Pot-bouille
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #10
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Pot-bouille». Краткое содержание книги:
Elle s'etait levee. M. Josserand, reduit au silence, recula sa chaise.
-J'ai une seule peur, continua-t-elle en se plantant resolument devant son frere, c'est qu'il ne veuille plus, si on ne lui compte pas la dot, le jour du contrat.... Ca s'explique, il a besoin d'argent, ce garcon....
Mais, a ce moment, un souffle ardent, qu'elle entendit derriere elle, la fit se tourner. Saturnin etait la, la tete passee dans l'entrebaillement de la porte, ecoutant, avec des yeux de loup. Et ce fut toute une panique, car il avait vole une broche a la cuisine, pour embrocher les oies, disait-il. L'oncle Bachelard, tres inquiet du tour que prenait la conversation, profita de l'alerte.
-Ne vous derangez pas, cria-t-il de l'antichambre. Je m'en vais, j'ai un rendez-vous a minuit, avec un de mes clients, qui vient expres du Bresil.
Quand on fut parvenu a coucher Saturnin, madame Josserand, exasperee, declara qu'il etait impossible de le garder davantage. Il finirait par faire un malheur, si on ne l'enfermait pas dans une maison de fous. Ce n'etait plus une vie, de toujours le cacher. Jamais ses soeurs ne se marieraient, tant qu'il serait la, a degouter et a effrayer le monde.
-Attendons encore, murmura M. Josserand, dont le coeur saignait a l'idee de cette separation.
-Non, non! declara la mere, je n'ai pas envie qu'il m'embroche a la fin!... Je tenais mon frere, j'allais le mettre au pied du mur.... N'importe! nous irons demain avec Berthe le relancer chez lui, et nous verrons s'il aura le toupet d'echapper a ses promesses.... D'ailleurs, Berthe doit une visite a son parrain. C'est convenable.
Le lendemain, tous trois, la mere, le pere et la fille, se rendirent officiellement aux magasins de l'oncle, qui occupaient le sous-sol et le rez-de-chaussee d'une vaste maison de la rue d'Enghien. Des camions embarrassaient la porte. Dans la cour vitree, une equipe d'emballeurs clouaient des caisses; et, par des baies ouvertes, on apercevait des coins de marchandises, des legumes secs et des coupons de soie, de la papeterie et des suifs, tout l'encombrement des mille commissions donnees par les clients, et des achats risques a l'avance, aux moments de baisse. Bachelard etait la avec son grand nez rouge, l'oeil encore allume d'une ivresse de la veille, mais l'intelligence nette, retrouvant son flair et sa chance, des qu'il retombait devant ses livres.
-Tiens! c'est vous! dit-il, tres ennuye.
Et il les recut dans un petit cabinet, d'ou il surveillait ses hommes, par un vitrage.
-Je t'ai amene Berthe, expliqua madame Josserand. Elle sait ce qu'elle te doit.
Puis, lorsque la jeune fille, apres avoir embrasse son oncle, fut retournee dans la cour s'interesser aux marchandises, sur un coup d'oeil de sa mere, celle-ci aborda resolument la question.
-Ecoute, Narcisse, voici ou nous en sommes.... Comptant sur ton bon coeur et sur tes promesses, je me suis engagee a donner une dot de cinquante mille francs. Si je ne la donne pas, le mariage est rompu.... Ce serait une honte, au point ou en sont les choses. Tu ne peux pas nous laisser dans un embarras pareil.
Mais les yeux de Bachelard s'etaient troubles; et il begaya, tres ivre:
-Hein? quoi? tu as promis.... Faut pas promettre; mauvais, de promettre....
Il pleura misere. Ainsi, il avait achete des crins, tout un solde, s'imaginant que les crins hausseraient; pas du tout, les crins baissaient, il etait oblige de les expedier a perte. Et il se precipita, ouvrit des registres, voulut absolument montrer des factures. C'etait la ruine.
-Allons donc! finit par dire M. Josserand impatiente. Je connais vos affaires, vous gagnez gros comme vous, et vous rouleriez sur l'or, si vous ne le jetiez pas par les fenetres.... Moi, je ne vous demande rien. C'est Eleonore qui a voulu faire cette demarche. Mais, permettez-moi de vous dire, Bachelard, que vous vous etes fichu de nous. Depuis quinze ans, chaque samedi, lorsque je viens jeter un coup d'oeil sur vos livres, vous etes toujours a me promettre....
L'oncle l'interrompait, se frappait violemment la poitrine.
-Moi, promettre! pas possible!... Non, non, laissez-moi faire, vous verrez. Je n'aime pas qu'on demande, ca me vexe, ca me rend malade.... Vous verrez, un jour.
Madame Josserand elle-meme n'en put tirer rien de plus. Il leur serrait les mains, essuyait une larme, parlait de son ame, de son amour de la famille, en les suppliant de ne pas le tourmenter davantage, en jurant devant Dieu qu'ils ne s'en repentiraient pas. Il savait son devoir, il le ferait jusqu'au bout. Berthe, plus tard, connaitrait le coeur de son oncle.
-Et l'assurance dotale, dit-il de sa voix naturelle, les cinquante mille francs que vous aviez mis sur la tete de la petite?
Madame Josserand haussa les epaules.
-Depuis quatorze ans, c'est enterre. On t'a repete vingt fois que, des la quatrieme prime, nous n'avons pu donner les deux mille francs.
-Ca ne fait rien, murmura-t-il en clignant l'oeil, on parle de cette assurance a la famille, et on prend du temps pour payer la dot.... Jamais on ne paie une dot.
Revolte, M. Josserand se leva.
-Comment! voila tout ce que vous trouvez a nous dire!
Mais l'oncle se meprenait, insistait sur l'usage.
-Jamais, entendez-vous! On donne un acompte, on sert la rente. Voyez monsieur Vabre lui-meme.... Est-ce que le pere Bachelard vous a paye la dot d'Eleonore? non, n'est-ce pas? On garde son argent, parbleu!
-Enfin, c'est une salete que vous me conseillez! cria M. Josserand. Je mentirais, je ferais un faux en produisant la police de cette assurance....
Madame Josserand l'arreta. L'idee suggeree par son frere, l'avait rendue grave. Elle s'etonnait de ne pas y avoir songe.
-Mon Dieu! comme tu prends feu, mon ami.... Narcisse ne te dit pas de faire un faux.
-Bien sur, murmura l'oncle. Pas besoin de montrer les papiers.
-Il s'agit simplement de gagner du temps, continua-t-elle. Promets la dot, nous la donnerons toujours plus tard.
Alors, la conscience du brave homme eclata. Non! il refusait, il ne voulait pas se risquer une fois encore sur de pareilles pentes. Toujours on abusait de sa complaisance, pour lui faire accepter peu a peu des choses dont il tombait malade ensuite, tant elles lui barraient le coeur. Puisqu'il n'avait pas de dot a donner, il ne pouvait en promettre une.
Bachelard etait alle battre le vitrage du bout des doigts, en sifflotant une sonnerie de clairon, comme pour montrer son parfait mepris devant de pareils scrupules. Madame Josserand avait ecoute son mari, toute pale d'une colere lentement amassee, et qui brusquement fit explosion.
-Eh bien! monsieur, puisqu'il en est ainsi, ce mariage se fera.... C'est la derniere chance de ma fille. Je me couperais le poignet plutot que de la laisser echapper. Tant pis pour les autres! A la fin, quand on vous pousse, on devient capable de tout.
-Alors, madame, vous assassineriez pour marier votre fille?
Elle se leva toute droite.
-Oui! dit-elle furieusement.
Puis, elle eut un sourire. L'oncle dut calmer l'orage. A quoi bon se chamailler? Il valait mieux s'entendre. Et, tremblant encore de la querelle, eperdu et las, M. Josserand finit par vouloir bien causer de l'affaire avec Duveyrier, dont tout dependait, selon madame Josserand. Seulement, pour prendre le conseiller en un moment de bonne humeur, l'oncle offrit a son beau-frere de le lui faire rencontrer dans une maison, ou il ne savait rien refuser.
-C'est une simple entrevue, declara M. Josserand luttant encore. Je vous jure que je ne m'engagerai pas.
-Sans doute, sans doute, dit Bachelard. Eleonore ne vous demande rien contre l'honneur.
Berthe revenait. Elle avait vu des boites de fruits confits, et, apres de vives caresses, elle tacha de s'en faire donner une. Mais l'oncle se trouvait repris de son begaiement; pas possible, c'etait compte, ca partait le soir meme pour Saint-Petersbourg. Lentement, il les poussait vers la rue, tandis que sa soeur, devant l'activite des vastes magasins, pleins jusqu'aux solives de toutes les marchandises imaginables, s'attardait, souffrant de cette fortune gagnee par un homme sans principes, faisant un retour amer sur l'honnetete incapable de son mari.