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Le Retour du Général

Электронная книга - «Le Retour du Général». Краткое содержание книги:

Le général de Gaulle est de retour. Après un appel à la résistance, prononcé lors d’un piratage télévisuel, il se lance dans une ultime bataille pour la « grandeur de la France ». Toujours vaillant sous son képi à deux étoiles, ce revenant passionne l’opinion publique. A-t-il vécu jusqu’à cent vingt ans ? S’est-il fait hiberner comme le héros de Louis de Funès ? S’agit-il d’un imposteur ?
Dans cette fantaisie romanesque, Benoît Duteurtre revisite la mythologie française et sa dernière figure légendaire — confrontés aux urgences de la mondialisation. Réflexions et observations sur l’époque alternent avec le portrait de ce Général un peu foutraque qui reprend le pouvoir, parle comme un révolutionnaire et ranime jusqu’à l’absurde les idéaux de la vieille Europe.
Biographie de l'auteur
Après Le Voyage en France (prix Médicis 2001), Service clientèle (2003) ou La petite fille et la cigarette (2004), traduits dans plus de vingt langues, Benoît Duteurtre a publié récemment Les Pieds dans l’eau (2008) et Ballets roses (2009).
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— Monsieur… Est-ce que nous nous sommes déjà rencontrés ?

L’ancien hôte de l’Élysée bredouilla :

— Mon général, j’étais votre secrétaire d’État en 1967 !

— Tiens donc, j’avais oublié ! Et ensuite, qu’avez-vous fait ?

— Mais enfin… j’ai pris la tête du parti gaulliste. Et je suis devenu président de la République en 1995.

Affreusement gêné, le chef du protocole répétait au grand homme :

— C’est Jacques Chirac… Jacques Chi-Rac, mon général !

De Gaulle parut surpris avant de reprendre :

— Ah oui, c’est vous ! Eh bien, je ne vous félicite pas. L’élargissement de l’Europe, le retour dans l’Alliance atlantique, la privatisation de tout et n’importe quoi… Bref, le pouvoir pour le pouvoir et des idées aussi fixes que celles d’une girouette : ça n’est pas brillant, pour un soi-disant gaulliste !

Un silence consterné glaçait les invités devant ce sermon public. Heureusement, le Président changea brusquement de ton pour conclure sa mise en scène :

— Mais j’admets que vous vous êtes rattrapé en une ou deux occasions. Bravo pour l’Irak, vous avez agi en bon Français ! Et puis vous êtes sympathique, on ne peut pas le nier. Bienvenue à l’Élysée, mon cher Chirac !

L’ancien chef de l’État demeura quelques instants figé, les yeux brillants, tel un enfant complimenté par une grande personne, tandis que le Général saluait les fils de Michel Debré, puis entamait les présentations des personnalités « nouvelles » — qui avaient commencé leur carrière après sa mort officielle.

Sur cette seconde rangée s’alignaient nombre de sportifs, écrivains, acteurs, chanteurs, chercheurs, auxquels le général de Gaulle montra derechef son savoir-faire. Il avait méticuleusement préparé la rencontre et trouva le moyen d’adresser à chacun un compliment personnel. Tous furent séduits par cet art de suspendre les urgences politiques pour se comporter en maître de maison.

Par le choix de ses invités, il avait souhaité prendre en compte l’évolution de la société. Il félicita quelques informaticiens qui travaillaient à la mise au point d’un système d’exploitation entièrement français dans sa conception comme dans son langage. Il échangea quelques mots avec un repré sentant du Comité pour le logiciel libre, puis sembla particulièrement curieux de faire connaissance avec une égérie transsexuelle. Il se détendit ensuite pour bavarder avec les musiciens des Svinkels, un groupe qui mêlait la provocation des punks aux rythmes du rap sans se départir d’un solide sens de l’humour.

— Alors, monsieur Gérard Baste, comment va le hip-hop ? demanda le vieil homme sur le ton du connaisseur.

— Pour ce qui nous concerne, il s’agit plutôt d’un hip-hop de comptoir. Ambiance café-tabac ! répliqua le chanteur du tac au tac.

— J’aime beaucoup votre idée d’un courant punk… adapté à notre belle langue, osa encore de Gaulle.

— Nous sommes vraiment très touchés d’être ici, renchérit Mr Xavier, musicien métis à la voix douce et chaude.

— Mais, dites-moi, reprit le Président, pourquoi avoir choisi le nom d’une bière hollandaise ? Svinkels ! Vous auriez pu appeler votre groupe Kronenbourg ou Mutzig !

— Très drôle, mon général ! bredouilla le troisième larron, Nikus Pocus, traversé par un sanglot d’émotion, tandis que le Président poursuivait sa tournée en complimentant un groupe de techno chinoise du XIIIe arrondissement, puis un trio de chanteuses arabo-phocéennes.

Le moment était venu de gagner la salle de spectacle. Les huissiers dirigèrent les invités vers les chaises recouvertes de velours rouge, pour assister au traditionnel divertissement proposé par la Comédie-Française. Le décor figurait un parking mal éclairé, où des personnages dénudés demeuraient immobiles et silencieux, puis se mettaient à hurler. Après quinze minutes de texte incompréhensible, le chef de l’État eut quelque peine à dissimuler son impatience. À l’issue de cette création, tandis que le public s’approchait du buffet, il fit signe au chef du protocole et lui demanda à l’oreille :

— Qui m’a choisi ce navet pour la représentation ?

— C’était une proposition de la Comédie-Française, mon général !

— Eh bien, c’était une mauvaise proposition. On doit se distraire, dans ce genre de soirée ; et notre théâtre comporte suffisamment de bonnes comédies : Rostand, Guitry, Tristan Bernard, Ionesco, que sais-je encore…

— C’est qu’ils voulaient donner une pièce contemporaine !

— Alors, trouvez-moi un contemporain amusant ! Vous me soumettrez les programmes, dorénavant.

Le Général se montra plus bienveillant devant l’intermède musical qui suivit : trois chansons interprétées par les Twist Gaullist’s, un de ces groupes qui fleurissaient dans l’enthousiasme de la nouvelle Révolution française. Avec un sourire d’enfant, il écouta, sur un rythme enlevé, leur litanie dirigée contre l’uniformisation des cultures du monde, avant de répéter à chaque refrain leur « fierté de chanter le twist gaulliste ».

Tandis que le groupe se trémoussait sur scène, les convives, de plus en plus détendus, buvaient et parlaient autour des petits fours. Passant dans le fumoir, de Gaulle sortit de sa poche une boîte d’allumettes pour offrir du feu à ses invités — geste hautement symbolique depuis qu’il avait rétabli, un mois plus tôt, des zones fumeurs dans les lieux publics. Une coupe de champagne à la main, il retrouva Mr Xavier, l’un des trois membres des Svinkels. Après avoir consulté discrètement l’une de ses fiches, le Président lui souffla :

— Il paraît que vous aimez la ganja ?

— Je… je dois le reconnaître, monsieur le Général.

De Gaulle le dévisagea avec sympathie avant d’ajouter, sur le ton d’un homme informé des mœurs de la jeunesse :

— Si vous voulez rouler un petit pétard, filez donc aux toilettes et soyez discret. J’ai réussi pour le tabac, mais on ne saurait aller trop vite en besogne.

Tels furent, selon les témoins, quelques-uns des épisodes de cette grande soirée à l’Élysée, un an après le retour du Général. La fête se prolongea tard dans la nuit, alors que le vieil homme s’était retiré depuis longtemps pour retrouver Yvonne dans les appartements privés et regarder enfin son dvd d’Hibernatus.

7

Le monde enchanté du Général

Le lac scintillait dans le creux des forêts. Dégringolant des montagnes, les pentes vives couvertes de sapins plongeaient vers la surface argentée. Sur l’onde, quelques barques de pêcheurs se balançaient mollement dans la douceur printanière. On pouvait encore apercevoir, tout en haut, des plaques neigeuses recouvrant les sommets arrondis ; mais les prairies du rivage étaient parsemées de milliers de jonquilles. Ravi par ces beautés, Mustapha marchait au bord de l’eau et humait à grandes bouffées l’odeur des conifères. Il tenait tendrement la main d’Alba qui tourna vers lui son visage. Deux yeux brillants, sur sa peau noire, exprimaient le bonheur de cet instant.

— On va faire un tour de pédalo ? demanda Mouss en désignant l’embarcadère.

— Tu sais bien que je ne sais pas nager ! répliqua timidement Alba.

— Ne t’inquiète pas, ma chérie : pour toi, je plongerais dans l’eau glacée !

Profitant du pont de quatre jours qui reliait, cette année, l’Aïd el-Kébir au lundi de Pâques, M. et Mme Zeggaï venaient d’arriver à Gérardmer, dans le département des Vosges. Depuis longtemps, l’abondance de jours fériés dans le calendrier français faisait sourire à l’étranger ; les laborieux esprits nordiques se demandaient comment pareille désinvolture avait pu perdurer dans une économie moderne (ils ne comprenaient guère mieux la sieste espagnole et d’autres usages périmés). Ils avaient donc été plus estomaqués encore, à l’automne précédent, lorsqu’un décret du Général avait ajouté au calendrier plusieurs fêtes juives et musulmanes — « pour accompagner l’évolution de la société française ». De fait, la mesure pouvait paraître surprenante, car la pratique religieuse semblait plutôt reculer dans ce pays où la population se passionnait davantage pour la politique. Mais les jours chômés permettaient aussi de rompre avec les surenchères de la consommation et du profit — idée centrale du catéchisme vraiment gaulliste que Mustapha défendait avec ardeur :

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