Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
Les crissements avançaient à une cadence régulière. D'abord une série de pas, une pause – dix à quinze secondes -, puis de nouveau une série de pas. Mes poursuivants se déplaçaient ensemble, pylône après pylône. Ils ne soupçonnaient pas ma présence- ils avançaient d'un pas discret, mais sans précaution particulière. Inexorablement, ils allaient me cueillir derrière l'ultime colonne. Combien pouvait-il y avoir de piliers entre nous? Dix? Douze? Les tueurs longeaient les colonnes sur la gauche. J'essuyai le voile de sueur qui me brouillait la vue. Lentement je retirai mes chaussures, puis les suspendis autour de mon cou à l'aide des lacets. Plus lentement encore, j'ôtai ma chemise, la déchirai avec les dents, centimètre après centimètre, et m'emmaillotai les pieds avec les lambeaux – les pas approchaient.
J'étais torse nu, hagard, transpirant la peur. Je jetai un regard de derrière le pylône puis bondis sur la droite, me plaquant derrière le pilier suivant. Je n'avais mis qu'une seule fois le pied au sol, épousant les éclats de verre de mes semelles de coton. Nul bruit, nul souffle. En face, j'entendais de nouveau les bruits de tessons. Aussitôt je me glissai derrière le pilier suivant. Il restait cinq ou six colonnes entre nous. Je les entendis encore. Je me jetai derrière le pylône suivant. Mon plan était simple. Dans quelques secondes, les tueurs et moi serions plaqués de chaque côté du même pilier. Il me faudrait alors glisser à droite pendant qu'ils passeraient à gauche. C'était un projet insensé, quasi enfantin. Mais c'était celui de la dernière chance. Lentement je me baissai et ramassai, avec deux doigts, une bande de plâtre surmontée d'un éclat de verre. Je passai successivement trois pylônes. Un bruit de respiration me tétanisa. Ils étaient là, de l'autre côté. Je comptai dix secondes puis, au premier crissement, passai à droite, plaquant mon dos brûlant au pilier.
La stupeur traversa mon cœur. En face de moi se tenait le géant en survêtement, un éclair de métal dans les mains. Il mit un dixième de seconde à comprendre ce qui se passait. Le dixième suivant, il avait le tesson planté dans la gorge. Le sang jaillit, gargouilla entre mes doigts serrés. Je lâchai l'arme, ouvris les bras et réceptionnai le corps qui s'abattit lourdement. Je me pliai sur mes jambes, puis fis passer le colosse sur mon dos. L'atroce manœuvre était rendue plus aisée, comme lubrifiée par le sang qui coulait à flots. Je m'agenouillai, mains sur le sol. Mes paumes brûlées et insensibles s'appuyèrent sur le verre brisé sans la moindre douleur, c'était la première fois que mon infirmité me sauvait la vie. Le corps dégorgeait toujours son sang brûlant. Les yeux écarquillés, la gorge ouverte sur un cri blanc, j'entendais l'autre tueur qui avançait toujours, sans se douter de rien. Je laissai glisser la masse inerte le long de mes épaules, sans un bruit, puis détalai, aussi léger que la peur. Ce n'est qu'en descendant les marches, blanches de chiures, que je réalisai quelle était l'arme du tueur: un bistouri à haute fréquence, relié à une batterie électrique fixée à sa ceinture.
Je courus jusqu'à la voiture, démarrai aussitôt et manœuvrai dans les buissons humides jusqu'à rejoindre la route goudronnée. Après une demi-heure de sens uniques et des rues obscures, je m'engouffrai sur l'autoroute, direction Istanbul. Je roulai longtemps, à plus de deux cent trente kilomètres à l'heure, pleins phares, face aux ténèbres.
Bientôt j'approchai de la frontière. Mon visage devait être marqué de rouge, mes doigts poisseux de sang. Je stoppai. Dans le rétroviseur, je découvris les croûtes coagulées sur mes paupières, mes cheveux agglutinés – par le sang de l'autre. Mes mains se mirent à trembler. Le tremblement se communiqua à mes bras, à mes mâchoires, par saccades. Je sortis de la voiture. La pluie redoublait. Je me déshabillai et restai debout, droit et nu dans l'averse, sentant la fraîcheur de la boue me tenir aux chevilles. Je demeurai ainsi, cinq, dix, vingt minutes, rincé par les gouttes, lavé des marques de mon crime. Ensuite je retournai à l'abri dans la voiture, empoignai du linge sec et me rhabillai. Mes blessures étaient superficielles. Je trouvai des pansements dans ma trousse à pharmacie et bandai rapidement mes paumes, après les avoir désinfectées.
Je passai la frontière sans problème, malgré mon retard sur les quarante-huit heures autorisées. Puis je traçai encore. Le jour se levait. Un panneau indiqua: Istanbul, 80 kilomètres. Je ralentis. Trois quarts d'heure plus tard, j'approchais de la banlieue de la ville, cherchant dans ma documentation, tout en roulant, un point précis. Ma carte était claire. A Paris, à force d'appels et d'enquêtes, j'avais localisé ce lieu «stratégique». Enfin, après quelques détours, j'atteignis les sommets des collines de Bûyûk Kûçuk Canlyca, au-dessus du Bosphore.
Depuis cette hauteur, le détroit ressemblait à un géant de cendres, immobile et englué. Au loin, Istanbul surgissait dans la brume, minarets tendus et dômes au repos. Je stoppai. Il était six heures trente. Le silence était vaste, pur, empli des détails que j'aime: des cris d'oiseaux, des bêlements lointains, le renflement du vent dans l'herbe mouvante. Progressivement, l'or du soleil vint allumer les flots. Je demeurai les yeux fixés vers le ciel, jumelles aux poings. Pas un oiseau. Pas une ombre. Une heure passa encore puis, tout à coup, très haut, un nuage se découpa, fourmillant, ondulant. Parfois noir, parfois blanc. C'étaient elles. Un groupe de mille cigognes s'apprêtait à franchir le détroit. Je n'avais jamais contemplé un tel spectacle. Une somptueuse farandole ailée, becs dressés, mue par la même force, la même ténacité. Une vague spacieuse et légère dont l'écume aurait été de plume, la seule force du vent pur…
Sous mes yeux, dans le ciel parfait, les cigognes s'élevèrent encore, jusqu'à devenir infimes. Puis, d'un coup, elles franchirent le détroit. Je songeai à ces jeunes cigognes qui s'étaient envolées d'Allemagne, guidées par leur seul instinct. Pour la première fois de leur existence, elles triomphaient de la mer. J'abaissai tout à coup mes jumelles et scrutai les eaux du Bosphore.
Pour la première fois de ma vie, j'avais tué un homme.
III Le kibboutz aux cigognes
16
D'Istanbul, je descendis en voiture jusqu'à Izmir, au sud-ouest de la Turquie. Là, je rendis la Volkswagen au concessionnaire local. Les agents tiquèrent devant l'état du véhicule mais, comme promis dans les brochures publicitaires, ils se montrèrent plutôt conciliants. Je pris ensuite un taxi jusqu'à Kusadasi, minuscule port qui proposait un ferry pour l'île de Rhodes. Nous étions le 1er septembre. J'embarquai à dix-neuf heures trente, après m'être douché et changé dans une chambre d'hôtel. J'optais désormais pour une tenue anonyme – tee-shirt, pantalon de toile et saharienne couleur sable – et ne quitterais plus mon bob en Goretex, ni mes lunettes de soleil – deux garanties supplémentaires d'anonymat. Mon sac n'avait subi aucun dommage, pas plus que mon micro-ordinateur. Quant à mes mains, les blessures cicatrisaient déjà. A vingt heures précises, je quittai la côte turque. Le lendemain matin, à l'aube, au pied de la forteresse de Rhodes, je grimpai sur un autre bateau, en direction de Haifa, Israël. La traversée de la Méditerranée allait durer environ vingt-quatre heures. Durant cette croisière forcée, je me contentai de boire du thé noir.
Le visage de Marcel, emporté par le premier tir, le corps de Yeta, perforé de toutes parts, celui de l'enfant tsigane, sans doute tué par une des balles qui m'étaient destinées – toutes ces images ne cessaient de lacérer ma mémoire. Trois innocents étaient morts par ma faute. Et moi, j'étais toujours vivant. Cette injustice m'obsédait. J'étais pénétré par l'idée de vengeance. Curieusement, dans cette logique, le fait d'avoir déjà assassiné un homme m'importait peu. J'étais un «homme à abattre», qui s'avançait vers l'inconnu, prêt à tuer ou à être tué.