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Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]

Электронная книга - «Le Monde du Fleuve [To Your Scattered Bodies Go - fr]». Краткое содержание книги:

Ce jour-là, tous les humains qui avaient jamais vécu se réveillèrent, nus, sur les rives du fleuve de l’éternité. Ils étaient trente ou quarante milliards, de toutes les époques et de toutes les cultures, parlant chacun sa langue et éprouvant quelques difficultés à se faire comprendre.
Long de trente-deux millions de kilomètres, le fleuve de l’éternité ne coule pas à la surface de la Terre, mais serpente sur un monde spécialement remanié pour accueillir les ressuscites.
Par qui ? Dans quel but ?
Ce sont les questions que se posent, entre autres ressuscités célèbres, l’explorateur Richard Burton, Sam Clemens, alias Mark Twain, en compagnie de Hermann Goering, Jean sans Terre, Cyrano de Bergerac, Mozart, Ulysse et d’autres figures célèbres ou inconnues.
Seul le talent de Philip José Farmer pouvait évoquer un univers picaresque à la dimension du passé et de l’avenir de l’humanité.
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— Je ne voulais pas t’offenser, dit-il en se levant.

— Tu es amoureux d’elle ? demanda Wilfreda en le regardant curieusement.

— Je n’ai eu qu’une seule fois l’occasion de dire à une femme que je l’aimais.

— Ta femme ?

— Non ; elle est morte avant que j’aie eu le temps de l’épouser.

— Et tu es resté marié combien de temps avec l’autre ?

— Vingt-neuf ans, bien que cela ne te regarde pas.

— Dieu du ciel ! Pendant vingt-neuf ans, tu n’as pas trouvé le moyen de lui dire une seule fois que tu l’aimais ?

— Ce n’était pas nécessaire, fit sèchement Burton en se levant pour s’éloigner.

Il élut domicile dans la hutte déjà occupée par Monat et Kazz. Ce dernier ronflait bruyamment. Monat, appuyé sur un coude, fumait un joint de marijuana. Il préférait cela aux cigarettes ordinaires, car le goût lui rappelait davantage le tabac de sa planète. Mais la marijuana faisait peu d’effet sur lui. Par contre, les cigarettes ou les cigares lui donnaient quelquefois des hallucinations passagères, mais très riches en couleurs.

Burton décida de garder pour une autre occasion le reste de sa gomme à rêver, comme il l’avait baptisée. Il alluma un joint, tout en sachant que la marijuana risquait d’assombrir sa fureur et son sentiment de frustration. Il posa à Monat des questions sur sa planète natale, Ghuurrkh. Le sujet le passionnait, mais la marijuana le trahit et il dériva dans une torpeur où la voix du Tau Cetien devenait de plus en plus faible et lointaine.

« …vous cacher les yeux maintenant, les enfants ! » fit Gilchrist avec son rugueux accent écossais.

Richard regarda Edward à la dérobée. Edward sourit et mit sa main devant ses yeux, mais il devait sûrement regarder quand même entre ses doigts. Richard se cacha les yeux lui aussi, tout en restant sur la pointe des pieds. Son frère et lui étaient juchés sur des caisses, mais la foule qui se trouvait devant eux les forçait à tendre le cou pour bien voir.

La tête de la femme était maintenant en place dans la lunette. Ses longs cheveux bruns retombaient sur son visage. Il aurait voulu voir son expression tandis qu’elle regardait la corbeille qui l’attendait, ou plutôt qui attendait sa tête.

« Ne regardez pas maintenant, les enfants ! » répéta Gilchrist.

Il y eut un roulement de tambour, un cri bref, et le couperet tomba tandis que s’élevait de la foule une clameur mêlée de lamentations. La tête roula. Le sang jaillit du cou béant à gros bouillons inépuisables. Toute la foule fut aspergée. Richard se trouvait à cinquante mètres de l’échafaud, mais il en reçut sur les mains, entre les doigts, sur les joues, dans les yeux. Il ne voyait plus rien, ses lèvres étaient poisseuses et salées. Il se mit à hurler…

— Réveille-toi, Dick ! lui dit Monat en le secouant par l’épaule. Réveille-toi ! Tu as dû faire un cauchemar !

Frissonnant et haletant, Burton se dressa. Il se toucha les mains et le visage. Ils étaient mouillés, mais de transpiration.

— J’ai rêvé, dit-il. J’avais tout juste six ans. Je vivais en France, dans la ville de Tours, avec mon frère Edward. Notre tuteur, John Gilchrist, nous avait emmenés voir l’exécution d’une femme accusée d’avoir empoisonné toute sa famille. C’était une occasion, disait-il.

Tout le monde était excité. Gilchrist nous répétait de ne pas regarder quand le couperet de la guillotine tomberait, mais j’ai regardé. Je ne pouvais pas m’en empêcher. Je me rappelle avoir ressenti une légère nausée au creux de l’estomac, mais ce fut ma seule réaction devant ce spectacle lugubre. Tout s’était passé comme si je m’étais dissocié de moi-même. J’avais eu l’impression d’assister à la scène au travers d’une vitre épaisse, comme si elle était irréelle. Ou comme si j’étais moi-même irréel.

Monat alluma un nouveau joint. La lueur fut suffisante pour que Burton le vît en train de hocher la tête :

— Quelles mœurs barbares ! Cela ne vous suffisait pas de tuer vos criminels, il fallait aussi que vous leur coupiez la tête en public ! Et vous permettiez aux enfants d’assister à cela !

— Ils étaient un peu plus humains, en Angleterre, dit Burton. Les criminels étaient pendus.

— Mais les Français, au moins, ne cachaient pas au peuple le sang répandu. Je ne sais pas si la foule se rendait compte qu’elle avait du sang sur les mains. Elle le savait inconsciemment, cependant. La preuve, c’est que… combien ? soixante-trois ans après ?…, tu fumes un peu de marijuana, et tu revis un incident dont tu étais persuadé qu’il ne t’avait jamais frappé. Mais cette fois-ci, tu as une réaction d’horreur. Tu hurles comme un enfant épouvanté. Tu fais ce que tu aurais dû faire sur le moment. Tout se passe comme si la marijuana avait libéré d’un seul coup des matériaux refoulés depuis tout ce temps.

— C’est possible, déclara Burton.

Il se tut pour mieux tendre l’oreille. Le tonnerre roulait au loin et il y avait des éclairs. Quelques instants plus tard, un bruit de trombe se rapprocha et les premières gouttes de pluie crépitèrent sur la toiture. Le même orage avait éclaté la nuit dernière, vers 3 heures du matin, comme en ce moment. Heureusement, le toit était bien fait et ne laissa passer aucune goutte d’eau. Par contre, la partie de la hutte adossée à flanc de colline laissa filtrer de l’eau. Mais ils ne furent pas incommodés grâce au matelas d’herbes et de feuilles qui les isolait du sol.

Burton bavarda avec Monat jusqu’au moment où la pluie cessa, environ une demi-heure plus tard. Monat s’endormit. Kazz ne s’était réveillé à aucun moment. Burton était incapable de trouver le sommeil. Jamais il ne s’était senti si seul. Il avait peur de retomber dans son cauchemar de tout à l’heure. Finalement, il sortit de la hutte et se dirigea vers celle où se trouvait Wilfreda. Il sentit l’odeur du tabac avant d’arriver sur le seuil. Le bout incandescent d’une cigarette était visible dans l’obscurité. Wilfreda était assise au milieu d’un tas d’herbes et de feuilles.

— Salut, dit-elle. J’espérais que tu viendrais…

— Le désir de possession est un instinct, déclara Burton.

— Je doute que ce soit un instinct chez l’homme, lui répondit Frigate. Quoique certains auteurs, dans les années 60 – je veux dire 1960, bien entendu –, aient tenté de démontrer que l’homme possédait un tel instinct, qu’ils appelaient « impératif territorial ».

— J’aime cette expression. Je trouve qu’elle sonne bien.

— Ça ne m’étonne pas qu’elle te séduise. Mais Ardrey et les autres voulaient surtout prouver que l’instinct de revendiquer un certain territoire avait été légué à l’homme par un lointain ancêtre primate qui était aussi un tueur, et que le goût de tuer demeurait très fort dans son héritage. Ce qui pouvait expliquer chez l’homme les frontières, le nationalisme, le patriotisme, la guerre, le capitalisme, le crime et ainsi de suite. Toutefois, l’autre école, celle des influences tempéramentales, soutenait que toutes ces choses sont conditionnées par la culture, ou la continuité culturelle de sociétés vouées depuis des temps immémoriaux à des conflits tribaux, aux guerres, aux meurtres et ainsi de suite. Changeons la culture, et le primate tueur disparaît. Il disparaît pour la simple raison qu’il n’a jamais été là en réalité, comme le petit homme dans l’escalier. Le tueur, c’était la société, et la société engendrait des tueurs avec chaque nouvelle génération de bébés. Mais il y a eu des sociétés, primitives, il est vrai, qui n’ont pas produit de tueurs. Ces sociétés étaient la preuve que l’homme ne descend pas d’un primate tueur. Ou plutôt, il en descend peut-être, mais ne porte plus en lui des gènes de tueur, pas plus qu’il ne porte les gènes d’une épaisse arcade orbitaire, ni d’un épiderme velu, ni d’une capacité crânienne réduite à 650 cm3.

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