Le retour de Münchhausen
- Автор: Кржижановский Сигизмунд Доминикович
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Christian Bourgois
- ISBN: 9782864323518
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Le retour de Münchhausen». Краткое содержание книги:
Pour l’instant, toutefois, les fauteuils sont vides. À croupetons, Münchhausen s’affaire à disposer sur le sol de petits carrés blancs. Tout à sa tâche, les pans de sa vieille robe de chambre balayant le tapis, il n’a pas entendu arriver Unding. Ce dernier s’approche :
— Que faites-vous donc, cher baron ?
Münchhausen se relève précipitamment, époussetant quelques petits carrés collés à ses genoux ; leurs mains se serrent longuement, fermement.
— Vous voilà enfin. Vous demandez ce que je fais ? Mes adieux à l’alphabet. L’heure est venue.
C’est alors seulement qu’Unding s’aperçoit que les petits carrés, semés en suivant le motif du tapis, ne sont qu’un abécédaire, de simples petits morceaux de carton portant chacun, en noir, une lettre de l’alphabet grec. L’une d’elles est encore entre les doigts du baron.
— Ne trouvez-vous point, cher Unding, que l’oméga rappelle étrangement, par son dessin, une bulle sur des pattes de canard ? Tenez, regardez mieux. Il approche le carré de son invité. Au demeurant, aussi triste que ce soit, c’est tout ce qui me reste de l’alphabet. J’ai offensé les lettres et elles sont parties, comme les souris quittent une maison désertée. Si, si ! En disposant ces signes, n’importe quel écolier peut apprendre à combiner les mondes entre eux. Mais, pour moi, ces signes sont privés de sens. Je n’ai plus qu’à serrer les dents et à attendre que cette bulle-là, sur ses pattes de canard, s’approche à pas furtifs par-derrière et…
Ayant dit, il jette l’oméga sur le bureau et se tait. Unding, qui n’avait pas imaginé pareille entrée en matière, scrute avec angoisse le visage de Münchhausen : les joues, couvertes de barbe, sont creuses, la pomme d’Adam transperce, triangle aigu, la ligne du cou, par-dessous le dessin convulsif des sourcils, les siècles regardent, enfoncés au fond des orbites ; la main enserrant le genou pointu pend de la manche de la robe de chambre, feuille desséchée et jaunie, revêtue d’un réseau d’os et de tendons ; la pierre de lune à l’index a perdu de son éclat, s’est ternie.
Un instant de silence. Puis un ressort grince quelque part près du mur. Le maître de maison et son hôte tournent tous deux la tête dans cette direction : un coucou de bronze sort du cadran et chante dix fois. La pomme d’Adam de Münchhausen fait un bond :
— Ce stupide oiseau veut m’épargner. Amusant, n’est-ce pas ? Il propose de joindre à mon oméga son double q, lettre qui, pour les mathématiciens, symbolise la non-conformité des données aux résultats, l’échec. Mais je n’ai que faire de ce cadeau d’oiseau. Il y a beau temps que j’ai laissé derrière moi ce petit monde dans lequel l’échec passe avant le succès, où la joie est dans la souffrance et la résurrection dans la mort elle-même. Garde ta lettre, petit coucou, après tout c’est ton seul bien, si l’on exclut le ressort qui te tient lieu d’âme. Non, ami Unding, tôt ou tard, la roue du cadran, mue par ses deux rayons, finit par donner de la jante sur une pierre et… crac !
— Eh voilà, enchaîne le poète en se redressant, nos images se rencontrent enfin et, si vous permettez…
La main d’Unding se glisse dans la poche de sa veste. Mais les yeux de Münchhausen regardent ailleurs, indifférents, des plis dédaigneux se forment autour de sa bouche. Alors, les feuillets du cahier crissent sous les doigts du poète, sans pourtant quitter leur refuge. À présent seulement, Unding comprend que, pour l’homme qui a dit adieu à l’alphabet, toutes ces lettres se combinant en strophes et en sens, sont vaines et dépassées. La main du visiteur a un mouvement de recul vers l’accoudoir du fauteuil et le voyageur comprend que l’on n’attend de lui d’autre talent que celui d’écouter.
Le vent berce les feuilles jaunies, heurtant çà et là la fenêtre d’une branche ; sous le coucou silencieux, le balancier toque régulièrement. Le baron relève la tête :
— Peut-être êtes-vous fatigué par le voyage ?
— Pas le moins du monde.
— Moi, si. Pourtant, il n’y a pas eu de voyage, juste un piétinement à l’intérieur du triangle : Berlin-Londres-Berlin-Bodenwerder-Londres-Berlin-Bodenwerder. Rien d’autre. Vous êtes surpris, sans doute, que j’exclue Moscou de cet itinéraire ?
— Non, je ne suis pas surpris.
— Parfait. Je savais que vous me comprendriez à mi-mot. Bien que nos idées diffèrent en matière de poésie, nous sommes tous deux incapables de faire abstraction de ceci : on ne peut regarder son « moi » en face, sans tourner le dos à son « non-moi ». Par ma foi, je ne serais point Münchhausen, si la fantaisie me venait de chercher Moscou… à Moscou. Pour la plupart des gens, le sens n’est autre qu’un ensemble de données, où l’on peut entrer pour ressortir ensuite, en laissant la clé au gardien. Je n’ai toujours connu que la création et, avant d’entrer dans une maison, je dois d’abord la construire. Il est clair qu’en acceptant la mission « URSS », j’obtenais par là même un visa moral pour n’importe quel pays, hormis l’URSS. C’est ainsi que je gagnai mon paisible et vieux Bodenwerder, pour y retrouver le silence et mes rayons de livres, car ici je pouvais en toute quiétude concevoir et bâtir mon MRSS. Échappant à tous les regards, je m’enfermai dans un cocon étroit et sourd, à seule fin, quand viendrait mon heure, de le crever et de lancer dans les airs un pollen coloré au-dessus de la terre grise. Mais pour filer la métaphore, les ailes de chauve-souris s’appliquent mieux à la fantaisie que celles, trop fines, du papillon. Vous connaissez l’expérience, bien sûr : on place dans une pièce obscure, tendue de fils d’un mur à l’autre, avec une clochette à chaque fil, une chauve-souris ; celle-ci aura beau tourner en tous sens, fendant l’obscurité de ses ailes, pas une clochette ne tintera : l’aile évitera toujours le fil, le sage instinct guidera la spirale du vol à travers le dédale des obstacles, la protégeant des heurts contre le non-air.
Je mis donc toute ma fantaisie dans ce quatre-lettres, absolument obscur et vide de sens pour moi : URSS. Elle tournoya de lettre en lettre et il me parut que, pas un seul instant, ses ailes n’avaient heurté le réel ; les phantasmes glissèrent, contournant les obstacles des faits, jusqu’à ce que commençât à se dessiner un pays inouï, tout droit sorti de mon œil münchhausenien et qui, de mon point de vue, n’était en rien pire ni plus terne que celui qui veut à toute force pénétrer de ses rayons l’intérieur de nos yeux.
J’œuvrai avec passion, savourant à l’avance l’effet produit quand l’édifice de mes inventions, entassées les unes sur les autres, s’effondrerait sur la tête de mes auditeurs et lecteurs. Oh, bouche bée resteraient les badauds londoniens qui déjà contemplaient, les yeux hors de la tête, les vertes spirales de mes pois, lorsque j’entortillerais leurs esprits des spirales multicolores de mes phantasmes !
Une circonstance, pourtant, embrouillait les images et appauvrissait la composition : m’apprêtant à graver dans le crâne d’autrui mes phantasmagorismes, je devais, comme toujours, dénicher la pente, le versant, conduisant de la haute invention au mensonge vulgaire, seul accessible aux yeux à œillères, par le cheminement d’une pensée dont la luminosité n’excéderait pas seize bougies, une imagination à faible rayon. Il fallut, comme chaque fois, atténuer les couleurs, émousser les angles, prendre pour trame les habituelles âneries des journaux dont les gens sont familiers, en ne s’autorisant à garder que les canards. Quoi qu’il en soit, quand ma Russie fut achevée, cet escalier en spirale me ramena vers les hommes. Le résultat de mes interventions vous est connu.