L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1976
- Язык: французский
- Год: OPTA
- Переводчик: Rene Lathiere
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]». Краткое содержание книги:
Irréalisable scientifiquement ? Voire. Car les progrès des méthodes prévisionnelles, statistiques et autres, confondues dans un art baptisé stochastique, permettent à quelques-uns de jouer les prophètes.
Ainsi en est-il pour Lew Nüchols, spécialiste de l'art d'emmagasiner et de trier les informations, de dire même ce qu'il faut faire pour réduire l'intervalle d'incertitude entre la prévision et la réalité future.
Intervalle irréductible.
Sauf pour Carjaval, l'homme qui sait absolument tout de l'avenir. Jusqu'à l'heure et la circonstance de sa mort — Carjaval, prophète de l'homme à venir, l'homme stochastique.
Robert Silverberg a écrit ici un étrange roman où la liberté, la nécessité et les probabilités se livrent dans l'avenir proche à un ballet redoutable avec l'amour, le pouvoir et la mort.
Un frisson courut le long de mon échine.
— Vous m’avez vu ici, avec vous, il y a plus de quarante ans ?
Il acquiesça d’un petit hochement de tête distrait et, dans le même mouvement, se retourna pour faire signe au serveur, rayant l’air avec son doigt, aussi impérieux que s’il eût été Pierpont-Morgan ou Vanderbilt. Le serveur accourut. Plein d’obséquiosité, il lui souhaita le bonjour en l’appelant par son nom. Carvajal commanda un Martini – peut-être parce qu’il l’avait vu quarante ans plus tôt ? – et un sherry pour lui-même.
— On vous accueille ici de manière fort polie, remarquai-je.
— Ils se font un point d’honneur de traiter chaque membre comme s’il était le cousin du Tsar de toutes les Russies, expliqua Carvajal. Mais ce qu’ils disent de moi en privé est probablement moins flatteur. Mon titre de membre va disparaître à ma mort, et je suppose que le Club sera bien aise quand il n’y aura plus de minables petits Carvajal pour enlaidir le décor.
Les apéritifs arrivèrent presque aussitôt. Nous levâmes solennellement nos verres, portant un toast qui, au fond, était de pure forme.
— À l’avenir, dit Carvajal. À l’avenir radieux, plein de promesses. (Et il partit d’un rire enroué.)
— Vous voilà bien remonté, aujourd’hui.
— Eh oui, cela fait des années que je ne me suis senti aussi gai. Un deuxième printemps pour le pépé, pas vrai ? Garçon ! Garçon !
Le serveur accourut. À ma grande surprise, Carvajal réclama des cigares – et choisit les plus chers parmi ceux que la petite vendeuse lui présenta – le tout ponctué d’un nouveau rire. Puis il me dit :
— Faut-il vraiment attendre la fin du repas ? Moi, je vais y goûter tout de suite.
— Allez-y. Qui vous en empêche ?
Il alluma son havane, et je l’imitai.
Son exubérance m’interloquait, me faisait presque peur. Lors de nos deux précédentes rencontres, Carvajal avait donné l’impression de puiser vainement à des réservoirs d’énergie depuis longtemps vides, et il semblait maintenant ragaillardi, plein de fougue, galvanisé par une ardeur farouche provenant de quelque source hideuse. J’allais presque imaginer l’effet de drogues inconnues, ou d’une transfusion de sang de taureau – voire d’une greffe d’organes pris sur de jeunes victimes kidnappées.
— Dites-moi, lança-t-il tout à trac. Avez-vous jamais eu des instants de double vue ?
— Oui, je pense. Rien d’aussi vivant que les messages que vous recevez, naturellement. Mais j’incline à croire que beaucoup de mes intuitions sont fondées sur des éclairs de vision véritable, des éclairs subliminaux qui jaillissent et s’éteignent trop vite pour que je puisse en prendre conscience.
— C’est fort probable.
— Et sur des rêves, ajoutai-je. J’ai souvent de ces songes prémonitoires qui s’avèrent correspondre à des réalités. Comme si l’avenir dérivait jusqu’à moi et se présentait au seuil de mon intelligence endormie.
— L’esprit qui sommeille est beaucoup plus réceptif aux phénomènes de cette sorte, c’est exact.
— Mais ce que je perçois en rêve me vient sous une forme symbolique. Les images tiennent davantage de la métamorphose que du cinéma. Juste avant l’arrestation de Gilmartin, par exemple, j’ai rêvé qu’on le traînait dans une cour pour le fusiller. À croire que le renseignement m’était bien arrivé, mais pas de façon directe.
— Erreur, dit Carvajal. Le message vous est parvenu intégralement, au pied de la lettre, mais votre cerveau l’a brouillé, chiffré, parce que vous dormiez et n’étiez pas en mesure de brancher correctement vos récepteurs. Seul l’esprit rationnel à l’état de veille peut analyser et classer de telles images en toute certitude. Pourtant, la plupart des gens reprenant conscience réfutent purement et simplement ce qu’ils ont vu, et quand ils dorment, leur cerveau maltraite tout ce qui lui vient.
— Vous croyez que beaucoup d’individus captent des messages en provenance de l’avenir ?
— Je prétends même que c’est le cas pour tout le monde, affirma Carvajal avec véhémence. L’avenir n’est pas le domaine inaccessible, immatériel que l’on se figure volontiers. Mais il y en a tellement peu qui admettent son existence, sinon comme une simple abstraction. Tellement peu qui laissent ses messages les atteindre ! (Une force surnaturelle se lisait maintenant dans son regard. Il baissa la voix et continua :) L’avenir n’est pas qu’une formule verbale. C’est un lieu qui a son existence propre. Voyez, nous nous trouvons ici, dans nos fauteuils. Or, nous sommes également là, là + 1, là + 2, là + n, une infinité de là, tous immédiats, antérieurs ou postérieurs à cette position actuelle que nous occupons sur notre vecteur-temps. Les autres positions ne sont ni plus ni moins « réelles » que celle-ci. Elles existent simplement en des points qui se trouvent ne pas être les lieux où le siège de notre perception est à présent localisé.