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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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— Oh, pardon ! dit elle en refermant la porte derrière elle.

Il s’interrompit aussitôt. Elle l’entendit dire « je te rappelle », puis il raccrocha.

— Je ne voulais pas te déranger…

— C’était un peu plus long que je ne pensais…

— Je voulais juste me reposer un peu… loin des…

Elle s’essuya le front où perlait une légère sueur et se dandina d’un pied sur l’autre en attendant qu’il l’invite à s’asseoir. Elle ne voulait pas l’encombrer, mais elle ne voulait pas non plus retourner dans le grand salon. Il la contempla un moment en se demandant ce qu’il convenait de dire et comment il allait faire le lien entre la conversation qu’il venait d’écourter et cette femme, gauche, bafouillante, qui le considérait en attendant quelque chose de lui. Il était toujours mal à l’aise avec les gens qui attendaient quelque chose de lui. Ils lui répugnaient. Il était incapable de la moindre empathie quand elle lui était ordonnée ou quémandée. La moindre irruption dans son intimité le rendait froid et hargneux. Joséphine lui faisait pitié. Éprouver de la pitié le dégoûtait. Il se disait bien qu’il lui fallait être gentil, l’aider mais il n’avait qu’une envie : s’en débarrasser au plus vite. Soudain il eut une idée.

— Dis-moi, Joséphine, est ce que tu parles anglais ?

— Si je parle anglais ? Mais bien sûr ! Anglais, russe et espagnol.

Si soulagée qu’il parle enfin, qu’il lui pose une question personnelle, elle avait pris une petite voix de trompette pour égrener ses capacités. Elle toussota et se reprit. Elle s’était vantée de manière bruyante. Elle n’était pas habituée à se mettre en avant mais la colère, ce soir, avait anéanti ses inhibitions.

— J’ai entendu dire par Iris que…

— Ah ! Elle t’en a parlé ?

— Je pourrais te trouver un travail pour que tu gagnes un peu d’argent. Il s’agirait de traduire des contrats importants, des contrats d’affaires. Oh, c’est très ennuyeux ! Mais c’est pas mal payé. Nous avions, au cabinet, une collaboratrice dont c’était la responsabilité mais elle vient de partir. Le russe, m’as-tu dit ? Tu le parles assez pour en connaître les subtilités quand il s’agit des affaires ?

— Je le parle assez bien, oui…

— Nous pourrions voir ça ensemble. Je te ferai faire un essai…

Philippe Dupin resta un long moment silencieux. Joséphine n’osait pas l’interrompre. Cet homme si parfait l’intimidait et pourtant, étrangement, il ne lui avait jamais paru si humain. Le portable de Philippe se remit à sonner et il ne décrocha pas. Joséphine lui en fut reconnaissante.

— La seule chose que je te demanderai, Joséphine, c’est de n’en parler à personne. Absolument personne… Ni à ta mère, ni à ta sœur, ni à ton mari. Je préférerais que tout ça reste entre nous. Entre nous deux, je veux dire.

— J’aimerais bien aussi, soupira Joséphine. J’en ai marre, si tu savais, de devoir me justifier tout le temps auprès de tous ces gens qui me trouvent molle et nouille…

Les mots « molle » et « nouille » le firent sourire et la tension tomba d’un seul coup. Elle n’a pas tort, se dit-il. Il y a quelque chose d’insipide en elle. Ce sont exactement les mots que j’aurais employés pour la décrire. Il fut pris d’une vague sympathie pour cette petite belle-sœur maladroite mais attendrissante.

— Je t’aime beaucoup, Jo. Et je t’estime beaucoup aussi. Ne rougis pas ! Je te trouve très courageuse, très bonne…

— À défaut d’être belle et énigmatique comme Iris…

— C’est vrai qu’Iris est très belle mais tu as une autre beauté…

— Oh, Philippe, arrête ! Je vais pleurer… Je suis fragile en ce moment. Si tu savais ce que je viens de faire…

— Antoine est parti… C’est ça ?

Ce n’est pas à cela qu’elle pensait mais oui, elle se rappelait : Antoine était parti. Elle se reprit :

— Oui…

— Ce sont des choses qui arrivent…

— Oui, grimaça Joséphine dans un sourire, tu vois, dans mon malheur, je n’ai même pas l’apanage de l’originalité.

Ils se sourirent, et restèrent un moment silencieux. Puis Philippe Dupin se leva et alla consulter son agenda.

— On dit demain à mon bureau vers quinze heures. Ça te va ? Je te présenterai la personne chargée de superviser les traductions…

— Merci, Philippe. Merci beaucoup.

Il posa un doigt sur sa bouche pour lui rappeler le secret qu’elle s’était engagée à tenir. Elle hocha la tête.

Dans le salon, assise sur les genoux de Marcel Grobz, passant et repassant la main sur son crâne chauve, Hortense Cortès se demandait ce que sa mère et son oncle pouvaient bien avoir à se dire pour rester enfermés aussi longtemps dans le bureau et comment elle allait bien pouvoir rattraper l’énorme gaffe commise ce soir par sa mère.

Deuxième partie

Sur la table de la cuisine, Joséphine faisait ses comptes.

Octobre. La rentrée était passée. Elle avait tout payé : les fournitures scolaires, les blouses de laboratoire, les cartables, les tenues de gym, la cantine des filles, les assurances, les impôts et les traites de l’appartement.

— Toute seule ! soupira-t-elle, en laissant tomber son crayon.

Un vrai tour de force.

Bien sûr, il y avait eu les traductions faites pour le cabinet de Philippe. Elle avait travaillé avec acharnement en juillet et en août. Elle n’était pas partie en vacances et était restée dans l’appartement de Courbevoie. Son unique récréation avait été d’arroser les plantes sur le balcon ! Elle avait eu bien du mal avec le camélia blanc. Antoine avait emmené les petites au mois de juillet, comme ils en étaient convenus, et Iris les avait invitées chez elle à Deauville en août. Jo avait pris une petite semaine autour du 15 août pour les rejoindre. Les filles avaient l’air en pleine forme. Hâlées, reposées, grandies. Zoé avait gagné le concours de châteaux de sable et brandissait son lot : un appareil photo numérique. « Ouaou ! avait dit Jo, on voit qu’on est chez les riches ici ! », Hortense avait pris un petit air réprobateur. « Oh, ma chérie, c’est si bon de se détendre et de dire des bêtises ! – Oui mais, maman, tu risques de faire de la peine à Iris et Philippe qui sont si gentils avec nous… »

Joséphine s’était promis de faire attention et de ne plus se laisser aller à dire n’importe quoi. Elle était beaucoup plus à l’aise avec Philippe. Elle se sentait comme une collaboratrice, bien que le mot dépassât de loin sa fonction. Un soir, ils s’étaient retrouvés tous les deux, seuls, sur le ponton en bois qui avançait dans la mer ; il lui avait parlé d’une affaire qu’il venait juste de conclure et dont elle avait été la première à traduire les prémices. Ils avaient trinqué à la santé de ce nouveau client. Elle avait été émue.

La maison était belle, suspendue entre mer et dunes ; il y avait des fêtes chaque soir, on partait à la pêche, on faisait griller le poisson sur de grands barbecues, on improvisait de nouveaux cocktails et les filles se laissaient tomber dans le sable en se vantant d’être paf.

Elle avait regagné Paris à contrecœur. Mais quand elle avait vu le montant du chèque que lui avait remis la secrétaire de Philippe, elle ne l’avait pas regretté. Elle avait cru à une erreur. Elle soupçonnait Philippe de l’avoir surpayée. Elle le voyait rarement ; c’était toujours sa secrétaire qui la recevait. Parfois il écrivait un petit mot où il disait être très satisfait de son travail. Un jour, il avait ajouté : « P-S : Ça ne m’étonne pas de toi. »

Son cœur s’était emporté. Elle s’était souvenue de leur conversation dans son bureau le soir où… le soir où elle s’était disputée avec sa mère.

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