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Les petits dieux [Small Gods - fr]

Электронная книга - «Les petits dieux [Small Gods - fr]». Краткое содержание книги:

Or il advint qu’en ce temps-là le grand dieu Om s’adressa à Frangin, l’Elu :
“Psst !”
Frangin s’arrêta au milieu d’un coup de binette et fit du regard le tour du jardin du temple. “Pardon ?” lança-t-il.
C’était une belle journée de printemps prime. Les moulins à prière tournaient joyeusement dans le vent qui tombait des montagnes. En altitude, un aigle solitaire décrivait des cercles.
Frangin haussa les épaules et retourna à ses melons.
Le grand dieu Om s’adressa derechef à Frangin l’Elu :
“T’es sourd, mon gars ?”
Une lourde responsabilité attend le jeune novice : prévenir une guerre sainte. Car il est des hérétiques, voyez-vous, pour prétendre, contrairement au dogme de l’Eglise, que le monde est plat et qu’il traverse l’univers sur le dos d’une immense tortue…
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— Non, monseigneur, dit Frangin.

— Ton ignorance te protège, mon fils. Ensuite tu reviens me raconter ce que tu as vu. »

Om somnolait au soleil. Frangin lui avait déniché un petit coin du côté du bout pointu où il pouvait profiter de l’astre du jour sans crainte d’être aperçu par l’équipage – et de toute façon l’équipage était pour l’instant suffisamment nerveux pour ne pas chercher d’ennuis.

Une tortue rêve…

… pendant des millions d’années.

C’était le temps du rêve. Un temps informe.

Les petits dieux pépiaient et bourdonnaient dans les déserts, dans les banquises, dans les profondeurs. Ils grouillaient dans l’obscurité, sans souvenirs mais poussés par l’espoir et une soif ardente pour la seule chose à laquelle aspire un dieu : la foi.

Il n’existe pas d’arbres de taille moyenne au cœur de la forêt. Seulement les géants dont la canopée occulte le ciel. En dessous, dans la pénombre, il ne reste assez de lumière que pour les mousses et les fougères. Mais quand un géant s’abat, libérant un peu d’espace… alors, c’est la course entre les arbres voisins aux ambitions horizontales qui veulent s’étaler, comme plus bas entre les jeunes plants aux ambitions verticales qui se pressent de grandir.

Parfois, on arrive à se ménager son propre espace.

La forêt n’est pas le désert. La voix anonyme qui allait devenir Om dérivait au gré du vent à la lisière de la solitude sableuse et s’efforçait de se faire entendre au milieu d’innombrables congénères en évitant d’être balayée vers le centre. Elle aurait pu tourner ainsi des millions d’années – elle ne disposait d’aucun moyen de mesurer le temps. Tout ce qu’elle avait, c’était de l’espoir et un certain sens de la présence des choses. Ainsi qu’une voix.

Advint un jour. Le premier jour, d’une certaine manière.

Le futur Om avait conscience du berger depuis un certain t… depuis un moment. Le troupeau s’était égaré de plus en plus près. Les pluies avaient été rares. Le fourrage peu abondant. Des gueules affamées poussaient des pattes faméliques plus avant parmi les rochers, à la recherche de touffes jusqu’ici dédaignées d’herbe grillée par le soleil.

C’étaient des moutons, sans doute l’animal le plus stupide de l’univers en dehors peut-être du canard. Mais même leurs cerveaux rudimentaires n’entendaient pas la voix, parce que les moutons n’écoutent pas.

Il y avait pourtant un agneau. Il s’était légèrement écarté du reste du troupeau. Om s’arrangea pour qu’il s’écarte encore un peu plus. De l’autre côté d’un rocher. En bas d’une pente. Dans la crevasse.

Son bêlement attira la mère.

La crevasse était bien dissimulée, et la brebis, après tout, s’estimait contente d’avoir retrouvé son petit. Elle ne voyait aucune raison de bêler, même lorsque le berger parcourut les rochers en appelant, en jurant et enfin en implorant. Le berger possédait cent moutons, et il peut paraître surprenant qu’il n’ait pas hésité à chercher pendant des jours une bête égarée ; en fait, c’est pour cette raison qu’il en possédait cent : parce qu’il appartenait à ce type de berger qui n’hésite pas à chercher pendant des jours une bête égarée.

La voix qui allait devenir Om attendit.

C’est au soir du deuxième jour qu’elle fit peur à une perdrix qui nichait près de la crevasse et qui s’envola au moment où le berger passait dans les parages.

Ça ne valait pas grand-chose comme miracle, mais il suffit au berger. Il érigea un cairn de pierres à côté de la crevasse et y amena tout son troupeau dès le lendemain. Puis, dans la chaleur de l’après-midi, il s’allongea pour dormir… et Om lui parla dans la tête.

Trois semaines plus tard le berger mourut lapidé par les prêtres d’Ur-Gilash, à l’époque dieu en chef du pays. Mais c’était trop tard. Om comptait déjà une centaine d’adeptes, et leur nombre grandissait…

À moins de deux kilomètres du berger et de son troupeau, il y avait un chevrier avec le sien. Un simple hasard de micro-géographie avait voulu que le premier à entendre la voix d’Om fût un berger et non un chevrier. L’un et l’autre ont des conceptions différentes du monde, et toute l’histoire aurait pu s’en trouver changée.

Car le mouton est stupide et il faut le pousser. Alors que la chèvre est intelligente et il faut la mener.

Ur-Gilash, songea Om. Ah, le bon vieux temps… Ossaire et ses disciples avaient fait irruption dans le temple, brisé l’autel et jeté par la fenêtre les prêtresses en pâture aux chiens sauvages – la bonne procédure à suivre –, il y avait eu force pleurs et grincements de pieds, puis les disciples d’Om avaient allumé leurs feux de camp dans les salles en ruine de Gilash comme l’avait annoncé le prophète, et ça comptait quand bien même il l’avait annoncé à peine cinq minutes plus tôt alors qu’ils cherchaient seulement du bois à brûler, car tout le monde reconnaissait qu’une prophétie c’est une prophétie, et personne n’avait dit qu’il fallait attendre longtemps avant de la voir se réaliser.

Le bon vieux temps. Le bon vieux temps. Chaque jour amenait son lot de nouveaux convertis. L’ascension d’Om avait été irrésistible…

Il se réveilla dans un sursaut.

Le vieux Ur-Gilash. Un dieu climatique, non ? Oui. Non. Peut-être un de ces dieux façon araignée géante ? Quelque chose dans le genre. Qu’est-ce qui a bien pu lui arriver ?

Et à moi, qu’est-ce qui m’est arrivé ? Comment est-ce que ça arrive ? On se balade parmi les plans astraux, on se laisse porter par le courant, on goûte les rythmes de l’univers, on se dit que tous les… vous savez… tous les hommes, là, en dessous, continuent d’avoir la foi, on décide quand même d’aller les secouer un peu, et alors… une tortue. C’est comme aller à la banque et découvrir que l’argent a fui par un trou. On se promène en cherchant un esprit commode, et voilà qu’on se retrouve soudain dans une carapace de tortue sans le moindre reste de pouvoir pour en sortir.

Trois années à lever la tête vers à peu près tout ce qui existe…

Le vieux Ur-Gilash ? Peut-être résistait-il quelque part sous forme de lézard, avec un vieil ermite pour tout fidèle. Plus vraisemblablement le vent l’avait emporté dans le désert. Un petit dieu pouvait s’estimer heureux qu’on lui laisse une chance.

Un détail ne collait pas. Om n’arrivait pas à mettre le doigt dessus, et pas uniquement parce qu’il n’avait pas de doigt. Les dieux s’élevaient et retombaient comme des morceaux d’oignon dans une soupe en ébullition, mais cette fois-ci, c’était différent. Un détail ne collait pas, cette fois-ci…

Il avait éliminé Ur-Gilash. Très bien. La loi de la jungle. Mais personne ne le défiait, lui…

Où était Frangin ?

« Frangin ! »

Frangin comptait les clignotements lumineux au loin dans le désert.

« Une bonne chose que j’aie un miroir, hein ? fit le capitaine d’un ton d’espoir. Je suppose que Sa Seigneurie ne m’en voudra pas d’en posséder un, vu qu’il est bien utile, pas vrai ?

— Je ne crois pas qu’il raisonne comme ça, dit Frangin sans cesser de compter.

— Non, je ne crois pas non plus, reconnut le capitaine d’un air sombre.

— Sept, et après quatre.

— Je suis bon pour la Quisition », fit le capitaine.

Frangin allait dire « Soyez content, alors, votre âme sera purifiée ». Mais il s’abstint. Sans savoir pourquoi.

« J’en suis navré », dit-il.

Une ombre de surprise recouvrit la mine chagrine du capitaine. « Vous autres, d’habitude, vous dites que la Quisition est bonne pour l’âme, des choses comme ça, fit-il.

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