INTERMÈDE POUR PERMETTRE A L'HISTORIEN DE REPRENDRE SOUFFLE ET DE PRENDRE LANGUE…
Quatre plombes viennent de sonner au beffroi de mon bracelet-montre. J'ai le bocal plein de plumes. Ils sont gentils, les Béru, mais il va falloir qu'ils me votent des crédits pour l'achat de mon Aspro chasseur de migraine. Je trouve que ça commence à bien faire. Je prétexte un rendez-vous et je dénote, abandonnant B.B., en pleine passion de Jeanne d'Arc. Le Gravos descend avec moi pour acheter Historia au kiosque voisin. Un petit galop d'essai qu'il tente, manière de garder la forme jusqu'au cours prochain que je lui laisse espérer pour un futur très imminent.
Je mate le ciel plombé de Paris. Il en a vu passer, des héros et des obscurs !
— Tu vas rejoindre la souris de tout à l'heure ? demande mon camarade d'épopée.
— Quelle souris ? froncé-je-les-sourcils-je.
— Celle que t'as chambrée sur les champs-Zé et qui t'a filé la ranque à la Brasserie Martel.
Je ne m'en souvenais plus, de cette friponne. Heureusement que la mémoire du Master est plus affûtée que la mienne.
— Tu as vu juste, Béru. Je vais aller tondre un peu le gazon dans son jardin secret.
Sur ce projet rose praline, je quitte le Mahousse.
Il est pas cinq heures lorsque j'investis le café indiqué par la charmante automobiliste. Et pourtant elle est déjà là. Un joli bijou de famille, moi je vous le dis. Au volant de sa tire, elle ressemblait un peu au buste de Marianne, en plus sexy ; mais quand on la contemple dans sa totalité, on s'aperçoit que madame sa Maman n'a pas lésiné sur la matière première. Faudrait douze Miss Univers mises bout à bout pour arriver à fabriquer un second sujet comme cette demoiselle. Elle est châtain clair, avec des mèches dorées. Moi je peux pas résister à ça. Ça me court-circuite le nerf rachidien, et j'ai illico le grand zygomatique qui se prend les pieds dans ma thyroïde.
Elle porte un petit tailleur Chanel dans les tons grège, avec des nœuds de velours coquins aux manches et au col, ainsi qu'un chemisier de soie vert foncé. L'essayer c'est l'adopter, mes fils ! Son rouge à lèvres est de la couleur que j'aime et je suis certain qu'il a également le goût que j'aime.
Si je m'écoutais, je ne mangerais que de ça pendant deux jours et vingt nuits.
— J'avais l'impression que vous ne viendriez pas, me dit-elle.
Naturellement je m'indigne. Puis je me présente. Elle me connaît de nom. Ça flatte ! Elle s'appelle Anne Debogeux : j'aime et ça sonne bien. Elle sait parler, rire et se taire : trois qualités indispensables chez une femme. On commence par causer de la pluie et du Bottin devant deux Piper-Menthe. Elle veut savoir comment on mène une enquête : je le lui dis. Je la questionne poliment sur elle afin de lui montrer que je ne m'intéresse pas qu'aux locataires de son soutien-gorge. Paraît qu'elle fait les Beaux-Arts. Elle en est à sa dernière année. J'applique mon plan de compagne number 8. Les regards-badins-mais-qui-ne-peuvent- s'empêcher-de-devenir-fixes-lorsque-le-charme-est-trop-fort. Style « Je ne veux pas lui lui montrer que j'ai le coup de foudre ». Ça biche, merci. Elle ne fait pas trop de manières pour accepter une balade en voiture.
Les frondaisons du Bois de Boulogne nous accueillent. Je roule jusqu'à la Seine, je me gare sur le parking proche de Longchamp et je fais à Anne Debogeux le coup du mimi ravageur. Elle est tour à tour : réticente, consentante et ravie. Jeux de mains, jeux de vilains. La Seine fait comme la vie : elle suit son cours.
Avec cette petite Beauzardeuse, j'ai l'impression d'avoir tiré un numéro gagnant de la loterie amoureuse. C'est une demoiselle ravissante, point bête et ennemie des complications. Elle aime l'existence sous toutes ses formes et les miennes lui plaisent. Nous avons une conversation en morse à propos de ce que vous savez ; une autre en braille à propos de ce que vous ne savez pas. Puis la petite Anne m'avoue que je suis son genre, ce dont, très modestement, je n'ai pas encore douté.
— Vous avez de joyeux amis ? me demande-t-elle tout de go.
— Quelques-uns, je suppose, rétorqué-je.
Elle m'embrasse le lobe et continue :
— Vous êtes libre ce soir ?
— Plus maintenant puisque vous allez m'inviter et que je vais accepter, pressens-je.
Elle affirme que je suis un devin divin et me propose d'aller chez des potes à elle qui organisent une soirée costumée en leur hôtel particulier de Neuilly. J'objecte que je n'ai point de travesti sous la main, elle me répond « qu'à cela ne tienne ». Moi et mes drilles, nous n'avons qu'à nous rendre chez un costumier de ses amis qui se fera un plaisir de nous dégauchir des tenues adéquates. A vrai dire, j'ai horreur de ces manifestations mondaines. Plus exactement je les abomine car on s'y fait tartir sublimement douze fois sur dix. Des Marie-Chantal y font leurs follingues au subjonctif passé et des dadais à rougeole-mal-guérie se croient plus intelligents que Sartre, parce que leur maman a accouché d'eux dans la Bentley qui les emmenait à la clinique. Mais justement, le climat paraît convenir à mes dessins (je peux me permettre d'en avoir en compagnie d'une élève des Beaux-Arts), car je ne projette rien moins que de me rendre à ladite soirée en compagnie des Bérurier. Ce qui me colle dans le tiroir à malice cette idée saugrenue, c'est le côté costumé de la question. Montrer des tenues historiques à des abrutis qui essaient de piocher le Malet et Isaac par San-Antonio interposé me paraît être une bonne chose. L'illustration, c'est le chemin le plus court de l'ignorance au savoir.
— Puisque vous avez la gentillesse de me convier à ces réjouissances, ma petite Anne, dis-je, je vais amener avec moi un couple extrêmement pittoresque.
— Comme vous voudrez, me susurre à muqueuse portante la ravissante. Mes amies, ajoute-t-elle, vont être folles lorsqu'elles apprendront que vous venez[22].
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22
Il faut vous dire que je suis particulièrement célèbre et apprécié dans les milieux estudiantins.