L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1976
- Язык: французский
- Год: OPTA
- Переводчик: Rene Lathiere
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]». Краткое содержание книги:
Irréalisable scientifiquement ? Voire. Car les progrès des méthodes prévisionnelles, statistiques et autres, confondues dans un art baptisé stochastique, permettent à quelques-uns de jouer les prophètes.
Ainsi en est-il pour Lew Nüchols, spécialiste de l'art d'emmagasiner et de trier les informations, de dire même ce qu'il faut faire pour réduire l'intervalle d'incertitude entre la prévision et la réalité future.
Intervalle irréductible.
Sauf pour Carjaval, l'homme qui sait absolument tout de l'avenir. Jusqu'à l'heure et la circonstance de sa mort — Carjaval, prophète de l'homme à venir, l'homme stochastique.
Robert Silverberg a écrit ici un étrange roman où la liberté, la nécessité et les probabilités se livrent dans l'avenir proche à un ballet redoutable avec l'amour, le pouvoir et la mort.
— Suis-je censée régler ma vie d’après les impératifs de M. Paul Quinn pour me conformer à la morale rigoriste des électeurs provinciaux ?
Ses yeux noirs étincelaient, et le rouge apparaissait sous le velours sombre de ses pommettes.
— Alors, tu tiens tellement à être une putain, Sundara ?
— Prostituée. C’est le terme que les dirigeants du syndicat préfèrent employer.
— Prostituée ne sonne guère mieux que putain. N’es-tu pas satisfaite du genre d’accord qui existe entre nous ? À quoi bon te vendre ?
— Ce que je veux, dit-elle d’un ton glacé, c’est me libérer, briser toutes les chaînes coercitives de l’ego.
— Et tu penses y arriver par la prostitution ?
— Les prostituées apprennent à oublier leur ego. Les prostituées n’existent que pour soulager les besoins d’autrui. Une semaine ou deux dans une maison de passe municipale m’enseigneront comment subordonner les exigences de mon moi aux désirs de ceux qui viendront me trouver.
— Tu pourrais être infirmière. Tu pourrais être masseuse. Ou encore…
— J’ai choisi comme bon m’a plu.
— C’est donc ça que tu veux faire ? Passer la semaine prochaine, et sans doute la suivante, dans un bordel ?
— Probablement.
— C’est Catalina Yarber qui t’en a donné l’idée ?
— Je n’ai eu besoin de personne pour y songer, affirma gravement Sundara.
Son regard lançait des flammes. Nous étions au bord d’une des pires querelles de notre vie conjugale, le parfait accrochage « je-te-l’interdis » et « ce-n’est-pas-toi-qui-me-donneras-des-ordres ». Je frémissais. Je me représentais Sundara, la mince, la gracieuse Sundara que tant d’hommes, tant de femmes convoitaient, Sundara déclenchant l’horloge enregistreuse dans une de ces minables alcôves municipales stérilisées, Sundara nettoyant son sexe avec des antiseptiques, Sundara couchée sur un étroit matelas, les jambes ramenées contre ses seins, satisfaisant quelque pouilleux hirsute et trempé de sueur aigre, tandis que d’autres patientaient en file indienne derrière la porte, leur ticket à la main. Non ! Impossible d’avaler cela. Parties à quatre, à six, à dix, toute la gamme des échanges collectifs qu’elle aimait, soit. Mais pas l’expérience à n partenaires, pas cette multiplication à l’infini, pas question pour elle d’offrir sa douce chair au premier bancal de New York qui ait en poche de quoi être admis. Un instant, je faillis vraiment céder à l’envie de faire éclater ma colère vieux jeu d’époux bafoué, de lui signifier d’abandonner toutes ces billevesées, et cetera. Mais c’était évidemment impossible. Je ne soufflai mot, alors même qu’un abîme se creusait entre nous. Nous étions sur deux radeaux isolés en pleine mer démontée, poussés toujours plus loin l’un de l’autre par d’irrésistibles courants contraires, et je ne pouvais pas faire porter mes appels à travers l’espace qui s’agrandissait, ni tendre mes mains inutiles en direction de Sundara. Où était-elle désormais, cette union que nous connaissions depuis quelques années ? Pourquoi le gouffre s’ouvrait-il de plus en plus ?
— Eh bien, va donc dans ta maison de passe, marmonnai-je, et je quittai l’appartement en proie à une frénésie aveugle, fort peu stochastique, où se mêlaient la colère et la peur.
Toutefois, au lieu de s’inscrire comme pensionnaire de bordel, Sundara gagna l’aéroport Kennedy et y prit une fusée en partance pour l’Inde. Elle se purifia dans le Gange à l’un des ghâts de Bénarès, perdit une heure à rechercher vainement le cadre de vie de ses aïeux à Bombay et rentra par la fusée suivante. Ce pèlerinage n’excéda guère un jour et demi, et lui coûta quarante dollars l’heure, symétrie dont l’éloquence ne contribua nullement à me calmer. J’eus le bon sens de ne pas en faire un roman. De toute façon, je n’y pouvais rien : Sundara était une personne libre d’agir à sa guise, elle le devenait même chaque jour davantage, et elle avait le droit de dépenser son argent comme bon lui semblait, voire pour des excursions éclair jusqu’en Inde. Dans la semaine qui suivit son retour, je pris soin de ne point lui demander si elle comptait vraiment utiliser sa nouvelle carte de prostituée. Peut-être était-ce déjà fait. Je préférais l’ignorer.
19
Huit jours après ma visite à Carvajal, il téléphona pour me proposer de déjeuner avec lui le lendemain. Acceptant sa suggestion, je le rejoignis au Club des Négociants et des Armateurs dans les parages de la Bourse.
L’endroit avait de quoi me surprendre. Le Club des Négociants et des Armateurs est l’un des sanctuaires vénérables, exclusivement peuplés de courtiers d’un rang supérieur et de banquiers, suivant le principe « accès réservé aux seuls membres ». Quand je dis « aux seuls », entendez par là que Bob Lombroso lui-même, Américain depuis onze générations et presque un magnat de Wall Street, se voit refuser tacitement la qualité de membre à cause de ses origines juives, et qu’il a pris le parti de ne pas s’en vexer. Comme dans tous les clubs de ce niveau, la seule fortune ne suffit pas à vous donner patte blanche : vous devez être jugé digne de la maison, homme d’esprit adéquat, courtois et de vieille souche, ayant fréquenté le collège qu’il fallait et œuvrant pour une firme dont on reconnaît les mérites. Autant que je pouvais voir, Carvajal ne possédait rien qui l’imposât en ce domaine. Sa richesse datait d’hier, et il était par nature étranger à ces messieurs, sans aucune des références de collège requises, ni des affiliations à la haute société des banques ou du négoce. Comment avait-il donc fait pour chiper un titre de membre ?
— C’est une simple histoire de famille, m’expliqua-t-il avec complaisance, tandis que nous nous enfoncions dans de moelleux fauteuils, près d’une fenêtre ouverte à soixante étages de la rue tumultueuse. L’un de mes arrière-arrière-grands-pères fut membre fondateur, en 1823. Les statuts prévoient que les onze titres de membre fondateur passent automatiquement aux fils aînés, puis aux fils des fils aînés, et ainsi de suite jusqu’à la consommation des siècles. Quelques individus fort peu reluisants ont souillé la pureté de l’organisation à cause de cet article. (Il me gratifiait tout à coup d’un sourire malicieux passablement inattendu.) J’y viens environ une fois tous les cinq ans. Vous noterez que je me suis mis sur mon trente et un.
Et c’était bien le cas : un doublet à chevrons vert et or qui survivait peut-être depuis dix ans à sa splendeur, mais conservait toujours plus de brillant et d’élégance que le reste de sa garde-robe moisie. En fait, Carvajal paraissait véritablement métamorphosé, plus remuant, plus vivant, je dirais même plus gai, et nettement plus jeune que l’homme triste au teint cendreux dont j’avais fait naguère la connaissance chez Bob Lombroso.
— Je n’imaginais pas que vous aviez des ancêtres, dis-je.
— Il y a eu des Carvajal sur le sol du Nouveau Monde bien avant que le Mayflower ait appareillé de Plymouth. Nous étions très nombreux en Floride au début du dix-huitième siècle. Quand la Grande-Bretagne annexa ce pays en 1763, une branche de ma famille émigra à New-York, et je crois même qu’il fut un temps où nous possédions la moitié du front de mer et la majeure partie de l’Upper West Side. Mais la panique de 1837 nous a ruinés, et je suis le premier Carvajal en un siècle et demi qui a pu s’élever au-dessus d’une pauvreté fièrement cachée. Mais dans les pires circonstances, nous avons toujours gardé notre qualité de membre héréditaire du Club. (Il embrassait d’un geste large les splendides murs à panneaux de séquoia, les grandes fenêtres doublées de chrome étincelant, l’éclairage discrètement placé en retrait.) Jamais je n’oublierai la première fois que mon père m’a amené ici, pour y prendre un cocktail. J’avais environ dix-huit ans, c’était donc… oui, vers 1957. Le Club ne se trouvait pas encore dans cet immeuble, mais dans Broad Street – une bâtisse datant des années 1850. Nous sommes entrés, mon père et moi, vêtus de nos costumes à vingt dollars et de nos cravates de laine. Tous les hommes présents me semblaient être des sénateurs, jusqu’aux domestiques, mais personne ne s’est moqué de nous, personne n’a pris un air supérieur. J’ai savouré mon premier Martini, mon premier filet mignon, et c’était pour moi comme une excursion au Walhalla, voyez-vous, ou à Versailles. Une visite à un monde étrange, prodigieux, un monde où chacun était riche, puissant, magnifique. Et alors que je me trouvais assis à l’immense table de chêne, en face de mon père, il m’est venu une vision. J’ai commencé à voir. Je me suis vu sous les traits d’un homme âgé ; l’homme que je suis aujourd’hui, décharné, avec des mèches de cheveux gris encore plantées çà et là, le moi aîné que j’avais déjà appris à identifier et à supporter. Mon double en plus vieux était assis dans une pièce véritablement luxueuse, une pièce aux lignes sobres, aux meubles brillants dont la forme s’adressait à l’imagination, la pièce même, par le fait, où nous nous trouvons maintenant. J’occupais une table en compagnie d’un homme beaucoup plus jeune, grand, bien découplé, aux cheveux noirs. Il se penchait vers moi, me regardait fixement avec une expression tendue qui traduisait le doute, il guettait chacune de mes paroles comme s’il essayait de les graver dans sa mémoire. Puis la vision a cessé. Je me suis retrouvé en face de mon père qui s’inquiétait de savoir si j’allais bien. Je lui ai laissé croire que le Martini m’avait étourdi du premier coup, que c’était l’alcool qui rendait mes yeux vitreux et relâchait mes traits, car même à l’époque, je ne raffolais guère de la boisson. Et je me suis demandé si ce que j’avais vu n’était pas en quelque sorte la contre-image de mon père et de moi installés dans la pièce – je veux dire, l’image de mon double aîné amenant son propre fils au Club des Négociants et des Armateurs d’un lointain futur. Longtemps j’ai cherché à imaginer qui serait ma femme et quel aspect aurait mon fils, puis j’en suis venu à comprendre qu’il n’existerait pour moi ni épouse ni fils. Les années ont passé, et nous sommes là – vous assis à ma table, en train de me regarder fixement, avec une expression tendue…