Au bonheur des ogres
- Автор: Пеннак Даниэль
- Серия: Saga Malaussène #1
- Год: 1985
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070490042
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Au bonheur des ogres». Краткое содержание книги:
Côté cœur, tante Julia a été séduite par ma nature de bouc (de bouc émissaire).
Côté boulot, la première bombe a explosé au rayon des jouets, cinq minutes après mon passage. La deuxième, quinze jours plus tard, au rayon des pulls, sous mes yeux. Comme j'étais là aussi pour l'explosion de la troisième, ils m'ont tous soupçonné.
Pourquoi moi ?
Je dois avoir un don…
— C’était un salaud de la pire espèce !
N’exagérons rien, l’espèce est assez répandue, et sa saloperie excusable puisqu’elle s’en fait un devoir.
— Tu le connaissais ?
— Non, mais je sais à quoi il occupait ses loisirs.
— A se branler dans les photomatons ?
Là, un éclair dans son œil.
— Tout juste, Ben.
Je ne vois pas ce que ça a de si monstrueux (ni de si agréable).
— En y contemplant des petits souvenirs.
Frémissante, sa voix, tout à coup. Frémissante d’une colère que je ne lui ai jamais connue.
— Allez, Théo, déballe !
Il se relève, ôte le tablier à pâquerettes, sort un portefeuille de la poche de sa veste, y prend ce qui me semble être une vieille photographie, et me la tend.
— Regarde ça.
C’est en effet une photo assez ancienne, massicotée façon Petit Lu, en noir et blanc. Mais très noire, alors ! Très noire. On y voit le corps athlétique du professeur Léonard, vingt ou trente ans plus tôt, nu des pieds jusqu’au sommet pointu de son crâne, debout, l’œil flamboyant, la gueule fendue par un rictus démoniaque, les bras tendus, immobilisant sur une table un autre corps…
— Oh ! non…
Je relève les yeux. Le visage de Théo ruisselle de larmes.
— Il est mort, Ben.
Je regarde de nouveau la photo. Quel instinct nous indique qu’une montre est arrêtée, fût-ce à l’heure juste ? L’enfant que le professeur Léonard maintient plaqué sur la table est mort, il n’y a pas de doute.
— Où as-tu trouvé ça ?
— Dans la cabine, il la tenait encore à la main.
Long silence, pendant lequel je regarde la photo de plus près. Il y a l’homme nu, ses muscles tendus, luisants comme des éclairs, (les reflets du flash sur la sueur, je suppose). Sur ce qui peut être une table, il y a la forme blanche de l’enfant, les jambes ballant dans le vide. Et, au pied de la table…
— Qu’est-ce que tu vois au pied de la table ?
Théo approche la photo de ma lampe de chevet et s’essuie les joues du revers de la main.
— Je ne sais pas, des vêtements, peut-être, des vêtements en tas.
Oui, un tas de quelque chose qui se dissout dans un camaïeu d’ombres de plus en plus profondes, jusqu’à cette obscurité vibrante d’où jaillit la blanche vision de l’enfant immolé.
— Pourquoi ne l’as-tu pas donnée à la police ?
— Pour qu’ils chopent le type qui a tué ce fumier ? Pas question !
— Mais c’est un hasard, Théo, ça aurait aussi bien pu être toi.
A peine ai-je prononcé cette phrase, que je n’y crois plus tout à fait.
— Mettons que je ne veux pas qu’on mette le hasard en prison, Ben.
— Laisse cette photo ici, ne trimballe pas ça sur toi.
Après le départ de Théo, la photo planquée dans le tiroir de ma table de nuit, je m’endors. Comme une pierre qui tombe. Quand j’atteins le fond, une espèce de gorille avec une gueule d’incinérateur se fait une fricassée de petits enfants qui frétillent dans une poêle. C’est alors que les ogres Noël font leur entrée. Les ogres Noël…
23
« IL A VU SA MORT EN FACE ! » hurle la une du journal le lendemain. Suivent quatre agrandissements de photomaton qui bouffent la page entière (Bon sang, c’est vrai qu’il fonctionnait, cet appareil !). Les quatre derniers gros plans du professeur Léonard.
L’homme est plus que chauve, cheveux rasés et sourcils épilés. Il a le front haut, lisse, les arcades accentuées, les oreilles pointues, la mâchoire forte sous des joues empâtées, le teint pâle mais c’est peut-être l’éclairage. (De nouveau l’impression d’avoir vu ce visage quelque part.) Sur la première photo, sa tête est légèrement rejetée en arrière, sa bouche droite et sans lèvres paraît une cicatrice au bas du visage. Sous les paupières lourdes, le regard est sombre, froid, totalement inexpressif, d’une profondeur inquiétante. L’ensemble est figé, non par un manque d’expression naturelle, mais par la volonté délibérée de ne rien exprimer. Sur la deuxième photo, tout ce puissant édifice de graisse et de muscles semble la proie d’un tremblement général, les paupières se soulèvent, révélant l’iris tout entier, transpercé par une pupille d’un noir absolu qui attire irrésistiblement le regard. Les lèvres ébauchent un rictus, le rictus creuse deux fossettes où s’effondre la masse des joues. Sur la troisième photo, le visage éclate. Les accents circonflexes des arcades se brisent, le front et le crâne sont secoués de vagues, les pupilles dévorent l’iris, la bouche partage le visage d’une crevasse diagonale, les joues sont comme aspirées, quelque chose qui ressemble à un dentier est projeté en avant, tout est flou. La dernière photographie est celle d’un mort. Du moins de sa partie visible. Il a dû se tasser sur le tabouret à pivot après l’explosion. On ne voit que l’orbite gauche, évidée et sanglante. Une partie de la peau du crâne est arrachée.
Ma tête à moi ne vaut guère mieux, entre les mains de Clara qui me soigne.
— Vas-y mollo avec les compresses, je me fais l’effet d’un artichaut au bain-marie.
— Elles sont à peine tièdes, Benjamin.
L’émotion est là quand ma petite sœur m’appelle Benjamin. C’est comme si elle étirait le prénom pour endiguer un trop-plein d’affection.
— Ils t’ont fait une sacrée tête, tu sais !
— Et encore, si tu voyais l’intérieur… Qu’est-ce que tu penses de ces quatre photos ?
Clara se penche sur le journal et me sort sa réponse, technique, précise, la réponse de son œil :
— Je pense que les journalistes écrivent n’importe quoi ; ce n’est pas sa mort que cet homme voit en face (d’ailleurs, on n’a jamais vu une bombe tuer en quatre temps), c’est autre chose, quelque chose qu’il tient au bout de son bras, juste au-dessous de l’objectif.
(Eh ! oui, ma Clarinette, oui, oui…)
— Cette espèce d’éclatement du visage s’est produit avant l’explosion, Ben.
(Oui, oui, oui.)
— Quant à son expression, ce n’est pas une expression de douleur, mais de plaisir.
Là, ma petite sœur, je la regarde un bon moment. Puis je bois une minuscule gorgée de café, que je laisse m’envahir doucement, avant de lui demander :
— Dis-moi, si tu voyais une photo terrible, bouleversante, quelque chose qu’on ne peut vraiment pas regarder longtemps, qu’est-ce que tu ferais ?
Elle se lève, met son gros Lagarde et Michard dans son sac, prend son casque de mobylette, m’embrasse avec précaution, et, sur le pas de la porte, juste avant de sortir, répond :
— Je ne sais pas, je suppose que je la photographierais.
C’est à cinq heures de l’après-midi, avec l’arrivée de Thérèse, que je comprends à quoi me faisait penser la belle gueule méphitique du professeur Léonard, ce sentiment de déjà vu…
— C’est lui, Ben, c’est lui, c’est lui !
Thérèse se tient debout devant Julius et moi, le journal à la main, toute tremblante. Sa voix vibre de cette ferveur effrayée qui annonce les grandes crises. Le plus doucement possible, je demande :
— Qui ça, lui ?
— Lui ! hurle-t-elle en me tendant un livre qu’elle vient d’arracher à sa bibliothèque :
— Aleister Crowley !
(Ah ! oui, Aleister Crowley, le fameux mage anglais, grand copain de Belzébuth : Leamington 1875 — Hastings 1947, je connais…)
Le livre est ouvert sur une photographie qui est en tout point semblable à la première des quatre photos de Léonard. En tout cas, très ressemblante. Sous la photo, cette légende : La Bête, 666, Aleister Crowley.