Les petits dieux [Small Gods - fr]
- Автор: Пратчетт Теренс Дэвид Джон
- Серия: Disque-monde #13
- Год: 1999
- Язык: французский
- Год: Atalante
- ISBN: 2-84172-102-7
- Переводчик: Patrick Couton
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Les petits dieux [Small Gods - fr]». Краткое содержание книги:
“Psst !”
Frangin s’arrêta au milieu d’un coup de binette et fit du regard le tour du jardin du temple. “Pardon ?” lança-t-il.
C’était une belle journée de printemps prime. Les moulins à prière tournaient joyeusement dans le vent qui tombait des montagnes. En altitude, un aigle solitaire décrivait des cercles.
Frangin haussa les épaules et retourna à ses melons.
Le grand dieu Om s’adressa derechef à Frangin l’Elu :
“T’es sourd, mon gars ?”
Une lourde responsabilité attend le jeune novice : prévenir une guerre sainte. Car il est des hérétiques, voyez-vous, pour prétendre, contrairement au dogme de l’Eglise, que le monde est plat et qu’il traverse l’univers sur le dos d’une immense tortue…
— … moi…
— … nous envoie un vent favorable.
— Ah bon ? Oh. Oui. On peut me faire confiance pour un vent favorable. Une mer de vinaigre jusqu’au bout, ne t’inquiète pas. »
« Je voulais dire une mer d’huile ! Je voulais dire une mer d’huile ! »
Frangin s’agrippait au mât.
Au bout d’un moment, un matelot vint s’asseoir sur un rouleau de cordages et le regarda d’un air intéressé.
« Vous pouvez le lâcher, mon père, dit-il. Il tient tout seul.
— La mer… les vagues… » murmura prudemment Frangin quand bien même il ne lui restait plus rien à vomir.
Le matelot cracha d’un air songeur.
« Ouais, dit-il. Faut qu’elles soyent de cette forme-là, voyez, comme ça elles s’imbriquent dans le ciel.
— Mais le bateau grince.
— Ouais. Il grince.
— Vous voulez dire que ce n’est pas une tempête ? »
Le matelot soupira et s’en repartit.
Au bout d’un certain temps, Frangin se risqua à lâcher le mât. Il ne s’était jamais senti aussi malade de toute sa vie.
Ce n’était pas seulement le mal de mer. Il ne savait pas où il se trouvait. Et Frangin avait toujours su où il se trouvait. Deux certitudes l’accompagnaient à chacun de ses jours : sa position exacte et l’existence d’Om.
Une particularité qu’il partageait avec les tortues. Observez une tortue en marche. Elle s’arrête régulièrement, le temps de classer les souvenirs du chemin déjà parcouru. Ce n’est pas pour rien si, ailleurs dans le multivers, de petits systèmes mobiles dirigés par des moteurs intelligents électriques portent le nom de « tortues ».
Frangin connaissait sa position en se rappelant où il se trouvait précédemment – par un calcul inconscient de ses pas et l’enregistrement de repères topographiques. Si on avait relié, quelque part dans sa tête, le fil de sa mémoire à ce qui lui guidait les pieds, Frangin aurait pu remonter les chemins de sa vie jusqu’à son lieu de naissance.
Sans contact avec la terre ferme, à la surface mouvante de la mer, le fil ballottait, lâche.
Dans sa boîte, Om tanguait et se cognait au gré des mouvements de Frangin qui traversait le pont instable pour gagner le bastingage.
Pour tout autre que le novice, le bateau fendait les flots par un temps idéal pour naviguer. Les oiseaux de mer tournoyaient dans son sillage. Au loin, d’un côté – bâbord ou tribord, un des deux bords en tout cas – un banc de poissons volants creva la surface afin d’échapper aux assiduités de quelques dauphins. Frangin contempla les formes grises qui zigzaguaient sous la quille dans un monde où elles n’avaient pas à calculer…
« Ah, Frangin, fit Vorbis. On nourrit les poissons, je vois.
— Non, monseigneur, dit Frangin. Je suis malade, monseigneur. »
Il se retourna.
Et se retrouva face au sergent Simonie, un jeune homme musclé au visage inexpressif du soldat de métier. Il se tenait à côté d’un autre homme en qui Frangin reconnut vaguement le premier loup de mer, ou tout autre titre qu’on lui donnait. Tous deux accompagnaient l’exquisiteur, tout sourire.
« Lui ! Lui ! hurla la voix de la tortue.
— Notre jeune ami n’a pas le pied marin, dit Vorbis.
— Lui ! Lui ! Je le reconnaîtrais partout !
— Monseigneur, aucun de mes deux pieds n’est marin », dit Frangin. Il sentit la boîte vibrer tandis qu’Om sautait en tous sens à l’intérieur.
« Tue-le ! Trouve quelque chose de pointu ! Pousse-le par-dessus bord !
— Viens avec nous à la proue, Frangin, ordonna Vorbis. Il y a là-bas beaucoup de choses qui valent le coup d’œil, s’il faut en croire le capitaine. »
Le capitaine eut le petit sourire crispé de qui se voit pris entre le marteau et l’enclume. Vorbis arrivait toujours à tenir les deux rôles.
Frangin suivit les trois autres en restant un peu à la traîne et risqua un murmure.
« Qu’est-ce qui se passe ?
— Lui ! Le chauve ! Pousse-le par-dessus bord ! »
Vorbis se tourna à demi, vit l’expression embarrassée de Frangin et sourit.
« Nous allons nous ouvrir l’esprit, j’en suis sûr », dit-il. Il revint au capitaine et montra du doigt un oiseau de grande envergure en vol plané au ras des vagues.
« L’albatros futile, s’empressa de le renseigner le capitaine. Il vole du Moyeu jusqu’au Bo… » bredouilla-t-il. Mais Vorbis contemplait le spectacle avec une apparente affabilité.
« Il m’a mis sur le dos en plein soleil ! Regarde ce qu’il a dans la tête !
— D’un pôle du monde à l’autre, chaque année », reprit le capitaine. Il transpirait un peu.
« Vraiment ? fit Vorbis. Pourquoi ?
— Personne ne sait.
— Sauf le dieu, bien entendu », dit Vorbis.
La figure du capitaine était d’un jaune malsain.
« Bien entendu. C’est sûr, fit-il.
— Frangin ? cria la tortue. Tu m’écoutes ?
— Et là-bas ? » demanda Vorbis.
Le marin suivit la direction du bras tendu.
« Oh. Des poissons volants, répondit-il. Mais ils ne volent pas vraiment, ajouta-t-il aussitôt. Ils prennent de la vitesse dans l’eau et planent sur de brèves distances.
— Une des merveilles du dieu, dit Vorbis. Une variété infinie, hein ?
— Oui, c’est juste », abonda le capitaine. Le soulagement lui revenait à présent sur le visage comme une armée alliée.
« Et ces choses, là, en dessous ? voulut savoir l’exquisiteur.
— Ça ? Des marsouins, le renseigna le capitaine. Une sorte de poisson.
— Nagent-ils toujours ainsi autour des bateaux ?
— Souvent. Assurément. Surtout dans les eaux au large d’Éphèbe. »
Vorbis se pencha par-dessus le bastingage sans rien dire. Simonie ne quittait pas l’horizon des yeux, la figure absolument impassible. Ce qui laissa un vide dans la conversation, que le capitaine, bêtement, voulut combler.
« Ils suivent les bateaux pendant des jours, dit-il.
— Remarquable. » Une autre pause, un marécage de silence prêt à prendre au piège les mastodontes des commentaires étourdis. Les exquisiteurs précédents criaient et tempêtaient pour obtenir des confessions de leurs victimes. Vorbis, jamais. Il se contentait de creuser de profonds silences sous leurs pas.
« Ils ont l’air d’aimer les bateaux », reprit le capitaine. Il jeta un regard nerveux à Frangin qui s’efforçait de faire taire la voix de la tortue dans sa tête. Pas de secours à attendre de ce côté-là.
Ce fut Vorbis qui vint à son aide.
« C’est sûrement très pratique durant les longs voyages, dit-il.
— Euh… Oui ? fit le capitaine.
— Sur le plan des provisions, expliqua l’exquisiteur.
— Monseigneur, je ne vois pas très…
— Vous disposez en quelque sorte d’un garde-manger ambulant. »
Le capitaine sourit. « Oh, non, monseigneur. On ne les mange pas.
— Pas possible ? Ils m’ont l’air mangeables, à moi.
— Oh, mais vous connaissez le vieux dicton, monseigneur…
— Un dicton ?
— Oh, on raconte qu’après leur mort les âmes des marins défunts deviennent… »
Le capitaine vit l’abîme devant lui, mais sa phrase, sur sa lancée terrifiante, y avait déjà sombré.
Pendant quelque temps on n’entendit rien d’autre que le sifflement des vagues, les plouf des marsouins au loin et le martèlement à tout rompre du cœur du capitaine.