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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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— Peut-être que oui, poursuivit Muurmut avec un haussement d’épaules. Peut-être que non. J’affirme que c’est impossible et que, si nous essayons, nous allons nous tuer. Tu es fort comme deux hommes, Kilarion. Et toi, Poilar, tu es capable d’escalader n’importe quoi rien qu’avec la langue. Mais crois-tu que Thissa réussira à grimper ? Ou bien Hendy ? Ou encore ton cher petit Traiben ?

Quelle habileté de sa part de citer les trois personnes qui comptaient le plus pour moi.

— Tout le monde réussira, répliquai-je sèchement.

— J’affirme que non. J’affirme que c’est trop dangereux.

Je lui en voulus d’instiller le doute dans notre esprit quand ce dont nous avions besoin était une confiance inébranlable.

— Alors, Muurmut, que proposes-tu ? De nous laisser pousser des ailes pour voler jusqu’au sommet ?

— Je propose de rebrousser chemin jusqu’à ce que nous trouvions une voie plus sûre.

— Il n’y en pas. C’est la seule solution. À moins, bien sûr, de rentrer piteusement au village, comme des lâches, et ce n’est pas ce que j’ai l’intention de faire.

— Si nous mourons tous en escaladant ta paroi, Poilar, reprit-il, l’air mauvais, cela ne nous conduira pas au Sommet.

C’était une opposition de principe et nous le savions tous deux. Il n’y avait pas d’autre chemin que celui-là.

— Comme tu voudras, Muurmut, déclarai-je en feignant l’indifférence. Tu n’as qu’à rester ici, puisque tu tiens tant à la vie. Les autres entreprendront cette ascension et courront le risque de ne pas y survivre.

— En es-tu sûr ? demanda-t-il.

— Laissons-les décider.

Cela revenait à organiser une deuxième élection. Je demandai qui voulait nous suivre, Kilarion et moi, pour escalader la paroi rocheuse. Traiben, Galli, Stum, Jaif et une demi-douzaine d’autres – ceux sur qui je pouvais toujours compter – levèrent aussitôt la main. Je lus le doute sur le visage de Seppil et Talbol, les deux acolytes de Muurmut, ainsi que sur celui de Naxa et d’une poignée de femmes. Une grosse poignée, en réalité, mais aussi plusieurs hommes. Je crus pendant un moment que le vote allait m’être défavorable, ce qui mettrait un terme à mon autorité sur le groupe. Certains des indécis, les plus timorés, commencèrent insensiblement à se rapprocher de Muurmut, comme si leur intention était de rester avec lui. C’est à ce moment-là que Thissa leva très haut la main et cette intervention sembla décisive. Par groupes de deux ou trois les autres se prononcèrent rapidement pour l’ascension. En fin de compte, il ne resta plus dans le camp de Muurmut que Seppil et Talbol qui le regardaient avec embarras.

— Le moment est-il venu de vous faire nos adieux ? demandai-je.

— Nous grimperons contre notre gré ! éructa Muurmut. Tu nous fais risquer inutilement notre vie, Poilar !

— Je risque aussi la mienne, répliquai-je. Pour la deuxième fois de la journée.

Je lui tournai le dos pour aller voir Thissa dont la décision avait fait basculer le vote.

— Merci, dis-je simplement.

— Il n’y a pas de quoi, Poilar, répondit-elle en ébauchant un sourire.

— Muurmut est vraiment pénible. J’ai parfois envie de le pousser dans le vide.

Elle eut un mouvement de recul et me lança un regard ébahi. Je compris qu’elle prenait mes paroles au sérieux.

— Non, ne prends pas ce que j’ai dit au pied de la lettre.

— Si tu le tuais, ce serait la fin de tout pour nous.

— Je ne le tuerai que s’il m’oblige à le faire. Mais, si jamais il avait un accident mortel, je ne le pleurerais pas très longtemps.

— Poilar ! se récria-t-elle, horrifiée.

Peut-être Galli avait-elle raison. Thissa semblait extrêmement fragile.

Nous nous divisâmes pour l’escalade en dix groupes, chacun composé de deux hommes et deux femmes, sauf un, formé seulement de Kilarion, Thissa et Grycindil, car, depuis la mort de Stapp dans la nappe d’asphalte, nous étions un nombre impair. Mon groupe était composé de Traiben, Kreod et Galli. Le premier de cordée ainsi que le dernier étaient presque toujours les hommes et les deux femmes s’encordaient entre eux, car les hommes sont en général plus forts que les femmes et nous savions qu’il était préférable d’avoir un homme en dernière position afin de retenir tout le monde en cas de chute. Je pris soin, dans mon groupe, de placer Traiben derrière moi et confiai à Galli la responsabilité de fermer la marche, car Traiben était chétif alors qu’elle était aussi forte que n’importe quel homme, à l’exception de Kilarion. Je laissai Muurmut grimper avec ses amis Seppil, Talbol et Thuiman, tous des hommes vigoureux qui eussent été plus utiles pour soutenir certaines femmes. Mais je m’étais dit que, s’ils devaient se dérocher, ils tomberaient tous ensemble, et bon débarras !

Cette fois encore, c’est Kilarion qui passa le premier. Avec Thissa et Grycindil à sa suite, il grimpa beaucoup plus prudemment qu’il ne l’avait fait avec moi et je compris que, lors de notre précédente ascension, il m’avait délibérément mis au défi de suivre son rythme. Quand son groupe fut suffisamment haut sur la paroi pour que Grycindil ait commencé l’escalade, je partis à côté d’eux en restant légèrement sur leur gauche pour éviter d’éventuelles chutes de pierres.

C’est Ghibbilau le Cultivateur qui prit la tête de la cordée suivante, avec Tenilda, Hendy et Gazin. Puis ce fut le tour de Naxa, Ment le Balayeur, Min et Stum, suivis de Bress le Charpentier, Hilth des Constructeurs, Ijo des Clercs et Scardil le Boucher. Et tout le monde commença l’escalade, groupe après groupe. Je percevais de temps en temps un petit rire nerveux montant vers moi, mais, cette fois, je ne commis pas l’erreur de regarder par-dessus mon épaule pour voir comment ils se débrouillaient.

À mi-chemin, Traiben se trouva en difficulté.

— Poilar ! Je ne peux pas atteindre la prochaine prise !

— Balance tes hanches. Étends ton corps vers le haut.

— Je l’ai déjà fait. Ça ne suffit pas.

Je tournai prudemment la tête en m’appliquant à fixer ma vue sur Traiben, uniquement Traiben, et surtout pas au-dessous de lui. Il se trouvait dans une position fort précaire, légèrement sur le côté de la voie que je suivais, s’efforçant désespérément d’atteindre une aspérité de roche rouge qui demeurait hors de sa portée.

— Je vais monter encore un peu, lui dis-je. Quand la corde sera bien tendue, elle te permettra de te rapprocher de ta prise.

Je me hissai péniblement un peu plus haut. J’avais la poitrine et le dos parcourus de traits de feu causés par l’effort exigé par cette deuxième ascension de la journée. Mais je montai aussi haut que je l’osai, avant que le poids de Traiben ne devienne insupportable et ne me fasse dévisser et dégringoler au pied de la paroi. Galli, qui était beaucoup plus bas, comprit ce que je faisais et me cria qu’elle avait une bonne prise et qu’elle allait m’assurer pendant que je tirais sur la corde. Malgré sa force, je doutais pourtant qu’elle fût capable de tous nous retenir si je tombais en entraînant Traiben dans ma chute.

— Je n’y arrive pas, marmonna Traiben, comme si chaque mot lui coûtait.

— Transforme-toi ! cria Thissa d’une voix qui semblait venir de très haut.

Je levai les yeux et la vis penchée au bord de la corniche surplombant l’escarpement. Elle faisait fébrilement des signes magiques, les deux pouces de chaque main dirigés vers nous comme de petites cornes.

— Essaie, Traiben ! Allonge ton bras ! Étire-le !

Bien sûr. C’est ce qu’il fallait faire. Sinon, pourquoi aurions-nous reçu des dieux le don de changer de forme ?

— Vas-y, lui dis-je.

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