Au bonheur des ogres
- Автор: Пеннак Даниэль
- Серия: Saga Malaussène #1
- Год: 1985
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070490042
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Au bonheur des ogres». Краткое содержание книги:
Côté cœur, tante Julia a été séduite par ma nature de bouc (de bouc émissaire).
Côté boulot, la première bombe a explosé au rayon des jouets, cinq minutes après mon passage. La deuxième, quinze jours plus tard, au rayon des pulls, sous mes yeux. Comme j'étais là aussi pour l'explosion de la troisième, ils m'ont tous soupçonné.
Pourquoi moi ?
Je dois avoir un don…
Et, sur la page voisine, ce texte, aux relents sulfureux :
« La seule loi est : Fay ce que voudras. Car chaque homme est une étoile. Mais la plupart ne le savent pas. Les athées les plus endurcis sont eux-mêmes des bâtards du christianisme. Le seul qui a osé dire : « Je suis Dieu » est mort fou, bercé par sa chère Maman armée d’un crucifix. Il s’appelait Friedrich Nietzsche. Les autres, les humanoïdes de notre xxe siècle, ont remplacé Jésus-Christ par Mammon, et les fêtes par les guerres mondiales. Ils ne sont pas peu fiers d’être tombés plus bas que leurs prédécesseurs. Après les sublimes avortons, les sordides avortons. Après le règne de l’humain trop humain, la dictature de l’infrahumain… »
— Il n’est pas mort, Ben, il n’est pas mort, il s’est réincarné !
Ça y est, on est parti.
— Calme-toi, ma petite chérie, il est tout ce qu’il y a de plus mort, trucidé dans un photomaton.
Non, il s’est une fois de plus effacé derrière les apparences de la mort, pour mieux resurgir ailleurs et continuer son œuvre.
(La photo aux éclairs de chair morte me traverse la tête : « son œuvre » ! Je sens que je vais m’énerver.)
— Ben, regarde, il se faisait appeler « Léonard » !
Ici, son sang, sa voix, se retirent derrière une peur toute pâle. Le journal lui échappe des mains, comme dans un film, et elle répète :
— Léonard…
Julius tire la langue.
— Oui, il s’appelait Léonard, et alors ?
Ça y est, je m’énerve.
— Et alors, c’est le nom qu’on donnait au Diable par les nuits de sabbat. Le Diable, Ben ! Mammon ! Lucifer !
Ça y est, je suis hors de moi.
Je me lève posément, le livre de Crowley à la main, c’est un machin recouvert de maroquin vert frappé d’un signe d’or, genre bibliothèque de l’en-deçà (j’ai laissé Thérèse en empiler des tonnes sur ses étagères — « éducateur », tu parles !), je le déchire sans un mot et envoie valser les deux moitiés à travers l’appartement. Sur quoi, je prends ma pauvre Thérèse de frangine par les épaules, la secoue doucement d’abord, puis de plus en plus violemment, lui explique posément d’abord, puis de plus en plus hystériquement, que j’en ai ma dose de ses conneries astro-prévisionnelles et de ses sataneries de bazar, que je ne veux plus jamais l’en entendre parler, que c’est un exemple déplorable pour le Petit (« déplorable », oui, j’ai dit « déplorable »), que je lui flanquerai la rouste de sa vie si elle remettait ça une seule fois, une seule fois, tu m’entends bougre de conne !
Et, comme si ça ne suffisait pas, je me rue sur sa bibliothèque, balayant tout des deux mains : bouquins, grigris et statuettes de tous poils passent en sifflant au-dessus de Julius et finissent en explosion de plâtre polychrome contre les murs de la boutique, jusqu’à ce que la Yemanja des travelots elle-même rende son âme bahianaise aux pieds de Thérèse pétrifiée.
Puis je me retrouve dehors, avec mon chien. Dehors, dans la rue. Je marche comme un perdu vers l’école du Petit. Désir insensé de prendre le Petit dans mes bras, lui et ses lunettes roses, de lui raconter le plus joli conte du monde (malheur nulle part, ni au début ni à la fin) et je cherche en marchant (douceur partout, cueillie sans angoisse), et je ne trouve pas, putain de littérature de merde, réalisme à tous les étages, mort, nuit, ogres, fées putrides ! Les passants se retournent sur le dingue à tête bosselée accompagné du chien qui tire la langue. Mais ils n’en connaissent pas plus que moi, des contes idéaux, les passants ! Et ils s’en tapent ! Et ils rient du rire carnassier de l’ignorance, le rire féroce du mouton aux mille dents !
Et tout à coup la rage tombe. C’est qu’une toute petite chose ronde, louchant derrière ses lunettes roses, vient de me sauter dans les bras.
— Ben ! Ben ! La maîtresse, elle nous a appris une poésie très jolie !
(Enfin ! De l’air ! Vive la maîtresse !)
— Tu me la récites ?
Le Petit noue ses bras autour de mon cou, et me récite la poésie très jolie, comme récitent tous les petits, à la façon des pêcheurs de perles, sans respirer une seule fois.