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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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Pour vaincre l’affolement qu’elle sentait naître en elle, il fallait qu’elle affronte la journée debout. Elle resserra sur ses maigres épaules son châle à franges et sortit deux jambes blafardes de sous les draps.

Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre pour savoir si le mendiant aveugle qu’elle avait l’habitude de détrousser n’était pas revenu en bas de son immeuble, ne le vit pas et en conclut qu’il avait définitivement changé d’emplacement, dégoûté par les maigres recettes récoltées dans son chapeau renversé. Peut-être aurais-je dû le ménager et le dévaliser avec moins d’ardeur ? se dit-elle en glissant ses longs pieds osseux dans des mules aux couleurs passées.

Elle traîna ses savates jusqu’à la cuisine, alluma le gaz, fit chauffer du lait pour se préparer son Ricoré, fendit une demi-baguette qu’elle tartina de margarine et d’un échantillon des confitures qu’elle prélevait dans les chariots des couloirs d’hôtel. C’était une nouvelle stratégie : elle s’introduisait dans les palaces à l’heure où l’on faisait les chambres – quand les chambrières laissent les portes grandes ouvertes afin d’aller et venir à leur guise –, montait dans les étages et, glissant telle une ombre le long des murs, remplissait son grand sac d’articles divers, allant de la savonnette parfumée aux petits pots de miel et de confiture. Il lui arrivait de repartir avec des restes de foie gras, des côtes d’agneau à moitié dévorées, des petits pains dorés, des fonds de bouteilles de vin ou de champagne dérobées sur les plateaux posés à terre devant les chambres. Elle aimait ces rapines furtives qui lui donnaient l’illusion de vivre dangereusement en grignotant du luxe.

Elle regarda la casserole de lait de son œil vitreux et sur sa figure rabougrie se développa un voile de réflexion qui en adoucit les traits. Cette femme, autrefois, avait dû être belle. Il flottait sur elle des restes d’élégance et de féminité, et l’on était en droit de se demander quel mal l’avait rongée pour qu’elle soit devenue aussi dure et aride. Était-ce l’avarice, l’orgueil, la cupidité ou la simple vanité de celle qui se croit arrivée et renonce à ajouter des rubans et des nuances d’âme à sa personne ? Pourquoi se maquiller le cœur et le visage quand on se pense intouchable et toute-puissante ? Au contraire ! On ordonne, on grimace, on tonne, on tranche, on humilie, on chasse de la main l’importun. On ne craint personne puisque l’avenir est assuré.

Jusqu’au jour où…

Les cartes changent de mains, et la petite secrétaire humiliée récupère les quatre as de sa patronne.

Ce matin-là, après avoir savouré sa demi-baguette, Henriette Grobz décida d’aller se recueillir dans le calme d’une église afin de faire le point. Le monde courait à sa perte, soit, mais elle n’avait pas l’intention de l’accompagner. Elle devait réfléchir au meilleur moyen de se préserver d’une faillite générale.

Elle fit une toilette de chat de gouttière, plaqua de la poudre blanche sur son long visage étroit, posa un rouge à lèvres épais sur ses lèvres minces, plaça un large chapeau sur son maigre chignon, enfonça une aiguille pour tenir le couvre-chef en place, grimaça en se regardant dans le miroir, répéta plusieurs fois il ne fait pas bon vieillir, ma fille ! chercha ses gants de chevreau, les trouva et sortit en fermant à double tour derrière elle.

Il lui fallait réfléchir. Inventer. Ruser. Méditer.

Et pour cela, rien ne valait le silence de l’église Saint-Étienne, non loin de chez elle. Elle aimait le recueillement des églises. L’air parfumé d’encens froid de la chapelle de la Vierge Marie en entrant sur la droite agissait sur sa conscience comme un baume apaisant qui l’aidait à perpétrer le mal en réclamant le pardon de Dieu. Elle s’agenouilla sur la dalle froide, inclina la tête et murmura une prière. Merci Seigneur Jésus, pour Ta miséricorde, merci de comprendre que je dois vivre et survivre, bénis mes projets et mes plans et pardonne le mal que je vais faire, c’est pour une bonne cause. La mienne.

Elle se releva et prit place au premier rang sur une chaise en paille.

Ainsi, au milieu des lueurs tremblantes des cierges et du silence troué de rares bruits de pas, elle fixait le manteau bleu de la Vierge Marie et échafaudait le plan de sa prochaine vengeance.

Elle avait signé les papiers du divorce. Soit. Marcel Grobz se montrait magnanime. C’était un fait. Elle gardait son nom, l’appartement et une confortable pension mensuelle. Elle voulait bien le reconnaître… Mais ce que n’importe qui aurait baptisé des doux noms de bienveillance et de générosité, Henriette Grobz le nommait aumône, misère, camouflet. Chaque mot sonnait comme un affront. Elle marmonnait à voix basse en faisant semblant de prier. Mal à l’aise sur la chaise qui grinçait sous son poids, elle ne pouvait s’empêcher de remâcher son aigreur et des bouts de phrase comme j’habite une mansarde, il se prélasse dans un palais en écrasant les grains de son chapelet. De temps en temps, lui revenaient en tête les bénéfices mirobolants de Casamia, l’entreprise que Marcel Grobz avait construite à la force du poignet, et elle enfouissait son visage entre ses mains pour étouffer sa rage. Les sommes dansaient sous ses yeux et elle fulminait de ne plus y avoir droit. Alors que j’ai tant donné de ma personne ! Sans moi, il ne serait rien, rien ! J’y ai droit, j’y ai droit !

Elle avait cru parvenir à ses fins en achetant les maléfices de Chérubine[8]. Elle avait été bien près d’atteindre son but, mais ne pouvait que constater son échec. Il lui fallait trouver un autre stratagème. Elle n’avait plus de temps à perdre. Il existait une solution, elle le savait. Marcel Grobz, distrait par son bonheur conjugal, ferait bientôt quelques erreurs.

Chasser ma colère, élaborer une stratégie, prendre un air de première communiante, mettre mon plan en action, énuméra-t-elle en regardant le tableau qui lui faisait face et représentait la trahison de Judas dans le jardin des Oliviers et l’arrestation de Jésus.

Chaque fois qu’elle prenait place dans cette chapelle de la Vierge Marie, Henriette Grobz finissait par relever la tête et contempler la fresque immense qui racontait le premier épisode de la Passion du Christ, le moment où Judas s’approche pour baiser la joue du Seigneur. Derrière lui : des gardes romains venus arrêter le Christ. Henriette était envahie par un sentiment étrange mêlé de pitié, de terreur et d’une sorte de jouissance à assister au début de ce drame fondateur de la chrétienté. L’âme noire de Judas se faufilait dans la sienne et lui présentait le péché comme un fruit mûr, appétissant, aux couleurs vermeilles. Elle détaillait le visage blond, débonnaire, assez fade finalement du Christ, puis regardait Judas, son nez fin et long, son regard noir, sa barbe fournie, sa tunique rouge. Il avait fière allure et elle soupçonnait le peintre d’avoir eu la même coupable faiblesse pour cet homme subtil, vénéneux, criminel.

La vertu peut être si ennuyeuse…

Elle pensa à sa fille, Joséphine, qui l’avait toujours irritée par son attitude de bonne sœur dévouée et regretta une fois encore la disparition d’Iris, sa fille de chair, sa fille véritable… Une vraie mine d’or, elle.

Elle baisa le chapelet et pria pour le repos de son âme.

Il faut que je trouve une ruse, chuchota-t-elle en caressant du regard les longs pieds minces de Judas qui dépassaient de la robe rouge. Aide-moi, Judas l’obscur, aide-moi à décrocher, moi aussi, une bourse gonflée de sesterces. Tu le sais, le vice demande plus d’imagination, plus d’intelligence que la vertu qui est bête à pleurer, donne-moi une idée et je prierai pour le salut de ton âme.

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