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Les petits dieux [Small Gods - fr]

Электронная книга - «Les petits dieux [Small Gods - fr]». Краткое содержание книги:

Or il advint qu’en ce temps-là le grand dieu Om s’adressa à Frangin, l’Elu :
“Psst !”
Frangin s’arrêta au milieu d’un coup de binette et fit du regard le tour du jardin du temple. “Pardon ?” lança-t-il.
C’était une belle journée de printemps prime. Les moulins à prière tournaient joyeusement dans le vent qui tombait des montagnes. En altitude, un aigle solitaire décrivait des cercles.
Frangin haussa les épaules et retourna à ses melons.
Le grand dieu Om s’adressa derechef à Frangin l’Elu :
“T’es sourd, mon gars ?”
Une lourde responsabilité attend le jeune novice : prévenir une guerre sainte. Car il est des hérétiques, voyez-vous, pour prétendre, contrairement au dogme de l’Eglise, que le monde est plat et qu’il traverse l’univers sur le dos d’une immense tortue…
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Vorbis s’adossa au bastingage.

« Mais nous, évidemment, nous ne versons pas dans ce genre de superstition, dit-il nonchalamment.

— Oui, évidemment, fit le capitaine en se raccrochant à ce fétu de paille. Des bavardages de matelots désœuvrés. Si j’en entends encore un raconter ça, je le fais foue… »

Vorbis regardait au-delà de son oreille.

« Dites ! Oui, vous là-bas ! » lança-t-il.

Un des matelots hocha la tête.

« Allez me chercher un harpon », lui demanda Vorbis.

L’homme regarda tour à tour l’exquisiteur et le capitaine puis déguerpit docilement.

« Mais… ah… euh… Votre Seigneurie ne devrait pas… euh… ah… se livrer à un tel sport, dit le capitaine. Ah… euh… Un harpon, c’est une arme dangereuse entre des mains inexpérimentées, j’en ai peur, vous risquez de vous blesser…

— Mais ce n’est pas moi qui vais m’en servir », fit Vorbis.

Le capitaine baissa la tête et tendit la main vers le harpon. Vorbis lui tapota l’épaule.

« Et ensuite, reprit-il, vous allez nous offrir à déjeuner. N’est-ce pas, sergent ? »

Simonie exécuta un salut. « Comme vous dites, monseigneur.

— Oui. »

Frangin reposait sur le dos au milieu de voiles et de cordages quelque part sous le pont. Il faisait chaud et l’atmosphère sentait comme une atmosphère ayant baigné un fond de cale.

Le novice n’avait pas mangé de toute la journée. Au départ, il se sentait trop malade pour ça. Puis l’envie lui était passée.

« Ce n’est pas parce qu’il est cruel envers les animaux qu’il est… méchant », hasarda-t-il d’un ton laissant entendre que lui-même n’y croyait pas. Le marsouin était plutôt petit.

« Il m’a retourné sur le dos, dit Om.

— Oui, mais l’homme est plus important que l’animal, fit Frangin.

— Un point de vue auquel l’homme a souvent recours.

— Chapitre IX, verset 16 du livre de… commença le novice.

— Qu’est-ce que ça peut nous faire, ce que dit un bouquin ? » brailla la tortue.

Frangin fut secoué.

« Mais tu n’as jamais dit à aucun prophète qu’il fallait être gentil avec les animaux, fit-il. Je ne me souviens de rien là-dessus. Jamais quand tu étais… plus grand. Tu ne veux pas qu’on soit gentil avec les animaux parce qu’ils sont des animaux, tu veux qu’on soit gentil avec les animaux parce que tu pourrais être l’un d’eux.

— Ce n’est pas une mauvaise idée !

— Et puis il a été gentil avec moi. Il n’était pas obligé.

— Tu crois ça ? C’est ce que tu crois ? Tu as regardé ce qu’il avait dans la tête ?

— Bien sûr que non ! Je ne sais pas faire ça !

— Non ?

— Non ! On ne peut pas… »

Frangin n’alla pas plus loin. Vorbis avait l’air d’y arriver, lui. Il lui suffisait de regarder quelqu’un pour savoir quelles pensées malsaines l’habitaient. Et sa grand-mère avait aussi cette faculté.

« C’est impossible, j’en suis sûr, dit-il. On ne lit pas dans les pensées.

— Qui te parle de les lire ? Je te demande de les regarder, expliqua Om. D’en voir les formes. On ne lit pas dans les pensées. Autant vouloir lire dans une rivière. Mais en voir la forme, ça, c’est facile. Les sorcières y arrivent, sans problème.

— “La voie de la sorcière sera un chemin semé d’épines”, cita Frangin.

— Ossaire ?

— Oui. Mais tu le savais déjà, forcément.

— Jamais entendu cette phrase-là avant aujourd’hui, dit la tortue avec amertume. C’est ce qu’on pourrait appeler une supposition éclairée.

— Tu auras beau dire, fit le novice, je sais que tu ne peux pas être vraiment Om. Le dieu ne parlerait pas comme ça de ses élus.

— Je n’ai jamais élu personne. Ils se sont élus tout seuls.

— Si tu es vraiment Om, cesse d’être une tortue.

— Je te l’ai dit, je ne peux pas. Tu crois que je n’ai pas essayé ? Trois ans ! La majeure partie de ce temps-là, je me suis pris pour une tortue.

— Tu en étais peut-être une. Tu n’es peut-être qu’une tortue qui se prend pour un dieu.

— Nan. Laisse tomber la philosophie. Quand on commence à imaginer des trucs pareils, on peut finir par se prendre pour un papillon en train de rêver qu’il est un bulot ou quelque chose dans ce goût-là. Non. Un jour, je ne pensais à rien d’autre qu’à la distance à parcourir pour atteindre la plante la plus proche qui m’offrirait des feuilles basses comme j’aime, et le lendemain… des tas de souvenirs me remplissaient la tête. Trois années sous la carapace. Non, ne me dis pas que je suis une tortue qui aurait des idées de grandeur. »

Frangin hésita. Il savait que c’était indigne de poser la question, mais il voulait savoir en quoi consistaient ces souvenirs. D’ailleurs, était-ce vraiment indigne ? Si on discute avec le dieu assis devant soi, peut-on dire des indignités ? Durant un face-à-face ? D’une certaine manière, ça lui paraissait moins grave que de dire des indignités quand il se tient sur un nuage ou autre chose.

« D’aussi loin que je me rappelle, fit Om, je voulais être un grand taureau blanc.

— Qui piétine les infidèles, ajouta Frangin.

— Ce n’était pas mon intention première, mais sûrement que j’aurais pu arranger ça. Je pensais aussi à un cygne. Quelque chose d’impressionnant. Trois ans plus tard, je me réveille et je découvre que je suis une tortue. Je veux dire, c’est difficile de descendre plus bas. » Doucement, doucement… tu as besoin de son aide, mais ne lui raconte pas tout. Ne lui révèle pas ce que tu soupçonnes.

« Quand as-tu commencé à te prendre… Quand t’es-tu souvenu de tout ça ? demanda Frangin qui trouvait le phénomène de l’oubli étrange et fascinant, comme d’autres trouveraient l’idée de voler en battant des bras.

— À une cinquantaine de mètres au-dessus de ton potager, répliqua Om, ce qui n’est pas la situation la plus marrante pour accéder à la connaissance, c’est moi qui te le dis.

— Mais pourquoi ? s’étonna Frangin. Les dieux ne sont pas obligés de rester tortues s’ils n’en ont pas envie !

— Je n’en sais rien », mentit Om.

S’il comprend tout seul, je suis foutu, songea-t-il. Une chance sur un million. Si je fais erreur, je retourne à une existence où le bonheur se réduit à une feuille qu’on peut atteindre.

Une partie de lui-même criait : Je suis un dieu ! Il ne faut pas avoir de telles pensées ! Il ne faut pas me mettre à la merci d’un homme !

Mais une autre partie, celle qui se rappelait précisément les affres de sa condition de tortue trois ans durant, chuchota : Non. Il le faut. Si tu veux remonter là-haut. Il est bête, lourdaud, il n’a pas une goutte d’ambition dans son grand corps flasque. Et tu dois te contenter de ça…

La partie divine fit observer : Vorbis aurait mieux convenu. Réfléchis un peu. Un tel esprit peut tout faire !

Il m’a retourné sur le dos !

Non. Il a retourné une tortue sur le dos.

Oui. Moi.

Non. Tu es un dieu.

Oui, mais à forme de tortue persistante.

S’il avait su que tu étais un dieu…

Mais Om se remémora l’expression absorbée de Vorbis, l’air absent de deux yeux noirs par-devant un esprit aussi impénétrable qu’une bille d’acier. Il n’avait jamais rencontré d’esprit de cette forme chez aucun être à station verticale. S’y tapissait un individu sans doute capable de retourner un dieu sur le dos, uniquement pour voir ce qui se passerait. De retourner l’univers sans songer aux conséquences, pour le seul plaisir de savoir ce qui arriverait si l’univers se retrouvait sur le dos…

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