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Pot-bouille

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Pot-bouille
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-Rappelez-vous, c'est jeudi prochain que je vous mene chez la maitresse a Duveyrier.... Nous dinerons ensemble.

La maison retombait a son recueillement, a ce silence religieux qui semblait sortir des chastes alcoves. Octave avait rejoint Marie dans la chambre, au bord du lit conjugal, dont elle appretait les oreillers. En haut, la chaise se trouvant encombree de la cuvette et d'une vieille paire de savates, Trublot s'etait assis sur l'etroite couchette d'Adele; et, en habit, cravate de blanc, il attendait. Lorsqu'il reconnut le pas de Julie qui montait se coucher, il retint son souffle, ayant la continuelle terreur des querelles de femmes. Enfin, Adele parut. Elle etait fachee, elle l'empoigna.

-Dis donc, toi! tu pourrais bien ne pas me marcher dessus, quand je sers a table!

-Comment, te marcher dessus?

-Bien sur, tu ne me regardes seulement pas, tu ne dirais jamais s'il vous plait, en demandant du pain.... Ainsi, ce soir, lorsque j'ai passe le veau, tu as eu l'air de me renier.... J'en ai assez, vois-tu! Toute la maison m'agonit de sottises. C'est trop a la fin, si tu te mets avec les autres!

Elle se deshabillait rageusement; puis, se jetant sur le vieux sommier qui craquait, elle tourna le dos. Il dut s'humilier.

Et, pendant ce temps, dans la chambre voisine, l'ouvrier qui gardait sa pointe de vin, parlait seul, d'une voix si haute, que le corridor entier l'entendait.

-Hein? c'est drole tout de meme, qu'on vous empeche de coucher avec votre femme!... Pas de femmes dans la maison, bougre de ramolli! Va donc en ce moment mettre un peu le nez sous les draps, pour voir!

VII

Depuis quinze jours, pour amener l'oncle Bachelard a doter Berthe, les Josserand l'invitaient presque chaque soir, malgre sa malproprete.

Quand on lui avait annonce le mariage, il s'etait contente de donner une legere tape sur la joue de sa niece, en disant:

-Comment! tu te maries! Ah! c'est gentil, fillette!

Et il restait sourd a toutes les allusions, exagerant son air de noceur gateux, tombe dans les liqueurs, des qu'on parlait d'argent devant lui.

Madame Josserand eut l'idee de l'inviter un soir avec Auguste, le futur. Peut-etre la vue du jeune homme le deciderait-elle. Le moyen etait heroique, car la famille n'aimait pas montrer l'oncle, redoutant toujours de se faire du tort dans l'esprit des gens. D'ailleurs, il s'etait assez bien conduit; son gilet seul avait une grande tache de sirop, attrapee sans doute au cafe. Mais, lorsque sa soeur, apres le depart d'Auguste, l'interrogea, en lui demandant comment il le trouvait, il repondit sans se compromettre:

-Charmant, charmant.

Il fallait en finir. L'affaire pressait. Alors, madame Josserand resolut de poser carrement la situation.

-Puisque nous voila en famille, reprit-elle, profitons-en.... Laissez-nous, mes cheries: nous avons a causer avec votre oncle.... Toi, Berthe, veille un peu sur Saturnin, qu'il ne demonte pas encore les serrures.

Saturnin, depuis qu'on s'occupait du mariage de sa soeur, en se cachant de lui, rodait par les pieces, l'oeil inquiet, flairant quelque chose; et il avait des imaginations diaboliques, dont la famille restait consternee.

-J'ai pris tous mes renseignements, dit la mere, lorsqu'elle se fut enfermee avec le pere et l'oncle. Voici ou en sont les Vabre.

Longuement, elle donna des chiffres. Le vieux Vabre avait apporte de Versailles un demi-million. Si la maison lui avait coute trois cent mille francs, il lui en etait reste deux cent mille, qui, depuis douze ans, produisaient des interets. En outre, chaque annee, il touchait vingt-deux mille francs de loyers; et, comme il vivait chez les Duveyrier sans presque rien depenser, il devait par consequent posseder en tout cinq ou six cent mille francs, plus la maison. Ainsi, de ce cote, de fort belles esperances.

-Il n'a donc pas de vice? demanda l'oncle Bachelard. Je croyais qu'il jouait a la Bourse.

Mais madame Josserand se recria. Un vieux si tranquille, plonge dans de si grands travaux! Au moins, celui-la s'etait montre assez capable pour mettre une fortune de cote; et elle souriait amerement, en regardant son mari, qui baissa la tete.

Quant aux trois enfants de M. Vabre, Auguste, Clotilde et Theophile, ils avaient eu chacun cent mille francs a la mort de leur mere. Theophile, apres des entreprises ruineuses, vivait mal des miettes de cet heritage. Clotilde, sans autre passion que son piano, devait avoir place sa part. Enfin, Auguste venait d'acheter le magasin du rez-de-chaussee et de risquer le commerce des soies, avec ses cent mille francs, longtemps gardes en reserve.

-Naturellement, dit l'oncle, le vieux ne donne rien a ses enfants, quand il les marie.

Mon Dieu! il n'aimait guere donner, le fait paraissait malheureusement certain. En mariant Clotilde, il s'etait bien engage a verser une dot de quatre-vingt mille francs; mais Duveyrier n'avait jamais vu que dix mille francs, et il ne reclamait pas, il nourrissait meme son beau-pere, flattant son avarice, sans doute pour mettre un jour la main sur sa fortune. De meme, apres avoir promis cinquante mille francs a Theophile, lors de son mariage avec Valerie, il s'etait contente d'abord de servir les interets, puis n'avait plus sorti un sou de sa caisse, et poussait les choses jusqu'a exiger les loyers, que le menage lui payait, de peur d'etre raye du testament. Donc, il ne fallait pas trop compter sur les cinquante mille francs qu'Auguste devait toucher a son tour, le jour du contrat; ce serait joli deja, si son pere lui faisait grace des termes du magasin, pendant quelques annees.

-Dame! declara Bachelard, c'est toujours dur pour des parents.... On ne paie jamais les dots.

-Revenons a Auguste, continua madame Josserand. Je vous ai dit ses esperances, et le seul danger est du cote des Duveyrier, que Berthe fera bien de surveiller de pres, si elle entre dans la famille.... Actuellement, Auguste, apres avoir achete son magasin soixante mille francs, s'est lance avec les quarante autres mille. Seulement, la somme devient insuffisante; d'autre part, il est seul, il lui faut une femme; c'est pourquoi il veut se marier.... Berthe est jolie, il la voit deja dans son comptoir; et quant a la dot, cinquante mille francs sont une somme respectable qui l'a decide.

L'oncle Bachelard ne sourcilla pas. Il finit par dire, d'un air attendri, qu'il avait reve mieux. Et il tomba sur le futur gendre: un charmant garcon, certainement; mais trop vieux, beaucoup trop vieux, trente-trois ans passes; du reste, toujours malade, la figure tiree par la migraine; enfin, l'air triste, pas assez gai pour le commerce.

-En as-tu un autre? demanda madame Josserand, dont la patience se lassait. J'ai remue Paris avant de le trouver.

D'ailleurs, elle ne s'illusionnait guere. Elle l'eplucha.

-Oh! ce n'est pas un aigle, je le crois meme assez bete.... Puis, je me mefie de ces hommes qui n'ont jamais eu de jeunesse et qui ne risquent pas une enjambee dans l'existence, sans y reflechir quelques annees. Celui-la, au sortir du college, ou ses maux de tete l'ont empeche d'achever ses etudes, est reste quinze ans petit employe de commerce, avant d'oser toucher a ses cent mille francs, dont son pere, parait-il, lui filoutait les interets.... Non, non, il n'est pas fort.

Jusque-la, M. Josserand avait garde le silence. Il se risqua.

-Mais alors, ma bonne, pourquoi s'enteter a ce mariage. Si le jeune homme n'a pas de sante....

-Oh! pas de sante, interrompit Bachelard, ce n'est pas encore ca qui empecherait.... Berthe ne serait plus en peine ensuite pour se remarier.

-Enfin, s'il est incapable, reprit le pere, s'il doit rendre notre fille malheureuse....

-Malheureuse! cria madame Josserand. Dites tout de suite que je jette mon enfant a la tete du premier venu!... On est en famille, on le discute: il est ceci, il est cela, pas jeune, pas beau, pas intelligent. Nous causons, n'est-ce pas? c'est naturel.... Seulement, il est tres bien, jamais nous ne trouverons mieux; et, voulez-vous que je le dise? c'est un parti inespere pour Berthe. Moi, j'allais donner ma langue aux chiens, parole d'honneur!

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