Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0015-3
- Переводчик: Guy Abadia
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]». Краткое содержание книги:
Timothy, 22 ans, riche, jouisseur, dominateur.
Oliver, 21 ans beau, athlétique, bloc lisse à la faille secrète.
Ned, 21 ans, homosexuel, amoral, poète à ses heures.
Eli, 20 ans, juif, introverti, philologue, découvreur du Livre des Crânes.
Tous partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre de Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort (l’un assassiné par un de ses compagnons, l’autre suicidé) et les deux autres survivre à jamais.
Nous formions un quatuor unique. Je ne crois pas que j’oublierai jamais la première (et probablement unique) fois où nos parents se sont rencontrés, au printemps de notre troisième année, à l’occasion du Grand Carnaval. Jusqu’à ce moment-là, je ne crois pas que les parents d’aucun d’entre nous s’étaient fait une idée même approximative des compagnons de chambre de leur fils. J’avais invité une ou deux fois Oliver à la maison pour Noël, mais jamais Ned ou Eli, et je n’avais jamais rencontré leurs parents non plus. Et là, ils étaient tous réunis. Sauf Oliver, qui n’avait pas de famille, bien sûr. Et Ned avait perdu son père. Sa mère était osseuse, le visage décharné et les yeux enfoncés. Elle faisait presque un mètre quatre-vingts, était vêtue de noir avec un accent irlandais. Je n’arrivais pas à faire liaison avec Ned. La mère d’Eli était petite, boulotte, dandinante, guindée dans des habits trop voyants. Son père était presque invisible, par contre : le visage triste et effacé, il soupirait tout le temps. Ils paraissaient très vieux pour être les parents d’Eli : ils avaient dû l’avoir sur le tard. Et puis, il y avait mon père, qui ressemble à ce que j’imagine que je serai dans vingt-cinq ans : joues roses et lisses, cheveux épais virant du blond au gris, le regard nanti. Un homme important, séduisant, un P.-D.G. Il était accompagné de sa femme, Saybrook, qui doit avoir trente-huit ans et qui paraît dix ans de moins : grande, soignée de sa personne, longs cheveux blonds tombant sur ses épaules, corps musclé et bien charpenté. Tout à fait le genre chasse à courre. Imaginez ce groupe attablé sous un parasol dans la cour de l’université, essayant de faire la conversation. Mrs. Steinfeld prenant Oliver sous son aile, le pauvre petit orphelin. Mr. Steinfeld reluquant avec épouvante le costume à quatre cent cinquante dollars de mon père en pure soie italienne. La mère de Ned complètement hors du coup, ne comprenant ni son fils, ni les amis de son fils, ni leurs parents, ni aucun autre aspect du XXe siècle. Saybrook se lançant droit devant elle avec son aisance suprême de femme du monde, parlant avec entrain de ses thés de charité et du début imminent de sa belle-fille. (— C’est une actrice ? demanda Mrs. Steinfeld, intriguée. — Je voulais dire son début dans le monde, répliqua Saybrook, tout aussi étonnée.) Mon père contemplant le bout de ses ongles, dévisageant les Steinfeld et Eli, refusant d’en croire ses yeux. Mr. Steinfeld essayant de faire la conversation, parlant de la Bourse à mon père. Mr. Steinfeld ne joue pas à la Bourse, mais il épluche soigneusement le Times. Mon père ne sait rien de l’état des cours. Tant que les dividendes arrivent régulièrement, ça suffit pour le rendre heureux ; de plus, ça fait partie de sa religion de ne jamais parler d’argent. Il lance un signal à Saybrook, qui dévie adroitement la conversation en nous racontant comment elle préside un comité chargé de recueillir des fonds en faveur des réfugiés palestiniens.
« Vous savez », explique-t-elle, « ceux qui ont été chassés de leur pays par les Juifs à la naissance de l’État d’Israël ». Mrs. Steinfeld est interloquée. Dire une chose pareille devant un membre de la Hadassah ! Mon père montre alors du doigt de l’autre côté de la cour un étudiant aux cheveux particulièrement longs qui est en train de passer : « J’aurais juré que c’était une fille jusqu’à ce qu’il tourne la tête », déclare-t-il. Et Oliver, qui a laissé pousser les siens jusqu’aux épaules, sans doute pour montrer ce qu’il pense du Kansas, lui lance son regard le plus glacial. Indifférent, ou inconscient, mon père continue : « Je me trompe peut-être, mais je ne peux pas m’empêcher de penser qu’un bon nombre de ces jeunes gens aux boucles flottantes ont, vous savez, des tendances homosexuelles. » Ned fait entendre un rire bruyant. La mère de Ned toussote en rougissant — pas parce qu’elle sait que son fils est pédé (l’idée lui paraîtrait incroyable), mais parce que Mr. Winchester qui avait l’air si bien a dit un mot grossier à table. Les Steinfeld, qui ne sont pas durs à comprendre, regardent Ned, puis Eli, puis se regardent l’un l’autre. Réaction très complexe. Leur garçon est-il en sécurité avec un tel camarade de chambre ? Mon père ne comprend pas ce que sa remarque innocente a déclenché. Il voudrait bien s’excuser, mais il ne sait pas de quoi ni à qui. Il fronce les sourcils, et Saybrook lui chuchote quelque chose à l’oreille — tss ! Saybrook ! chuchoter en public, que dirait Emily Post ? — et il répond en rougissant jusque dans l’infrarouge :
— Peut-être pourrions-nous commander du vin ?
Il le dit tout haut pour cacher sa confusion, et il appelle impérieusement un garçon-étudiant :
— Avez-vous du Chassagne-Montrachet 1969 ?
— Monsieur ? répond le garçon avec un visage sans expression.
On amène un seau à glace contenant une bouteille de Liebfraumilch à trois dollars, ce qu’ils ont de mieux à offrir, et mon père paye avec un billet de cinquante tout neuf. La mère de Ned ouvre de grands yeux en voyant le billet. Les Steinfeld froncent les sourcils, pensant qu’il est en train de les snober. Un épisode merveilleux, merveilleux. Un peu plus tard, Saybrook me prend à part et me dit :