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L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]

Электронная книга - «L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]». Краткое содержание книги:

Prévoir l'avenir. Un vieux rêve de l'humanité.
Irréalisable scientifiquement ? Voire. Car les progrès des méthodes prévisionnelles, statistiques et autres, confondues dans un art baptisé stochastique, permettent à quelques-uns de jouer les prophètes.
Ainsi en est-il pour Lew Nüchols, spécialiste de l'art d'emmagasiner et de trier les informations, de dire même ce qu'il faut faire pour réduire l'intervalle d'incertitude entre la prévision et la réalité future.
Intervalle irréductible.
Sauf pour Carjaval, l'homme qui sait absolument tout de l'avenir. Jusqu'à l'heure et la circonstance de sa mort — Carjaval, prophète de l'homme à venir, l'homme stochastique.
Robert Silverberg a écrit ici un étrange roman où la liberté, la nécessité et les probabilités se livrent dans l'avenir proche à un ballet redoutable avec l'amour, le pouvoir et la mort.
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Paradoxe, donc. Selon Carvajal, chacun de ses actes obéissait à des critères déterministiques inflexibles – alors qu’aux yeux de son entourage, sa conduite était aussi insensée que celle d’un aliéné (ou d’un adepte du Transitisme). D’après lui, il suivait le cours immuable des événements – mais pour les observateurs, il donnait l’impression de flotter à tout vent. En agissant comme il se voyait agir, il soulevait des problèmes inquiétants – tels que les motifs qui régissent n’importe quel acte. Pouvait-on parler de motifs ? Ses visions n’étaient-elles pas simplement des prophéties nées d’elles-mêmes, sans le moindre rapport avec la causalité, dépourvues de raison et de logique ? Il se voit franchir l’Hudson sur un « Hop-là » le 4 juillet – et quand ce jour arrive, il prend un « Hop-là », uniquement parce qu’il s’est vu le faire. Mais à quel dessein répond cet acte ridicule, sinon au seul désir de boucler son circuit visionnaire ? Cette histoire de « Hop-là » n’a de source qu’en elle-même, elle ne rime à rien. Quelle attitude adopter pour s’entendre avec un pareil homme ? Martin Carvajal était un être insolite dérivant au gré du temps.

Mais ne me montrais-je pas trop sévère dans mon jugement ? N’y avait-il pas des schémas directeurs qui m’échappaient ? Il était possible que l’intérêt de Carvajal à mon égard fût authentique, qu’il eût vraiment un emploi pour moi dans sa vie solitaire. Qu’il devienne bientôt mon guide, mon père spirituel, pour me transmettre, au cours du dernier temps qui lui restait à vivre, toutes les connaissances dont il pouvait me donner la clé.

Au demeurant j’avais, moi, un emploi parfaitement concret pour lui. J’allais faire en sorte qu’il m’aide à pousser Paul Quinn jusqu’à la Maison-Blanche.

Que Carvajal ne puisse voir aussi loin était un handicap, mais pas nécessairement insurmontable. Les événements de premier plan comme la succession présidentielle ont des racines profondes : des mesures prises sans tarder régiraient les fluctuations politiques pour la période à venir. Carvajal pouvait être déjà en possession d’éléments suffisants au sujet de l’année prochaine, qui permettraient à Quinn de conclure des alliances dont l’effet lui garantirait un succès monstre lors de la désignation de 2004. Telle était maintenant mon idée fixe : manœuvrer Carvajal au profit de Quinn. Par un jeu tortueux de questions et de réponses, j’allais peut-être arracher au petit homme des renseignements d’importance vitale.

18

Ce fut une semaine éprouvante. Sur le front politique, rien que de mauvaises nouvelles. Partout, les néo-démocrates tombaient à plat ventre pour manifester leur soutien au sénateur Kane, et Kane, au lieu de laisser le choix de son vice-président ouvert, suivant la tradition chez les candidats grands favoris, se sentit en sécurité au point d’annoncer rondement, lors d’une conférence de presse, qu’il verrait volontiers Socorro partager avec lui la désignation. Quinn, qui commençait à gagner des voix nationales après l’affaire du pétrole non coagulé, cessa soudain d’exister pour tous les chefs de partis à l’ouest de l’Hudson. Les invitations à venir prononcer des discours n’arrivèrent plus, les flots de lettres demandant des photos dédicacées furent bientôt réduits au ruisselet – indices de peu de poids, certes, mais néanmoins révélateurs. Quinn flaira anguille sous roche. Il était loin d’être optimiste.

— Comment diable s’est-elle faite aussi vite, cette alliance Kane-Socorro ? (Il parlait d’un ton qui exige une réponse.) La veille, je suis le grand espoir des néodémocrates, et le lendemain on me ferme toutes les portes au nez.

Il nous adressait le célèbre regard-en-vrille-de-Paul-Quinn, ses yeux s’arrêtant sur chacun de nous pour chercher celui qui l’avait desservi. Comme toujours, sa présence nous dominait : son mécontentement non moins présent n’en était que plus pénible, presque intolérable.

Mardokian ne voyait pas d’explication. Ni Lombroso. Et moi ? Qu’aurais-je pu lui dire ? Que j’avais tenu en main le fil conducteur, mais sans être à même de le suivre correctement ? Je me réfugiai derrière un geste fataliste accompagné de l’alibi-cliché : « Ainsi va la politique. » On me payait pour pressentir l’avenir de façon raisonnable, et non pour être un médium infaillible.

— Laissez faire, assurai-je. De nouveaux schémas prennent forme. Donnez-moi trente jours, et je vous dresse l’horoscope complet pour l’année prochaine.

— Je veux bien patienter six semaines, grommela-t-il.

Son irritation tomba au bout de quarante-huit heures plutôt tendues. Il avait bien trop à faire avec les problèmes locaux, dont un certain nombre se posaient brusquement (le classique malaise social des périodes de canicule qui s’abat sur New York comme une nuée de moustiques) pour s’inquiéter outre mesure de cette désignation qu’il ne cherchait pas réellement à obtenir.

Ce fut également une semaine de problèmes dans ma vie privée. Les rapports de plus en plus étroits que Sundara entretenait avec les Transitistes commençaient à me porter sur les nerfs. Ses façons d’agir étaient maintenant aussi désordonnées, aussi déconcertantes, aussi dépourvues de motifs que celles de Carvajal. Mais l’un et l’autre arrivaient à cet illogisme en partant de points diamétralement opposés, les actes du petit homme régis par une obéissance aveugle à ses visions inexplicables, et ceux de Sundara par le besoin de s’affranchir de tous les schémas et structures.

La plus folle fantaisie régnait chez nous. Le jour où j’allai voir Carvajal, Sundara se rendit tranquillement à la mairie pour y faire sa demande de mise en carte. Cette démarche lui prit tout l’après-midi – examen médical, entretien avec la secrétaire du syndicat, photographies, empreintes, et les mille tracasseries des ronds-de-cuir. Quand je revins le soir, la tête pleine de Carvajal, elle brandit triomphalement la petite carte qui l’autorisait à faire commerce de son corps dans n’importe quel district de notre bonne ville.

— Seigneur ! suffoquai-je.

— Cela te déplaît ?

— Ainsi, tu t’es alignée comme une racoleuse de Las Vegas à vingt dollars ?

— Tu aurais préféré que j’use d’influences politiques pour obtenir cette carte ?

— Et si un journaliste t’a repérée là-bas ?

— Quelle importance ?

— L’épouse de Lew Nichols, adjoint administratif spécial du maire Quinn, adhérant au Syndicat des Prostituées ?

— Crois-tu que je sois la seule femme mariée dans le lot ?

— Il n’est pas question de ça. Je pense à un scandale éventuel, Sundara.

— La prostitution est une activité reconnue par la loi, et tout le monde admet que la prostitution sous surveillance a des avantages sociaux dont…

— Elle est légale à New York, d’accord. Mais pas à Kankakee. Ni à Tallahassee. Ni à Sioux-City. Un de ces jours, Quinn peut très bien aller chercher des votes là-bas, ou en d’autres lieux du même genre, et un gros malin sortira la nouvelle que l’un des proches conseillers du maire de New York est marié à une femme qui se vend dans un bordel public. Et naturellement…

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