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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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— Ben, je sais pas… Pour me plaire à moi par exemple. Ça me ferait de la peine que tu deviennes tout vieux et tout plissé… Moi, je veux avoir un bon-papa fort et bronzé comme Tarzan.

Elle sait parler aux hommes, cette gamine, pensa Carmen. Il rayonne de fierté, le père Grobz. Jusqu’à la peau de son crâne chauve qui se plisse de plaisir. Il va, comme d’habitude, lui filer un beau billet quand il partira. À chaque fois, ça ne manque pas, il lui roule un billet dans la main sans que personne s’en aperçoive.

Rasséréné par l’échange qu’il avait eu avec Hortense, Marcel s’était tourné vers Philippe Dupin et échangeait quelques informations sur l’état de la Bourse. À la hausse, à la baisse dans les prochains mois ? Se dégager ou, au contraire, investir ? Et sur quoi ? Des actions ou de la devise ? Que disent les milieux d’affaires ? Philippe Dupin écoutait, sans l’écouter, ce beau-père qui semblait très en forme. Je dirais même gaillard, il reverdit à vue d’œil, elle a raison, la petite, se dit Carmen, elle ferait bien de faire attention, la mère Grobz !

Carmen fut arrachée à l’examen des convives par l’extra qui demandait s’il convenait de servir le café dans le salon ou à table.

— Dans le salon, ma petite… Je m’en occupe, débarrassez la table. Et mettez tout dans le lave-vaisselle. Sauf les flûtes à champagne qu’il faut laver à la main.

À peine le dessert avalé, Alexandre entraîna sa cousine Zoé dans sa chambre, laissant Hortense à table. Hortense restait toujours en compagnie des grandes personnes. Elle se faisait toute petite, arrivait à se faire oublier, elle si piquante, si hardie la minute d’avant, elle se fondait dans le décor et écoutait. Elle observait, déchiffrait une phrase en suspension, un lapsus, une exclamation indignée, un silence pesant. Cette gamine est une vraie fouille-merde, pesta Carmen. Et personne ne s’en méfie ! Je vois bien son manège. Et elle a compris que je l’avais démasquée. Elle ne m’aime pas, mais elle me craint. Ce soir, il va falloir que je l’occupe, que je l’emmène dans le petit salon pour regarder un film.

Comme la conversation languissait, Hortense elle-même se lassa et suivit Carmen sans difficulté.

Dans le grand salon, Joséphine prit son café en priant le ciel que les questions ne lui tombent pas dessus en rafales. Elle essaya d’engager la conversation avec Philippe Dupin, mais celui-ci s’excusa : son portable sonnait, c’était important et si elle n’y voyait pas d’inconvénient… Il se réfugia dans son bureau pour répondre.

Chef lisait un journal économique posé sur la table basse. Madame mère et Iris parlaient de changer les rideaux d’une chambre à coucher. Elles firent signe à Joséphine de venir s’asseoir auprès d’elles, mais Jo préféra aller tenir compagnie à Marcel Grobz.

— Ça va, ma petite Jo, ça boume la vie ?

Il avait une de ces manières de parler : il employait des expressions qui n’avaient plus cours. Avec lui, on voyageait dans les années soixante, soixante-dix. Ce doit être la seule personne que je connais à dire encore « c’est chouette » ou « ça boume » !

— On peut dire ça comme ça, Chef.

Il lui fit un clin d’œil appuyé, revint un instant à son magazine et, voyant qu’elle ne partait pas, comprit qu’il était obligé de lui faire la conversation.

— Et ton mari, toujours en rade ?

Elle hocha la tête sans répondre.

— C’est dur, actuellement. Faut serrer les fesses, attendre que ça passe…

— Il cherche tout de même… Il fait les petites annonces tous les matins.

— S’il trouve rien, il peut toujours venir me voir… Je le caserai quelque part.

— Tu es gentil, Chef, mais…

— Mais il faudra qu’il se courbe un peu. Parce qu’il est fier ton mari, hein, Jo ? Et de nos jours, on n’a plus les moyens de faire le fier. De nos jours, on se couche. On se couche et on dit merci patron ! Même le gros Marcel, il se décarcasse pour trouver des marchés nouveaux, des idées nouvelles et il remercie le ciel quand il a signé un nouveau contrat.

Il se tapotait le ventre en parlant.

— Faut lui dire ça à Antoine. La dignité, c’est un luxe. Et il n’a pas les moyens de ce luxe-là, ton mari ! Vois-tu, ma petite Jo, ce qui me sauve, moi, c’est que je viens de la misère. Alors ça me gêne pas d’y retourner. Y a un proverbe sénégalais qui dit : « Quand tu ne sais pas où tu vas, arrête-toi et regarde d’où tu viens. » Moi je viens de la mouise, alors…

Joséphine fit un effort pour ne pas avouer à Marcel qu’elle n’en était pas loin, elle aussi, de la mouise.

— Mais tu vois, Jo, à y bien considérer… Si je devais engager une personne dans la famille, je préférerais que ce soit toi. Parce que toi, tu dois être dure à la tâche… Alors que ton mari, je suis pas sûr qu’il veuille mettre les mains dans le cambouis. Enfin, je me comprends…

Il eut un rire gras.

— Je lui demande pas de devenir garagiste.

— Non, je sais, Chef. Je sais…

Elle lui caressa l’avant-bras et le considéra avec bienveillance. Il en fut gêné, interrompit brusquement son rire, se racla la gorge et replongea dans la lecture de son journal.

Elle resta un moment assise à côté de lui, espérant qu’il allait relancer la conversation et qu’elle échapperait à la curiosité de sa mère et de sa sœur, mais Marcel ne faisait pas mine de reprendre leur dialogue. C’est toujours comme ça avec Chef, se dit Joséphine, quand il m’a parlé dix minutes, il se sent quitte et passe à autre chose. Je ne l’intéresse pas. Ce doit être une vraie corvée, ces soirées familiales, pour lui. Comme pour Antoine. Les hommes en sont exclus. Ou plutôt ils ne sont autorisés qu’à y faire de la figuration, pas plus. On sent que le vrai pouvoir est entre les mains des femmes. Enfin, pas de toutes les femmes ! Moi, je fais tapisserie. Elle se sentit isolée. Elle jeta un rapide coup d’œil sur Iris qui parlait à sa mère tout en jouant avec ses longues boucles d’oreilles qu’elle avait ôtées et en balançant ses pieds aux ongles vernis assortis aux ongles de ses mains. Quelle grâce ! Il n’est pas possible, se dit-elle, de considérer que cet être resplendissant, exquis, raffiné appartienne au même sexe que moi. Il faudrait inventer des sous-catégories dans le classement des humains en deux sexes. Sexe féminin, catégories A, B, C, D… Iris relèverait de la catégorie A et moi de la D. Joséphine se sentait exclue de cette féminité voluptueuse et tranquille qui enveloppait chaque geste de sa sœur. Chaque fois qu’elle avait essayé de l’imiter, l’expérience s’était terminée en une humiliation brûlante. Un jour, elle avait acheté des sandales en crocodile vert amande – vues aux pieds d’Iris –, et elle arpentait le couloir de l’appartement, attendant qu’Antoine la remarque. Il s’était exclamé : « Quelle drôle de démarche ! Avec ces machins-là aux pieds on dirait un travesti ! » Les ravissantes petites mules étaient devenus des machins, et elle un travelo…

Elle se leva et alla se poster près de la fenêtre, le plus loin possible de sa mère et de sa sœur. Elle regarda les arbres de la place de la Muette qui se balançaient dans l’air encore moite de la soirée. Les lourds immeubles en pierre de taille rosissaient sous le soleil couchant, les portails en fer forgé dessinaient des jambages de prospérité, des jardins vert tendre, jaune poudré, blanc nuageux montait une vapeur irisée. Tout respirait la richesse et la beauté, la richesse débarrassée de tout ce qui est matériel pour devenir évanescence, délices, suggestion. Chef est riche, mais lourd. Iris est riche et légère. Elle a acquis l’incroyable aisance que donne l’argent. Madame mère a beau essayer de se hisser au niveau de sa fille aînée, elle sera toujours une parvenue. Son chignon est trop serré, son rouge à lèvres trop épais, son sac à main trop verni et pourquoi ne le pose-t-elle pas ? Elle est comme les anciens pauvres : elle a peur qu’on le lui vole. Elle dîne avec son sac sur les genoux. Elle a pu berner Chef, mais elle n’aurait sûrement pas pu en berner un autre : celui qu’elle eût aimé berner ! Elle a dû se contenter de Chef, Chef le mal habillé, Chef qui met les doigts dans son nez et écarte les jambes pour décoller le fond de son pantalon. Elle en est consciente, elle lui en veut. Il lui rappelle qu’elle est, elle aussi, imparfaite et limitée. Alors qu’Iris possède une désinvolture faite de mystère, de secret, une aisance qui ne s’explique pas et la place au-dessus des autres humains, en faisant un exemplaire unique et rare. Iris a su changer de monde et naître une seconde fois.

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