La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Elle avait prévu de travailler en bibliothèque puis de se rendre à l’école de Zoé à dix-huit heures trente pour la traditionnelle réunion parents-professeurs. Tu n’oublies pas, maman ? Tu ne restes pas coincée dans un donjon à respirer un lys ? Elle avait souri et promis d’être à l’heure.
Elle était donc assise dans le métro, dans le sens de la marche, le nez contre la vitre. Elle réfléchissait à l’organisation de son travail, les livres qu’il allait falloir retenir, les fiches à remplir, le sandwich et le café qu’elle prendrait sur un zinc. Elle avait une étude à faire sur la toilette des jeunes filles. Le costume changeait selon les régions et on pouvait dire d’où venait une femme d’après son habit. La jeune fille du peuple portait une robe et un chaperon avec une ceinture et des petites bourses accrochées à la ceinture car, au Moyen Âge, il n’y avait pas de poches. Par-dessus la robe, on mettait un surcot, une sorte de manteau souvent fourré de ventre d’écureuil qu’on appelait le vair. Aujourd’hui, on se ferait arracher les yeux et les oreilles si on portait de la fourrure de ventre d’écureuil !
Elle tourna la tête et jeta un coup d’œil sur son voisin qui étudiait un cours d’électricité. Un exposé sur le triphasé. Tenta de lire ses notes. C’était un enchevêtrement de flèches rouges et de ronds bleus, de racines carrées et de divisions. Un titre souligné à l’encre rouge disait : « Qu’est-ce qu’un transformateur parfait ? » Joséphine sourit. Elle avait lu : « Qu’est-ce qu’un homme parfait ? » Son histoire avec Luca languissait. Elle n’allait plus dormir chez lui : il avait recueilli son frère. Vittorio était de plus en plus agité. Luca s’inquiétait de son état mental. J’hésite à le laisser seul et je ne veux pas le faire enfermer. Il fait une vraie fixation sur vous. Je dois lui prouver que lui seul compte pour moi. D’autre part, l’éditeur avait avancé la date de parution de son livre sur les larmes, et il devait corriger ses épreuves. Il l’appelait, parlait de films, d’expositions où ils se rendraient ensemble, mais ne lui donnait pas rendez-vous. Il me fuit. Une question la taraudait : qu’avait-il voulu lui dire ce fameux soir où il n’était pas venu à leur rendez-vous ? « Il faut absolument que je vous parle, c’est important… » Faisait-il allusion à la violence de son frère ? Vittorio avait-il menacé de s’en prendre à elle ? Ou l’avait-il agressé, lui, Luca ?
Une gêne s’était installée entre eux après qu’elle lui eut raconté l’agression dont elle avait été victime. Elle en venait à penser qu’elle aurait dû se taire. Ne pas l’importuner avec ses problèmes. Puis elle se reprenait et s’invectivait, mais non ! enfin Jo, arrête de te prendre pour quantité négligeable ! Tu es une personne formidable ! Il faut que je m’entraîne à le penser. Je suis une personne formidable, je vaux la peine d’exister. Je ne suis pas une motte de beurre.
Luca était un mystère comme l’exposé sur le courant triphasé de son voisin. Il me faudrait un circuit fléché pour que je le comprenne et l’atteigne en plein cœur.
En face d’elle, deux étudiants examinaient les petites annonces à la recherche d’un appartement et s’exclamaient devant la cherté des loyers.
Ils avaient de bonnes têtes. Joséphine eut envie de les inviter à s’installer chez elle, elle possédait une chambre de service au sixième étage, mais elle se retint. La dernière fois qu’elle avait cédé à un élan de générosité, elle avait dû supporter la présence de madame Barthillet et de son fils Max chez elle : elle n’arrivait plus à les mettre à la porte. Elle n’avait plus de nouvelles des Barthillet. À la station Passy, le métro devenait aérien. C’était le passage qu’elle préférait : quand la rame sortait du ventre de la terre et s’élançait dans le ciel. Elle se tourna vers la fenêtre, guettant la lumière. D’un seul coup, les quais apparurent, éclaboussés de soleil. Elle cligna des yeux. Cela la surprenait toujours.
Un métro, venant en direction opposée, s’arrêta contre le sien. Elle détailla les gens assis dans la voiture. Elle les observait, leur inventait des vies, des amours, des regrets. Essayait de deviner ceux qui étaient en couple, tentait d’attraper sur les lèvres des bouts de dialogue. Son regard caressa une première dame, forte, enveloppée dans un manteau à gros carreaux, qui fronçait les sourcils. Pas très heureux les carreaux quand on est gros, et ces sourcils ! je la déclare acariâtre et vieille fille. Son fiancé a fui, un jour, et elle l’attend pour lui dire son fait, un rouleau à pâtisserie caché derrière son dos. Puis une autre femme, toute mince, avec un trait d’eye-liner vert pistache sur chaque paupière. Elle devait faire des mots croisés parce qu’elle suçait un crayon, penchée sur un journal. Elle ne portait pas d’alliance, avait les ongles rouges, Joséphine décida qu’elle était informaticienne, célibataire, qu’elle n’avait pas d’enfant et ne faisait jamais la vaisselle. Le samedi soir, elle sortait dans des boîtes, dansait jusqu’à trois heures du matin et rentrait toute seule. À côté d’elle, un homme, les épaules basses, un col roulé rouge, une veste grise, trop grande, un peu râpée, lui tournait le dos. Une femme voulut s’asseoir et il se déplaça pour la laisser passer. Elle vit son visage et resta figée sur place. Antoine ! C’était Antoine. Il ne regardait pas dans sa direction, ses yeux flottaient dans le vague, mais c’était lui. Elle frappa de toutes ses forces contre la vitre, cria Antoine ! Antoine ! se dressa, martela le verre, l’homme tourna la tête, la regarda, étonné, et lui fit un petit signe de la main. Comme s’il était embarrassé et lui demandait de se calmer.
Antoine !
Il avait une large balafre sur la joue droite et son œil droit était fermé.
Antoine ?
Elle n’en était plus sûre du tout.
Antoine ?
Il n’avait pas l’air de la connaître.
Les portes se refermèrent. Le métro s’ébranla. Joséphine se laissa retomber sur le siège, la tête dévissée en arrière pour tenter d’apercevoir encore une fois l’homme qui ressemblait à Antoine.
Ce n’est pas possible. S’il était vivant, il serait venu nous voir. Il n’a pas notre adresse, chuchota la petite voix de Zoé. Mais ça se trouve une adresse ! J’ai bien reçu son colis, moi ! Il va la demander à Henriette !