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Le donjon [=La forteresse noire / The Keep - fr]

Электронная книга - «Le donjon [=La forteresse noire / The Keep - fr]». Краткое содержание книги:

Adressé durant l'hiver 41 au Q.G. des armées du IIIe Reich, cet incroyable message, venu d'une antique forteresse de Transylvanie, est signé du capitaine Woermann, un soldat d'expérience…
Aussitôt le major SS Kaempffer lui est envoyé. Homme de fer, il va cependant découvrir la peur face au spectacle des cadavres atrocement déchiquetés. Et sa garde de SS est impuissante : chaque nuit fait une nouvelle victime, gorge sectionnée…
Alors Kaempffer, qui ne veut ni fuir ni renoncer, appelle à la forteresse un vieil archéologue et sa fille qui ont été tous deux initiés aux sciences interdites…
Mais d'où vient qu'à cet instant, au Portugal, un homme reçoit en rêve l'ordre impérieux de se rendre là-bas ? Il partira.
Bientôt tout est prêt pour un combat aux dimensions de l'humanité…
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Depuis, sa santé avait décliné, on lui avait interdit de poursuivre ses recherches historiques et on l’avait expulsé de sa maison. Mais, par-dessus tout, il savait que la machine implacable qui broyait les autres peuples allait bientôt s’en prendre à la Roumanie.

Oui, il est amer ! se disait-elle, mais il a le droit de l’être.

Et moi aussi, j’ai le droit de l’être. C’est ma race et mon héritage qu’ils veulent détruire. Avant de s’en prendre à ma vie.

Non, pas sa vie. C’était impossible. Elle ne l’accepterait jamais. Mais ils avaient certainement anéanti l’espoir d’être plus que la secrétaire et l’infirmière de son père. Le revirement soudain de l’éditeur de musique en était la preuve irréfutable.

Pourquoi n’ai-je pas le droit de laisser mon empreinte en ce monde, aussi discrète soit-elle ? Mon recueil de chansons… je ne demande pas à ce qu’il soit célèbre mais un jour, peut-être, dans cent ans, quelqu’un l’ouvrira et jouera l’une de mes mélodies… Et quand la chanson sera terminée, il refermera le livre et verra mon nom sur la couverture. Oui, ce musicien saura que Magda Cuza a existé.

Elle soupira. Elle n’abandonnerait pas si facilement. La situation était assez mauvaise, et elle irait certainement en empirant. Mais l’espoir demeurait.

Le train passait devant un campement de Tziganes. Les roulottes aux couleurs vives étaient disposées autour d’un feu de bois. L’étude du folklore roumain avait permis à Papa de connaître les Tziganes, qui l’avaient autorisé à partager leurs traditions orales.

— Regarde, dit-elle, dans l’espoir de lui réchauffer le cœur, des Tziganes !

— Je les vois, fit-il, sans enthousiasme. Dis-leur adieu, car eux aussi sont condamnés.

— Assez, Papa !

— C’est la vérité, pourtant. Les Roms sont un cauchemar pour les autorités, et ils seront éliminés. Ce sont des esprits libres, qui aiment les foules, le rire et l’oisiveté. La mentalité fasciste ne peut le tolérer. Ils sont nés sous la roulotte de leurs parents et n’ont ni travail ni adresse permanente. Leur nom même change, car ils en ont trois en vérité : un pour les gadjés, un deuxième qu’ils utilisent entre membres d’une même tribu, et un troisième secret, que leur mère leur chuchote à l’oreille à leur naissance pour confondre le Diable au cas où il viendrait les chercher. Les Tziganes constituent une véritable abomination pour la mentalité fasciste.

— Peut-être, dit Magda, mais nous ? Pourquoi sommes-nous une abomination ?

— Je ne sais pas, et je crois que personne ne le sait. Nous sommes de bons citoyens, nous sommes industrieux, nous payons nos impôts. Peut-être est-ce tout simplement notre lot. Non, je n’en sais rien, de même que je ne sais pas pourquoi nous devons nous rendre au col de Dinu. La seule chose intéressante, c’est le donjon, mais il ne passionne que les férus d’histoire. Pas les Allemands.

Il s’appuya contre le dossier et ferma les yeux. Bientôt, il dormit, en ronflant doucement. Le train laissa derrière lui les cheminées et les citernes de Ploiesti puis dépassa Floresti. Magda passa tout ce temps à se demander ce que leur réservait l’avenir et pourquoi les Allemands voulaient rencontrer son père au col de Dinu.

Les plaines s’étiraient, et Magda s’abandonna à la rêverie. Elle avait épousé un homme beau, aimable, intelligent. Ils étaient très riches et s’achetaient des livres et des objets anciens ; leur maison ressemblait à un véritable musée. Et cette maison se dressait dans un pays lointain où personne ne leur reprocherait d’être Juifs…

Un pauvre sourire se dessina sur les lèvres de Magda. Il était bien trop tard pour que tout ceci fût autre chose qu’une rêverie. A trente et un ans, aucun homme ne voudrait l’épouser et lui donner des enfants.

Elle n’était plus bonne qu’à servir de maîtresse. Et cela, elle ne l’accepterait jamais.

Pourtant, il y avait eu quelqu’un, une douzaine d’années plus tôt… Mihail, un des étudiants de Cuza. Ils étaient très attirés l’un par l’autre, mais la mère de Magda était morte, et elle avait dû la remplacer auprès de Papa. Mihail avait été écarté. Elle pensait à lui, parfois. Depuis, il avait pris une autre femme, et il avait eu trois enfants. Magda, elle, restait seule.

Les collines succédèrent bientôt aux plaines et le train aborda la première montée. Le soleil brillait au-dessus des Alpes. Dans quelques instants, ils arriveraient à Campina. Magda aida son père à enfiler un pull-over. Ensuite, elle arrangea son fichu et se rendit à l’extrémité du wagon, où avait été rangé le fauteuil roulant. Le plus jeune des deux gardes l’y suivit. Pendant tout le voyage, elle avait senti son regard posé sur son corps, dont il essayait de découvrir les véritables contours par-delà les plis lourds du vêtement.

Magda se pencha pour remettre en place les coussins du fauteuil quand une main se plaqua sur ses fesses avant de tenter de s’insinuer entre ses jambes. Une nausée gonfla en elle mais elle se retourna brusquement en se retenant pour ne pas enfoncer ses ongles dans les yeux du garde.

— Je croyais que ça te plairait, dit-il en la prenant par l’épaule. Tu n’es pas mal pour une Juive, et je suis sûr que tu cherches un homme, un vrai.

Magda le dévisagea. Il n’avait rien d’« un homme, un vrai ». Il avait à peine plus de dix-huit ans et sa lèvre supérieure s’ornait d’une moustache si claire qu’on eût dit une ombre de maquillage. Il se frotta contre elle et la poussa vers la porte.

— Allons dans la prochaine voiture, c’est le fourgon à bagages.

— Non, fit-elle, impassible.

Il la poussa plus rudement.

— Grouille-toi !

Sans cesser de le regarder, elle dit :

— Vous ne pouvez pas trouver de fille qui veuille de vous ?

— Oh si ! fit-il, en clignant de l’œil.

— Dans ce cas, pourquoi forcez-vous les autres ?

— Tu me remercieras après, dit-il en ricanant.

Magda ne savait plus que faire. Elle pensa un instant le frapper et crier, mais les freins du wagon se mirent à grincer.

Le train entrait en gare de Campina.

— On n’a plus le temps, dit-il en jetant un coup d’œil par la fenêtre. Dommage.

Sauvée. Magda ne dit rien. Elle en aurait pleuré de bonheur.

Le jeune garde se redressa et tendit la main en direction du quai.

— Je crois que tu m’aurais trouvé très doux comparé à eux.

Magda se pencha à son tour. Elle vit quatre hommes en uniforme noir et se sentit défaillir. Elle avait trop entendu parler des SS pour ne pas les reconnaître au premier coup d’œil.

XII

KARABURUN, TURQUIE
Mardi 29 avril
18 heures 2

Debout sur la digue, le rouquin regardait les dernières lueurs du soleil projeter l’ombre de la pile loin au-dessus de la mer. La mer Noire. Quel nom ridicule. Elle était bleue et ressemblait à un océan. Tout autour de lui, de petites maisons de brique et de stuc s’entassaient jusqu’au bord de l’eau ; leurs toits de tuiles rouges avaient à présent la même couleur que le soleil couchant.

Il ne lui avait pas été très difficile de se procurer un bateau. La pêche était assez bonne mais les hommes étaient très pauvres…

Il ne s’agissait plus d’une embarcation longue et souple mais d’un sardinier aux flancs couverts de sel. Ce n’était pas exactement ce qu’il recherchait, mais c’était tout de même mieux que rien.

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