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L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]

Электронная книга - «L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]». Краткое содержание книги:

Prévoir l'avenir. Un vieux rêve de l'humanité.
Irréalisable scientifiquement ? Voire. Car les progrès des méthodes prévisionnelles, statistiques et autres, confondues dans un art baptisé stochastique, permettent à quelques-uns de jouer les prophètes.
Ainsi en est-il pour Lew Nüchols, spécialiste de l'art d'emmagasiner et de trier les informations, de dire même ce qu'il faut faire pour réduire l'intervalle d'incertitude entre la prévision et la réalité future.
Intervalle irréductible.
Sauf pour Carjaval, l'homme qui sait absolument tout de l'avenir. Jusqu'à l'heure et la circonstance de sa mort — Carjaval, prophète de l'homme à venir, l'homme stochastique.
Robert Silverberg a écrit ici un étrange roman où la liberté, la nécessité et les probabilités se livrent dans l'avenir proche à un ballet redoutable avec l'amour, le pouvoir et la mort.
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— Et vous êtes en train de voir, pour l’instant ?

— Non. Il faut fournir une grosse dépense psychophysiologique si l’on veut amener l’état réceptif… qui tient plutôt de la transe. (Une expression découragée passa dans ses yeux.) Au maximum de son intensité, c’est une sorte de double vue, un monde qui se superpose à un autre, si bien que je ne peux jamais distinguer avec certitude lequel j’habite et lequel je vois. Même après de longues années, je ne me suis pas totalement fait à cette désorientation, à ce mélange. (Peut-être a-t-il frémi en disant ces mots.) D’ordinaire, la sensation est moins forte. Grâce au Ciel.

— Pourriez-vous me montrer l’effet que cela produit ?

— Quoi ? Tout de suite ?

— Oui, si vous voulez bien.

Durant un long moment, Carvajal m’observa. Puis il s’humecta les lèvres, sa bouche se crispa, il fronça les sourcils, semblant réfléchir. Et d’un seul coup, son expression changea. Son regard devint vitreux et fixe, comme s’il suivait un film depuis la dernière rangée de fauteuils d’une salle immense, ou comme s’il était soudain absorbé dans une profonde méditation. Ses pupilles se dilatèrent, et leur ouverture une fois agrandie demeura constante, quelles que fussent les variations d’éclairage quand des gens venaient à frôler notre table. Ses traits accusaient un effort inouï, prodigieux. Son souffle était plus lent, rauque et régulier. Absolument immobile, Carvajal paraissait absent. Une minute à peine s’écoula, je suppose, mais pour moi ce fut long, terriblement long. Puis cette fixité fondit comme neige au soleil. Le petit homme s’abandonna, les épaules voûtées, le sang revint à ses joues en un flux accéléré, ses yeux larmoyèrent, perdirent tout éclat, et il avança une main tremblante pour saisir son verre d’eau, dont il lampa tout le contenu. Pas un mot – et de mon côté, je n’osais rien dire.

Enfin, il murmura :

— Combien de temps ai-je été parti ?

— Pas plus d’une minute. Mais ça m’a paru plus long.

— Pour moi, cela a duré une demi-heure. Au minimum.

— Et qu’avez-vous vu ?

Il haussa les épaules.

— Rien. Rien de nouveau. Vous comprenez, les mêmes scènes reviennent cinq fois, dix fois, vingt fois… comme elles le font dans notre mémoire. Mais la mémoire fausse, déforme. Les scènes que je vois ne sont jamais modifiées.

— Voulez-vous m’en parler ?

— Ce n’était rien, répéta-t-il d’un air dégagé. Un simple petit fait qui se produira au mois d’avril prochain. Vous y jouerez votre rôle. Nous allons passer beaucoup de temps ensemble, dans la proche période à venir.

— Qu’est-ce que je faisais ?

— Vous regardiez.

— Je regardais quoi ?

— Vous me regardiez, précisa Carvajal. Vous m’observiez.

Il sourit, et c’était un vrai ricanement de squelette, un sourire sinistre, sépulcral, un sourire pareil à ceux qu’il nous prodiguait la première fois, dans le bureau de Bob Lombroso. Tout l’entrain inattendu de ces vingt minutes passées l’avait abandonné. Je regrettai de lui avoir demandé cette démonstration : il me semblait m’être ingénié à faire danser la gigue à un mourant. Pourtant, après un court intervalle de silence pesant, il parut prendre le dessus. Il releva la tête, tira une bouffée conquérante de son havane, vida son verre de sherry.

— Ça va mieux, dit-il. Il y a des jours où ce genre de chose vous épuise. Et maintenant, mon cher Lew, si nous nous occupions du menu ?

— Est-ce que vous vous sentez vraiment bien ?

— En pleine forme.

— Je suis désolé de vous avoir…

— N’allez surtout pas vous mettre martel en tête ! Ce n’était pas aussi terrible que vous avez pu l’imaginer.

— Cette chose que vous avez vue… était-elle effrayante ?

— Effrayante ? Non, pas le moins du monde. Je vous l’ai dit : rien de nouveau, rien de plus qu’avant. Je vous en reparlerai un de ces jours.

Il appela le serveur.

— Je crois qu’il est temps de penser au déjeuner, n’est-ce pas ?

Mon menu n’indiquait pas de prix, signe de classe. La liste des plats était époustouflante : saumon grillé, homard du Maine, faux-filet rôti, filet de sole, tout un choix de mets introuvables, rien qui aurait pu rappeler nos plus récentes prouesses comestibles tirées du soja et de nos produits à base d’algues ou de lichens. N’importe quel grand restaurant new-yorkais peut vous régaler d’une spécialité rare – viande ou poisson frais – mais en trouver neuf ou dix au même menu était la preuve écrasante de l’opulence du Club des Armateurs et des Négociants, et des hautes relations dont disposaient ses membres. Je n’eus guère été plus stupéfié de voir figurer sur ce bristol l’entrecôte de licorne et la pièce de sphinx braisée. N’ayant aucune idée de ce que pouvait coûter tel ou tel article, je commandai allègrement les clams et le faux-filet. Mon hôte choisit le cocktail de crevettes et le saumon. Il dédaigna le vin, mais insista pour que je prenne une demi-bouteille. La carte était royale. J’y remarquai un Latour 91 dont la dégustation valait probablement trente-cinq dollars. Je commandai donc ce cru vénérable. À quoi bon liarder, n’est-ce pas ? J’étais l’invité de Carvajal, et il pouvait payer.

Il ne me quittait pas des yeux. Plus énigmatique que jamais, il espérait certainement de moi quelque chose et non moins certainement, se proposait de m’utiliser. On aurait presque pu dire qu’il me faisait la cour à sa manière, vague, muette, renfermée. Mais il n’en laissait rien paraître. J’étais comme un joueur de poker luttant les yeux bandés contre un adversaire qui, lui, voyait ma main.

La démonstration que je lui avais arrachée mettait un point final si pénible à notre entretien précédent, que j’hésitais à revenir sur la question. Nous bavardâmes un moment de choses et d’autres – vins, nourriture, Bourse, économie nationale, personnalités politiques – tous centres d’intérêt qui nous laissaient en terrain neutre. Inévitablement, nous finîmes par aborder le sujet numéro un – Paul Quinn – et l’atmosphère fut soudain plus lourde.

— Il fait du bon travail, ne trouvez-vous pas ? insinua Carvajal.

— C’est bien mon avis.

— Ce doit être le maire le plus populaire qu’on ait eu à New York depuis des années. Il sait charmer son monde, pas vrai ? Et quelle énergie, quelle fougue ! Trop, peut-être, à l’occasion ? Il semble souvent manquer de patience, ne pas respecter la hiérarchie politique habituelle pour arriver plus vite à ses fins.

— Je le reconnais, acquiesçai-je. Il est impétueux, c’est certain. Péché de jeunesse. Rappelez-vous qu’il n’a pas quarante ans.

— Il devrait néanmoins montrer plus de modération. Cette impatience le rend volontiers tyrannique. Le maire Gottfried avait la main lourde, et vous n’ignorez pas quel a été son sort.

— Gottfried était le dictateur achevé. Il cherchait à transformer New York en État policier, et… (Je m’interrompis, subitement effaré.) Dites donc ? Voudriez-vous me laisser entendre que Quinn risque d’être assassiné ?

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