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Le donjon [=La forteresse noire / The Keep - fr]

Электронная книга - «Le donjon [=La forteresse noire / The Keep - fr]». Краткое содержание книги:

Adressé durant l'hiver 41 au Q.G. des armées du IIIe Reich, cet incroyable message, venu d'une antique forteresse de Transylvanie, est signé du capitaine Woermann, un soldat d'expérience…
Aussitôt le major SS Kaempffer lui est envoyé. Homme de fer, il va cependant découvrir la peur face au spectacle des cadavres atrocement déchiquetés. Et sa garde de SS est impuissante : chaque nuit fait une nouvelle victime, gorge sectionnée…
Alors Kaempffer, qui ne veut ni fuir ni renoncer, appelle à la forteresse un vieil archéologue et sa fille qui ont été tous deux initiés aux sciences interdites…
Mais d'où vient qu'à cet instant, au Portugal, un homme reçoit en rêve l'ordre impérieux de se rendre là-bas ? Il partira.
Bientôt tout est prêt pour un combat aux dimensions de l'humanité…
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— Vous ne pouvez être Cuza. Il a cinquante-six ans. Vous êtes trop vieux !

— C’est pourtant moi.

Les hommes se tournèrent vers Magda.

— C’est vrai ? C’est bien l’ancien professeur de l’université de Bucarest ?

Morte de peur, Magda était incapable de prononcer un mot. Elle se contenta de hocher la tête.

— Que voulez-vous de moi ? dit alors son père.

— Nous devons vous emmener à la gare et vous conduire à la correspondance de Campina où vous rencontrerez des représentants du IIIe Reich. Ensuite…

— Des Allemands ? Mais pourquoi ?

— Vous n’avez pas à poser de questions ! Ensuite…

— Cela veut dire qu’ils n’en savent rien eux-mêmes, murmura-t-il, si doucement que seule Magda l’entendit.

— Ensuite, reprit le garde, vous serez emmené au col de Dinu.

La surprise de Papa était égale à celle de Magda mais il se ressaisit rapidement.

— J’aimerais vous obliger, messieurs, dit-il en tendant ses pauvres mains, car peu d’endroits au monde sont plus fascinants que le col de Dinu. Mais, comme vous le voyez, je suis infirme.

Les deux gardes demeurèrent silencieux. Ils fixaient le vieil homme, et Magda devinait leurs pensées. Papa n’avait plus que la peau sur les os, et on lui eût aisément donné quatre-vingts ans. Le papier mentionnait pourtant un homme de cinquante-six ans.

— Vous allez venir avec nous !

— C’est impossible ! s’écria Magda. Vous allez le faire mourir !

Les deux hommes se regardèrent. Ils devaient amener le professeur Cuza au col de Dinu. Le plus rapidement possible. Et vivant. Mais le vieillard qui se trouvait en face d’eux ne semblait même pas capable d’atteindre la gare.

— J’y arriverai peut-être, si vous autorisez ma fille à m’accompagner, dit doucement Papa.

— Mais tu ne peux pas faire ça !

— Magda… ces hommes veulent m’emmener, et il faut que tu viennes avec moi. Il le faut !

Sa voix était plus ferme, ses yeux plus durs. Elle ne parvenait pas à comprendre ce qu’il avait en tête mais elle se devait de lui obéir.

— Oui, Papa.

Sa voix se radoucit :

— Est-ce que tu sais quelle direction nous allons prendre, ma chérie ?

Il voulait lui dire quelque chose, ouvrir une porte de son esprit. Et elle se souvint du rêve qu’elle avait fait une semaine auparavant, de la valise qu’elle avait cachée sous le lit.

— Le nord !

Les deux hommes de la Garde de Fer étaient assis sur la banquette de l’autre côté du couloir central du wagon ; ils parlaient à voix basse, quand ils ne tentaient pas de percer du regard les vêtements épais de Magda. Papa était installé près de la fenêtre. Bucarest était déjà loin, et il leur faudrait parcourir en tout près de cent kilomètres. Pourvu que cela ne fût pas trop pour lui…

— Est-ce que tu sais pourquoi je t’ai fait venir ? demanda-t-il d’une voix sèche.

— Non, Papa, et je ne vois pas non plus pourquoi tu y vas. Tu aurais bien pu refuser. Il aurait suffi pour cela que leurs supérieurs te voient.

— Ils s’en moquent bien ! Et puis, je ne suis pas exactement le cadavre vivant que je parais.

— Ne parle pas comme ça !

— Il y a longtemps que je ne mens plus, Magda. Je sais que j’ai autre chose que des rhumatismes articulaires, qu’il n’y a pas d’espoir et que le temps m’est compté. C’est pour cela que je veux l’utiliser au maximum.

— Ce n’est pas une raison pour accepter d’aller au col de Dinu !

— Pourquoi cela ? C’est un endroit qui m’a toujours plu, et il me serait agréable d’y mourir. Ils ont besoin de moi, là-bas, et il est inutile de refuser. Mais sais-tu au moins pourquoi j’ai voulu que tu m’y accompagnes ?

Magda réfléchit. Son père était aussi son maître, il jouait les Socrate et ses questions amenaient son interlocuteur à découvrir par lui-même les réponses. Elle trouvait souvent cette méthode ennuyeuse et s’efforçait d’aboutir le plus rapidement possible au résultat. Mais aujourd’hui, elle se sentait trop nerveuse pour se concentrer.

— Pour te servir d’infirmière, bien entendu, lança-t-elle.

Elle regretta aussitôt ses paroles mais son père semblait ne pas les avoir entendues ; il était trop préoccupé par ce qu’il avait à lui dire pour s’offenser d’une telle remarque.

— Oui, fit-il en baissant la voix, c’est ce qu’ils croiront. Mais cela te donnera surtout la chance de quitter ce pays ! Tu profiteras de la première occasion pour franchir les collines !

— Non, Papa !

— Écoute-moi ! dit-il en s’approchant d’elle. Cette chance ne se représentera jamais plus. Nous sommes souvent allés dans les Alpes, et tu connais bien le col de Dinu. L’été sera bientôt là, tu pourras te cacher et fuir vers le sud.

— Pour aller où ?

— Je ne sais pas – n’importe où ! Va en Amérique, en Turquie, en Asie ! N’importe où, mais ne reste pas en Europe !

— Une femme, voyager seule en temps de guerre, dit Magda d’une voix qui s’efforçait de ne pas paraître trop sinistre…

— Tu dois essayer !

— Papa, que se passe-t-il ?

Il regarda longuement par la fenêtre avant de lui dire d’une voix mourante, à peine audible :

— C’en est fini pour nous. Ils vont nous effacer à tout jamais de ce continent.

— Mais qui ça, nous ?

— Nous, les Juifs ! Il n’y a plus d’espoir pour nous en Europe.

— Ne sois pas si…

— C’est la vérité ! La Grèce vient de se rendre ! Te rends-tu compte qu’ils n’ont pas perdu une seule bataille depuis qu’ils ont envahi la Pologne, il y a un an et demi ? Personne n’a pu leur résister plus de six semaines. Rien ne peut les arrêter ! Et le dément qui les dirige veut rayer notre race de la surface de la Terre. Tu sais ce qui se passe en Pologne : ce sera bientôt la même chose chez nous. La fin des Juifs de Roumanie n’a été retardée que parce que le traître Antonescu et la Garde de Fer sont à couteaux tirés mais ils vont bientôt oublier leurs griefs respectifs.

— Tu te trompes. Papa, dit vivement Magda. Le peuple roumain ne le permettra pas.

Il posa sur elle des yeux étonnamment vifs.

— Tu crois cela ? Regarde-nous, regarde ce qui s’est déjà passé. Est-ce que quelqu’un a protesté quand le gouvernement a entrepris la « roumanisation » des biens et des affaires appartenant aux Juifs ? L’un de mes chers collègues de l’université a-t-il seulement demandé pourquoi j’ai été renvoyé ? Personne ne s’intéresse à nous, personne !

Il se tourna à nouveau vers la fenêtre. Magda aurait voulu trouver des paroles susceptibles de l’apaiser mais les mots ne venaient pas. Elle savait que des larmes auraient coulé sur ses joues si la maladie ne l’avait rendu incapable de pleurer. Il avait toutefois repris la maîtrise de soi quand il s’adressa de nouveau à elle.

— Et nous voici à présent dans ce train, sous la garde de fascistes roumains qui vont nous livrer à des fascistes allemands. Nous sommes perdus !

Elle se prit à contempler la nuque de son père. Qu’il était devenu cynique et amer ! Mais comment aurait-il pu en être autrement ? Il avait une maladie qui le rongeait lentement, une maladie qui déformait ses membres et ses doigts, desséchait sa peau pour la transformer en une sorte de parchemin, le privait de salive au point qu’il ne pouvait presque plus déglutir. Quand à sa carrière… après des années passées à l’université où il faisait autorité en matière de folklore roumain et où il était le numéro deux du département d’Histoire, il avait été chassé sans le moindre ménagement. Bien sûr, on avait prétexté sa maladie, mais il savait que c’était uniquement parce qu’il était juif.

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