, sans attendre davantage, comme leurs mains a tous deux maniaient la dentelle, il se pencha et lui baisa les doigts, des doigts menus de petite fille.

-Oh! monsieur Octave, a mon age, vous n'y pensez pas! murmura joliment madame Juzeur, sans se facher.

Elle avait trente-deux ans, se disait tres vieille. Et elle fit son allusion accoutumee a ses malheurs: mon Dieu! oui, apres dix jours de mariage, le cruel etait parti un matin et n'etait pas revenu, personne n'avait jamais su pourquoi.

-Vous comprenez, continua-t-elle en levant les yeux au plafond, apres des coups pareils, c'est fini pour une femme.

Octave avait garde sa petite main tiede qui se fondait dans la sienne, et il la baisait toujours a legers coups, sur les doigts. Elle ramena les yeux vers lui, le considera d'un air vague et tendre; puis, maternellement, elle dit ce seul mot:

-Enfant!

Se croyant encourage, il voulut la saisir a la taille, l'attirer sur le canape; mais elle se degagea sans violence, elle glissa de ses bras, riant, ayant l'air de penser simplement qu'il jouait.

-Non, laissez-moi, ne me touchez pas, si vous desirez que nous restions bons amis.

-Alors, non? demanda-t-il a voix basse.

-Quoi, non? Que voulez-vous dire?... Oh! ma main, tant qu'il vous plaira!

Il lui avait repris la main. Mais, cette fois, il l'ouvrait, la baisait sur la paume; et, les yeux demi-clos, tournant le jeu en plaisanterie, elle ecartait les doigts, comme une chatte qui detend ses griffes pour qu'on la chatouille sous les pattes. Elle ne lui permit pas d'aller au-dessus du poignet. Le premier jour, il y avait la une ligne sacree, ou le mal commencait.

-C'est monsieur le cure qui monte, vint dire brusquement Louise, en rentrant d'une commission.

L'orpheline avait le teint jaune et le masque ecrase des filles qu'on oublie sous les portes. Elle eclata d'un rire idiot, quand elle apercut le monsieur qui mangeait dans la main de madame. Mais, sur un regard de celle-ci, elle se sauva.

-J'ai grand'peur de n'en rien tirer de bon, reprit madame Juzeur. Enfin, il faut bien essayer de mettre dans le droit chemin une de ces pauvres ames.... Tenez, monsieur Mouret, passez par ici.

Elle l'emmena dans la salle a manger, pour laisser le salon au pretre, que Louise introduisait. La, elle l'invita a revenir causer. Cela lui ferait un peu de societe; elle etait toujours si seule, si triste! Heureusement, la religion la consolait.

Le soir, vers cinq heures, Octave gouta un veritable repos a s'installer chez les Pichon, en attendant le diner. La maison l'effarait un peu; apres s'etre laisse prendre d'un respect de provincial, devant la gravite riche de l'escalier, il glissait a un mepris exagere, pour ce qu'il croyait deviner derriere les hautes portes d'acajou. Il ne savait plus: ces bourgeoises, dont la vertu le glacait d'abord, lui semblaient maintenant devoir ceder sur un signe; et, lorsqu'une d'elles resistait, il restait plein de surprise et de rancune.

Marie avait rougi de joie, en le voyant poser sur le buffet le paquet de livres qu'il etait monte chercher pour elle, le matin. Elle repetait:

-Etes-vous gentil, monsieur Octave! Oh! merci, merci!... Et comme c'est bien, d'etre venu de bonne heure! Voulez-vous un verre d'eau sucree avec du cognac? Ca ouvre l'appetit.

Il accepta, pour lui faire plaisir. Tout lui parut aimable, jusqu'a Pichon et aux Vuillaume, qui causaient autour de la table, remachant lentement leur conversation de chaque dimanche. Marie, de temps a autre, courait a la cuisine, ou elle soignait une epaule de mouton roulee; et il osa la suivre en plaisantant, la saisit devant le fourneau, la baisa, sur la nuque. Elle, sans un cri, sans un tressaillement, s'etait retournee et le baisait a son tour sur la bouche, de ses levres toujours froides. Cette fraicheur parut delicieuse au jeune homme.

-Eh bien? et votre nouveau ministre? demanda-t-il a Pichon, en revenant.

Mais l'employe eut un sursaut. Ah! il allait y avoir un nouveau ministre, a l'Instruction publique? Il n'en savait rien; dans les bureaux, on ne s'occupait jamais de ca.

-Le temps est si mauvais! continua-t-il sans transition. Pas possible d'avoir un pantalon propre!

Madame Vuillaume parlait d'une fille qui avait mal tourne, aux Batignolles.

-Vous ne me croirez pas, monsieur, dit-elle. Elle etait parfaitement elevee; mais elle s'ennuyait tellement chez ses parents, que deux fois elle avait voulu se jeter dans la rue.... C'est a confondre!

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