Электронная книга - «99 francs (14, 99 €)». Краткое содержание книги:
«Un rédacteur publicitaire, c'est un auteur d'aphorismes qui se vendent». Octave, riche concepteur-rédacteur de 33 ans, se rebelle et s'insurge contre l'univers superfétatoire de la publicité qui brasse des millions d'euros en vendant des produits inutiles à de pauvres ménagères. Le rédacteur publicitaire détient le pouvoir absolu des mots et des formules lapidaires. Il suscite l'envie, influence votre inconscient et décide à votre place ce qu'il vous semblera indispensable d'acheter. À la recherche d'une pureté perdue, Octave écrit son livre pour détruire la publicité et se faire licencier. Mise en abîme de l'acte d'écrire, 99 francs est une avancée narrative qui progresse au rythme de ses réflexions ironiques, de son existence régentée par l'argent, le sexe et la cocaïne. «Tout s'achète : l'amour, l'art, la planète Terre, vous, moi». Ce roman est une sorte de diatribe, de confession enragée scandée par des scénarios publicitaires qui interrompent savamment le récit, non sans dérision. Octave, lucide et critique à l'égard de ce système mercantile n'en est pas moins le jouet et le restera jusqu'au bout. (Nathalie Jungerman)
— Allô, Sophie? Pourquoi tu ne retournes jamais mes appels?
— Je n’ai plus ton numéro.
— Comment ça, tu n’as plus mon numéro?
— Je l’ai effacé de mon portable.
— Mais pourquoi?
— Il me prenait de la mémoire.
Elle avait raccroché, puis éteint son appareil, puis s’était laissé embrasser par-dessus le moelleux au chocolat mi-cuit. Le lendemain, elle changeait de téléphone.
Sophie effaçait ce qui lui prenait de la mémoire.
Octave ignorait sa liaison avec Marc mais il aurait dû s’estimer heureux: être cocufié par son employeur équivalait à un licenciement indirect. L’avion de Sophie non plus ne s’écrasa pas. Marronnier l’attendait à l’aéroport de Dakar. Ils firent l’amour une fois par jour, pendant huit jours. Ils commençaient à avoir l’âge où c’était déjà beaucoup. Aucun des deux ne souffrait; ils aimaient glander ensemble. Tout leur paraissait si simple, si soudainement évident. En vieillissant, on n’est pas plus heureux, non, mais on place la barre moins haut. On est tolérant, on dit ce qui ne va pas, on est serein. Chaque seconde de répit est bonne à prendre. Marc et Sophie n’allaient pas bien ensemble, mais ils étaient bien ensemble, ce qui est beaucoup plus rare. Le truc qui les chiffonnait le plus, c’est de porter le nom d’un sitcom ringard: «Marc et Sophie».
Ce n’est tout de même pas pour ça qu’ils décidèrent de mourir. Si?
NE PARTEZ PAS! APRÈS LA PUB, LE ROMAN CONTINUE.
UN JEUNE DEALER BARBU SE TIENT DEBOUT EN HAUT D’UNE DÉCHARGE PUBLIQUE, LES BRAS EN CROIX. AUTOUR DE LUI, DOUZE CLIENTS SONT RASSEMBLÉS EN CERCLE. ILS PORTENT DES SWEAT-SHIRTS A CAPUCHE, DES BLOUSONS K-WAY, DES CASQUETTES DE BASE-BALL ET AUTRES SHORTS BAGGYS. ILS LE VÉNÈRENT AU MILIEU DE CE TERRAIN VAGUE.
SOUDAIN LE TRAFIQUANT DIT:
— EN VÉRITÉ JE VOUS LE DIS, LEQUEL D’ENTRE VOUS VA ME JETER LA PREMIÈRE PIERRE?
L’UN DES APÔTRES LUI TEND ALORS UN CAILLOU DE COCAÏNE:
– Ô SEIGNEUR VOICI UNE.
UNE MUSIQUE SACRÉE RETENTIT ALORS, TANDIS QU’UN RAYON DE LUMIÈRE VENU DU CIEL ILLUMINE LE CAILLOU BLANC QUE BRANDIT NOTRE SAINT DEALER ET S’ÉCRIANT:
— TU ES PIERRE ET SUR CETTE PIERRE JE BÂTIRAI MON ÉGLOGUE.
PUIS NOTRE SUPERSTAR CHEVELUE BROIE LE CAILLOU DE COKE DANS SA MAIN POUR EN FAIRE UNE POUDRE BLANCHE. LORSQU’IL ROUVRE SA MAIN, DOUZE LIGNES RIGOUREUSEMENT PARALLÈLES SONT ALIGNÉES A LA PERFECTION DANS SA PAUME.
— PRENEZ ET SNIFFEZ-EN TOUS, CECI EST MON ÂME LIVRÉE POUR VOUS.
LES DOUZE DISCIPLES TOMBENT A GENOUX DANS LES ORDURES MÉNAGÈRES ET CRIANT:
— ALLÉLUIA! IL A MULTIPLIÉ LES TRAITS!
PACKSHOT: UN TAS DE POUDRE BLANCHE EN FORME DE CROIX AVEC DES PAILLES PLANTÉES DEDANS.
SIGNATURE EN VOIX OFF: «LA COCAÏNE: L’ESSAYER, C’EST LA RÉESSAYER».
IV. Nous
«Afin de présenter notre message avec quelque chance de produire une impression durable sur le public, nous avons dû tuer des gens».
THEODORE KACZYNSKI, dit «Unabomber», Manifeste paru dans le Washington Post et le New York Times le 19 septembre 1995.
1
Nous avons tous été choqués par le suicide de Marc. Mais dire que son geste nous a surpris serait mentir. La version officielle dit qu’il s’est noyé au large de Saly, emporté par un courant sous-marin. Mais nous, nous savons bien qu’il s’est laissé couler pour être débarrassé d’une vie qui l’encombrait. Nous savions tous que Marc était stressé, nous sentions bien qu’il se débattait, nous nous abreuvions de son entrain factice et nous changions de sujet quand il parlait d’autodestruction. Nous refusions l’évidence: Marronnier était en train de se tuer et nous n’avions pas l’intention de le sauver. Nous organisions son enterrement avant même sa mort. «Le roi est quasi mort, vive le roi!» A ses obsèques, 300 publicitaires pleurnichaient au cimetière de Bagneux, surtout ceux qui haïssaient Marc et souhaitaient sa mort depuis si longtemps: ils culpabilisaient d’avoir été exaucés, et se demandaient qui ils allaient bien pouvoir détester désormais. Pour avancer dans la communication, il faut un ennemi à écraser; il est très déroutant d’être soudain privé d’un moteur aussi indispensable.
Nous aurions préféré que cette cérémonie ne soit qu’un rêve. Nous étions à l’enterrement d’un provocateur et regardions le cercueil descendre dans le trou en espérant que t’était une ultime manigance de sa part. Comme c’aurait été bien si tout d’un coup la caméra avait décadré et qu’on s’était aperçu que la cérémonie était organisée par des acteurs: le prêtre serait un comédien sur le retour, les amis en larmes éclateraient de rire, derrière nous une équipe de techniciens déroulerait des câbles et un réalisateur crierait: «coupez!» Mais personne n’a crié: «coupez!»
Très souvent nous voudrions que notre vie ne soit qu’un rêve. Nous aimerions nous réveiller, comme dans les mauvais films, et résoudre tous nos problèmes par ce subterfuge. Dès qu’un personnage se noie au cinéma, youpi, il reprend conscience. Combien de fois avons-nous vu ça sur l’écran: le héros attaqué par un monstre gluant et Carnivore, acculé au fond d’une impasse, qui, au moment où la terrifiante bestiole va le dévorer, paf, se redresse en sueur dans son plumard? Pourquoi ça ne nous arrive jamais dans la vie? Hein? Comment on fait pour se réveiller, quand on ne dort pas?
Il y avait un cercueil avec de vraies cendres dedans (Charlie en avait même récupéré une poignée dans sa poche). Nous avons pleuré des larmes réelles. Nous, c’est-à-dire toute la Rosse Europe: Jef, Philippe, Charlie, Odile, les stagiaires, les puissants, les inutiles, et moi, Octave avec son Kleenex, Octave toujours là, ni viré, ni démissionnaire, juste un peu déçu que Sophie ne soit pas venue. Nous, c’est-à-dire tous les parasites entretenus par l’argent de la Rosse: propriétaires de chaînes de télévision, actionnaires de grands réseaux radiophoniques, chanteurs, acteurs, photographes, designers, hommes politiques, rédacteurs en chef de magazines, présidents de grands magasins, nous les décideurs, nous les leaders d’opinion, nous, les artistes vendus, reconnus ou maudits, nous pleurions. Nous pleurions sur notre pitoyable sort: dans la publicité, quand on meurt, il n’y a pas d’articles dans les journaux, il n’y a pas d’affiches en berne, il n’y a pas d’interruption des programmes, il n’y a que des stock-options invendues et un compte en Suisse inutilisé sous un numéro secret. Quand un publicitaire meurt, il ne se passe rien, il est juste remplacé par un publicitaire vivant.
2
Quelques jours plus tard, South Beach, Miami. Des pamelaandersons de toutes tailles, des jeanclaudevandammes en veux-tu en voilà. Nous sommes tous Friends. Nous faisons des U.V. avant de tendre notre visage vers le soleil. Pour tenir dans un monde pareil, il faut ressembler à une bimbo ou à un acteur de films pornos. Nous nous droguons parce que l’alcool et la musique ne suffisent plus à nous donner le courage de nous parler. Nous vivons dans un monde où la seule aventure consiste à baiser sans capote. Pourquoi courons- nous tous après la beauté? Parce que ce monde est laid, à vomir. Nous voulons être beaux parce que nous voulons être meilleurs. La chirurgie esthétique est la dernière idéologie qui nous reste. Tout le monde a la même bouche. Le monde est terrifié par la perspective du clonage humain alors qu’il existe déjà et se nomme «plastic surgery». Dans tous les bars, Cher chante «Est-ce que tu crois en la vie après l’amour?»