Le Retour du Général
- Автор: Дютертр Бенуа
- Год: 2010
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213629971
- Жанр: Прочее юмористическое
Электронная книга - «Le Retour du Général». Краткое содержание книги:
Dans cette fantaisie romanesque, Benoît Duteurtre revisite la mythologie française et sa dernière figure légendaire — confrontés aux urgences de la mondialisation. Réflexions et observations sur l’époque alternent avec le portrait de ce Général un peu foutraque qui reprend le pouvoir, parle comme un révolutionnaire et ranime jusqu’à l’absurde les idéaux de la vieille Europe.
Biographie de l'auteur
Après Le Voyage en France (prix Médicis 2001), Service clientèle (2003) ou La petite fille et la cigarette (2004), traduits dans plus de vingt langues, Benoît Duteurtre a publié récemment Les Pieds dans l’eau (2008) et Ballets roses (2009).
Voilà ce qui m’avait façonné, pour le meilleur et pour le pire, comme tant de petits Français, d’Allemands, d’Anglais ou d’Américains qui ne pouvaient davantage choisir leur destin… Et voilà ce que j’ai parfois cultivé, plus ou moins consciemment, dès l’adolescence, même si l’idée d’être français avait un côté absurde. Au-delà de cette identité imposée, au-delà même du ridicule chauvin et cocardier, quelque chose de ce pays me parlait : le bonheur coloré de Monet, l’émotion contenue de Ravel, la mélancolie rythmée d’une valse de Gus Viseur ; ce goût de l’humour et de la comédie qui anime aussi bien Molière, Voltaire, Marcel Aymé que Sacha Guitry ; sans oublier les chansons de Brassens et de Gainsbourg qui épousent si finement cette langue ; ni l’abondante imagerie de la grande ville, des quais de Seine et des cafés parisiens ; ni ce cinéma en noir et blanc qui raconte une France devenue exotique, avec ses hôtels de passe et ses meules de foin. Ce n’était sans doute pas toute la France, mais c’est ainsi que je l’aimais, déjà, sans le savoir.
Le même sentiment se retrouve aussi bien chez beaucoup d’étrangers qui ont choisi ce pays. Les artistes de l’école de Paris étaient plus subtilement français que maints « nationaux » sûrs de leur titre de propriété : je songe à tous ces compositeurs roumains, tchèques, polonais, venus en 1900 vivre à Paris, ville des arts, où beaucoup allaient mourir dans l’indifférence. Les vieux Algériens qui bavardent sur les bancs publics expriment toute une nostalgie française, dans leurs conversations et dans leurs rêveries, difficilement compréhensibles par les blancs-becs nourris au McDo et chaussés de Nike. Mais on se découvre encore français aux yeux des autres, presque sans le vouloir — comme ce jeune Allemand venu me rejoindre sur les falaises normandes, qui s’enchantait du paysage en répétant, les yeux brillants, comme si j’y étais pour quelque chose : « Ah, vous, les Français ! » Bêtement, je me sentais flatté, et je retrouve encore cette impression en voyage lorsqu’un Américain me regarde comme un Français et que je lui proclame en retour mon amour des rues de Chicago, de la musique de Steve Reich et de l’esprit vivant qui anime son pays.
Quelle signification ce sentiment peut-il avoir encore, aujourd’hui, pour des générations gavées de culture globale avec ses produits, ses marques, ses formats, ses gadgets, son imagerie publicitaire ? Chacun sent bien qu’au-delà des discours sur la « spécificité française » et son « modèle républicain » cette société n’a plus rien d’exemplaire. Depuis un demi-siècle, la France, sous prétexte de modernité, a gommé ses caractères et ses aspérités au point d’adopter souvent la seule référence américaine, y compris par le biais de cette Europe unie où l’on échange une monnaie barrée de deux traits, comme le dollar. Quel sentiment français éprouve-t-on à la caisse de Carrefour ou en week-end à Eurodisney ? L’identité s’est-elle réduite à un passeport ?
Le football est sans doute l’un des derniers terrains où s’exprime un relent de nationalisme. Comme si, parallèlement à la mort des vieux pays, de leurs styles de vie si différenciés, chacun applaudissait une forme ultime de fierté autour des équipes de corps musclés. Notre société, si vigilante pour combattre tout repli sur soi, s’évertue à construire des stades toujours plus nombreux et toujours plus vastes — où se manifestent les instincts grégaires. Le match devient le terrain des surenchères où s’achève la comédie des drapeaux. Parfois, quelques Français de couleur huent l’équipe de France pour rappeler qu’ils n’ont aucune raison de croire en cette patrie moribonde. Face à eux, des responsables de tous bords s’indignent à grands cris, quand bien même ils ont renoncé depuis longtemps à l’idée que la France puisse avoir un sens hors des stades. Ils ne pèsent guère, de toute façon, dans l’évolution du monde qui a presque refermé le chapitre d’histoire des nations européennes.
Pour ceux qui ont grandi dans de pauvres quartiers, entre une culture familiale d’origine lointaine et l’image dégradée de leur pays d’adoption, il n’est guère facile de s’identifier positivement à cette société qui, dans le même temps, ne cesse de faire contrition pour tout le mal qu’elle a causé à leurs ancêtres. On comprend qu’ils puissent siffler La Marseillaise, tant ils peinent à savoir s’ils sont français ou victimes de la France. Mais, après tout, l’identité ne réside pas dans un refrain bêtement martial que j’aurais aussi bien sifflé au même âge. La nation n’est pas emballée dans un drapeau. Et tout incite à partager le scepticisme de ces jeunes gens devant un pays dont les bruyantes prétentions se réduisent à des mots — tandis que les faits ressemblent de plus en plus à ce qui existe partout ailleurs.
Largués dans une patrie qui ne s’aime guère, quelques-uns ravivent pourtant une sorte de beauté française par leur façon d’employer cette langue, d’habiter leur pays, de réinventer ses habitudes, d’exercer leur ironie sur le monde où ils ont grandi. Tous ne dédaignent pas l’idée de prolonger cette Histoire, au lieu de la regarder en négatif. La France reste une aventure personnelle, nourrie de rêves et de souvenirs, de hasard et de volonté. Autrefois, les accents lyriques du patriotisme conduisaient certains esprits apparemment sérieux à vouloir « mourir pour leur pays ». Aujourd’hui, la France conserve une beauté secrète et fragile qui vaut peut-être mieux que les grandes causes.
9
Le départ du Général
— Tout ça commence à me brouter, Prévoteau !
La réplique avait fusé dans le silence, sur ce ton graveleux de militaire qui, parfois, se mêlait à la noble élocution du Général. Jacques Prévoteau de la Bretelle baissa les yeux. Tout en s’efforçant de dissimuler sa gêne, il était envahi par une bouffée de chaleur tandis que le Président, bougon, prenait son verre et le tendait au maître d’hôtel.
— Doucement, mon ami, susurra Yvonne qui jeta un regard implorant au serveur.
À l’évidence, le grand homme avait trop bu. Son âge canonique n’autorisait plus le moindre excès ; mais Charles de Gaulle était de mauvaise humeur et les états d’âme qu’il dominait en public s’épanchaient, depuis le début de ce déjeuner privé, devant sa femme, son directeur de cabinet et le gouverneur du Mali, Bernard Mamdou. Surpris, ce dernier restait toutefois plus détendu que les autres convives, du fait des égards que lui prodiguait le chef de l’État comme représentant du pays frère africain.
— Encore un petit peu de blanquette, mon général ? demanda le maître d’hôtel.
— Je n’ai plus faim, coupa sèchement le vieillard.
Puis il reprit en tapant du poing sur la table :
— Trois quarts de siècle qu’ils me chient dessus !
— S’il vous plaît, Charles ! s’indigna Yvonne de sa voix minuscule.
— Non, ça ne me plaît pas et je ne me tairai pas. Voyez-vous, mon petit Prévoteau…
Sur un ton soudain paternel, de Gaulle s’était tourné vers son fidèle collaborateur. L’abus de vin semblait faire circuler un sang nouveau dans son corps de momie. Sa peau parcheminée paraissait plus souple ; elle avait pris une teinte légèrement rosée et ses yeux étaient injectés de sang.
— Voyez-vous, Prévoteau, toute ma vie (du moins quand elle a commencé à compter aux yeux des autres), j’ai entendu le même refrain : à Londres, déjà, j’étais ce « militaire ambitieux » qui cherchait à prendre le pouvoir. L’ambassadeur Alexis Léger et même Saint-Exupéry me regardaient comme un importun. Pas assez lisse, pas assez chic, pas assez soumis !