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Le Retour du Général

Электронная книга - «Le Retour du Général». Краткое содержание книги:

Le général de Gaulle est de retour. Après un appel à la résistance, prononcé lors d’un piratage télévisuel, il se lance dans une ultime bataille pour la « grandeur de la France ». Toujours vaillant sous son képi à deux étoiles, ce revenant passionne l’opinion publique. A-t-il vécu jusqu’à cent vingt ans ? S’est-il fait hiberner comme le héros de Louis de Funès ? S’agit-il d’un imposteur ?
Dans cette fantaisie romanesque, Benoît Duteurtre revisite la mythologie française et sa dernière figure légendaire — confrontés aux urgences de la mondialisation. Réflexions et observations sur l’époque alternent avec le portrait de ce Général un peu foutraque qui reprend le pouvoir, parle comme un révolutionnaire et ranime jusqu’à l’absurde les idéaux de la vieille Europe.
Biographie de l'auteur
Après Le Voyage en France (prix Médicis 2001), Service clientèle (2003) ou La petite fille et la cigarette (2004), traduits dans plus de vingt langues, Benoît Duteurtre a publié récemment Les Pieds dans l’eau (2008) et Ballets roses (2009).
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« Je propose de lancer un vaste programme de recherches sur ces questions. »

À ces mots, chacun eut l’impression d’appartenir au pays le plus civilisé de la Terre.

Tout en écoutant béatement, la fille de la maison avait allumé une cigarette de marijuana naturelle, devenue l’un des fleurons de l’agriculture française. De fait, le Général semblait obsédé par l’idée de ne pas retomber dans les pièges de 1968 en se coupant de la jeunesse, car l’avenir immédiat demeurait lourd de menaces. L’opposition guettait la moindre erreur pour lancer sa contre-offensive. L’Union européenne accusait Paris d’avoir enfreint les règles communautaires. Après le ralliement spontané de la Wallonie, une intervention militaire musclée de la coalition unioniste avait mis fin à la sécession belge ; mais d’autres pays craignaient la contagion. Ils préféraient hausser le ton et menacer la France de sanctions sévères si le pouvoir n’annulait pas son programme de nationalisations et ne rétablissait pas la libre circulation des flux financiers. Le gouvernement des États-Unis et les membres de l’OTAN appuyaient ces condamnations.

En Afrique, au contraire, plusieurs pays soutenaient activement la politique gaulliste. Depuis que le président de la République du Mali avait proclamé son rattachement à la France nouvelle, l’alliance des deux peuples alimentait des élans de sympathie : la mode malienne s’était répandue dans les boutiques. Marie-Chantal de la Forge avait adopté le boubou, tandis que certains parents français appelaient leurs enfants Fatou, Lala ou Amadou. La presse d’opposition et les médias anglo-saxons ne manquaient pas d’ironiser sur ce retour de la Françafrique, et la « résurgence honteuse du colonialisme » — au moment où les gouvernements africains pouvaient céder sans contraintes, sur le marché mondial, d’immenses superficies agricoles et forestières.

Le Général évoquait rarement tous ces sujets en public, mais on le sentait résolu dans un terrible bras de fer. L’honneur de son peuple était en jeu. La menace omniprésente, mais surtout le sentiment de la liberté recouvrée dans une œuvre exceptionnelle, soudaient une large majorité de Français. Si bien qu’à la fin du discours tout le petit groupe se leva spontanément, les parents côte à côte, leur fille aspirant une bouffée d’herbe, Kim et Moshe main dans la main, et les Zeggaï plus fiers que les autres, pour entonner La Marseillaise devant le drapeau tricolore sur lequel défilait le générique de fin.

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Sentiments français

De mon petit bureau, je vois par la fenêtre l’Hôtel-Dieu, témoin sans charme d’un Paris disparu, qui me fait pourtant rêver quand la neige tombe sur les murs noirs de ce « triste hôpital ». Plus près de moi, j’ai posé une photo aérienne de Manhattan et, parfois, je me perds un instant dans ce quadrillage de rues où j’ai senti si fort la joie d’être moderne, libéré de l’Europe et de ma naissance ; où j’ai retrouvé même le plaisir d’être français, loin de chez moi, égaré sans but au centre du monde.

Quand je vais à New York, l’une de nos occupations favorites, avec mon ami Bruce, consiste à déchiffrer les gestes de nos congénères. Parfois, nous nous asseyons sur un banc de Central Park pour observer les promeneurs. Ils approchent, deux par deux, le long du petit étang de la 59e rue. Quelques-uns ralentissent pour regarder les canards qui glissent entre les roseaux. Juste au-dessus de ce recoin champêtre, la forteresse urbaine se dresse à la verticale avec ses donjons néo-gothiques, ses falaises de verre aux reflets solaires, ses dents d’acier perdues dans le ciel. Mais, tandis que les flâneurs goûtent la magie contrastée du paysage urbain, notre distraction secrète consiste à deviner de quel pays viennent ces différents passants.

Je ne parle pas, bien sûr, des signes extérieurs qui pourraient laisser croire que tous les hommes en culotte de peau sont des Tyroliens. Non, devant ces corps uniformément vêtus à la mode mondiale, nous cherchons plutôt à saisir certains détails significatifs, une posture volontaire ou nonchalante, une façon de s’exprimer avec certains gestes ; et notre analyse nous trompe rarement, parce qu’un Européen ne marche pas exactement comme un Américain, un Anglais ne porte pas ses vêtements comme un Français, un Italien ne parle pas comme un Allemand. Même à une époque qui a ravalé les anciennes cultures nationales au rang de vieilleries, on dirait que chacun reste plus ou moins façonné par ce moule : toute une combinaison d’histoire, de langues, de religions et d’autres sources cachées qui déterminent secrètement notre façon d’être.

Dès notre première rencontre dans un bar d’East Village, Bruce s’était enchanté du fait que — sous mes taches de rousseur irlandaises — je puisse avoir un style intégralement français : les gestes de main ponctuant mes phrases, ce bon genre bourgeois un peu artiste… Sa réaction m’amusait. Dans mes années de ferveur gauchiste, cela m’aurait horrifié d’être structurellement français. Il me semble désormais que je ne déteste pas cette idée : non pour revendiquer un titre légitime que j’aurais le droit de refuser aux autres ; mais plutôt comme un héritage mystérieux dont je découvre, au fil du temps, combien il me colle à la peau ; en quoi il constitue une limite, mais en quoi il recouvre aussi des richesses qui peuvent même se cultiver avec un peu de fierté. Je ne parle pas seulement de ce vieux sentiment qu’on appelait autrefois le patriotisme, mais d’une contribution à la diversité du monde où il me sera toujours plus agréable d’entendre chanter le russe ou l’italien que de subir, dans un mauvais anglais, les clichés de la Star Academy.

Comment apparaissent ces traits ? Quel est ce processus d’identification ou de répulsion qui nous conduit, presque malgré nous, à nous identifier à notre pays, voire à le rejeter ? Que veut dire au juste être français ? Non pas légalement, bien sûr ; non pas juridiquement ; mais que signifie le fait de « se sentir français » ? Une de mes amies, mi-alsacienne, mi-vendéenne par ses origines, m’affirme qu’elle ne se sent pas du tout française : ce pays n’est pour elle que le sanglant persécuteur des anciennes provinces. Et la réponse doit être encore différente pour ceux dont les familles sont devenues françaises plus récemment, parce que des parents, à la recherche de travail, se dirigeaient spontanément vers l’ancienne puissance coloniale.

Plus banal, en un sens, est mon propre style, façonné par une éducation catholique et provinciale. L’Histoire qu’on nous enseignait alors, dès l’école primaire, n’était pas l’histoire du monde, mais l’histoire de la France dans le monde ; la littérature se confondait avec la littérature française ; la géographie était celle de « nos » régions, de « nos » ressources agricoles et industrielles, schématisées sur de grandes cartes en couleurs. Le 11 novembre, j’assistais au défilé où m’emmenait mon grand-père paternel, dont le propre père était mort à la guerre, en 1918. La France était partout, sur les disques qui tournaient, dans les chansons de Jacques Brel, Français à l’accent belge, ou celles de Dalida, Française comme une Égyptienne. Nous partions en vacances, en 2CV Citroën (nul besoin alors de protectionnisme : il n’était pas question d’acheter une voiture étrangère), sur ces longues routes départementales, bordées de coquelicots et de bornes kilométriques, où l’on s’arrêtait pour visiter des églises romanes. Mais notre conscience française se déployait aussi dans un regard sur le monde : une admiration timide pour la grande musique allemande, une sympathie amusée pour les nurses anglaises, une familiarité avec l’Italie qui était la beauté même.

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