Bouge ton pied, que je voie la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Le Commissaire San-Antonio #109
- Год: 1982
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 2-265-01992-5
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Bouge ton pied, que je voie la mer». Краткое содержание книги:
J'ai bougé mon pied.
Elle a vu la mer.
Et du même coup, le spectacle le plus effarant, le plus incrédulant, le plus tout ce que tu voudras qui se puisse imaginer !
Si tu ne crains pas les péripéties, entre avec nous dans la ronde, mon pote.
On n'a pas le temps de s'embêter.
D'ailleurs, on n'a même pas le temps de comprendre.
Mais on n'est pas là pour ça, hein ?
— Je voudrais vous poser certaines questions, madame, dis-je à la vieille.
— De quel droit ?
— Il ne s’agit pas de droit, mais je…
— Vous reviendrez demain, vous devez comprendre que j’ai d’autres occupations en ce moment.
C’est sans jambages, sans ambages non plus. Force m’est de m’incliner.
— Je descends téléphoner à l’hôpital, annonce le docteur.
Il se casse.
La chambre pue l’alcool. Et puis une odeur plus subtile et plus désagréable de femme seule. Ici, tout est luxueux, tout est noble ; chaque meuble vaut son paquet de pesetas. Il y a des statues un peu partout : en bois, en pierre, cela va du XIIIe au XVIIe siècle, lequel commençait déjà à merder sérieusement. Un grand désordre rompt l’harmonie de l’endroit. De même que les rideaux qui aprofusionnent, les housses des sièges. Entre les bras d’un fauteuil, j’avise une cage à oiseaux. Vide.
Je la désigne à la vieillarde :
— Il s’est envolé ?
— Il est mort la semaine dernière. Elle a eu beaucoup de chagrin, c’était un oiseau parleur.
— Il parlait en quelle langue ?
— En français ; elle est française, elle aussi.
J’opine, donc je suis. Et même qu’à force d’opiner on devient plusieurs.
— A quelle heure puis-je vous rencontrer demain ?
— Quand il vous plaira, je ne bouge pas d’ici.
Elle semble s’être radoucie quelque peu.
Je la salue. Elle me raccompagne sans mot dire. Dans le hall, le docteur explique à l’hôpital qu’il faut réserver une chambre seule, et se préparer à un lavage d’estomac, et puis encore des trucs médicaux.
Me revoici dans la rue. Le vent s’est levé et agite les branchages persistants des grands massifs de la placette. Je me sens tout contrit. Je foutrique, ce qui n’est pas mon genre. Je marche mollement, traînant une impression bizarre, inconfortable. Pourquoi cette pocharde m’a-t-elle contacté ? Et, l’ayant fait, pourquoi s’est-elle shootée au scotch ?
Je me retourne. La vieille est embusquée à une fenêtre du premier, elle me regarde partir. Vite elle retire sa frime impossible, mais j’ai eu le temps de la retapisser et je lui adresse un signe.
Mon lutin personnel, celui qui vigile pendant que je roule (des mécaniques) allume le bleu dans mon cervelet, ce qui, suivant nos conventions, signifie que je suis en train de déconner. Quand il met le rouge, ça veut dire danger, naturellement. En quoi déconné-je ?
Je cherche ardemment en redescendant vers El Chibro où je compte m’en jeter un de mieux et bavasser encore avec le loufiat.
« De la discussion jaillit la lumière », a écrit je me rappelle plus quel sombre con, alors que la discussion complique tout, embrouille tout et se révèle source d’incommunicabilité. Le silence, un regard, des larmes, oui, ça, bravo ! La voici, la véritable éloquence. Mais jacter ! Patati, patata, mon cul ! Lui demander quoi que je ne sache déjà ?
S’il arrive à la mère Kasompez Consigno de se pinter au whisky, alors que, selon ses affirmations, elle s’extasie au bordeaux ! Je connais parfaitement les ivrognes de chez nous, et je sais que chacun a sa spécialité. Il y a les buveurs de pinard, les buveurs d’alcool, les buveurs de bière. Rarement ils se livrent à des mélanges. Le buveur de vin, surtout, fait peu d’incursions dans le scotch ou la vodka.
Et puis quoi d’autre encore ? Le feu bleu de mon sub clignote comme un gyrophare d’ambulance. Quoi d’autre ? Qu’est-ce qui m’a troublé ? Choqué, même ? L’impression d’avoir déjà aperçu le docteur « ailleurs » ? Peut-être, mais il y a encore plus traumatisant… Oh ! oui, Seigneur, je ne pensais qu’à cela sans m’en rendre compte ! Le train qui t’en cache un autre. Un trouble vaporeux me masquait le nuage épais. La cage à oiseaux vide ! Au Charles V, l’autre après-midi ! Ces deux types qui se pointaient en tenant une cage vide. Pas une cage, cette cage. Je la reconnais : blanche, avec un dôme vaguement byzantin. Et vide ! Et le docteur que je viens de larguer était l’un des deux gonziers !
Pas de doute ! Bravo, l’Antonio, ça c’est du chou ! Comme service après-vente, tu dérisionnes Darty !
Alors, quoi ? Demi-tour ? N’oublie pas qu’on t’observe depuis la maison. S’ils te voient radiner, tu risques de tomber sur une noce (ou un os, au choix). De plus je n’ai pas d’arme à ma disposition, ayant dû prendre l’avion. Prévenir les archers ? Pour leur dire quoi ? C’est pas un délit de trimbaler une cage à oiseaux vide, de France en Espagne. Et puis, je ne suis pas infaillible, je dis toujours, avec modestie, car je pense volontiers le contraire.
J’adresse une supplique à sainte Félicie, patronne de ma vénérée mère, lui demande un bon conseil. De là-haut elle a une vue d’ensemble sur le dilemme, non ?
Tu sais ce qu’elle me répond ?
De faire rapidement le tour du pâté de maisons et de revenir m’embusquer à l’autre angle de la demeure afin d’observer les agissements du docteur.
Bon, moi, confiant, je lui obéis. Sitôt hors de vue, je me mets à galoper, enquille la première calle à droite, puis ensuite la seconde à droite, et encore la troisième à droite. Coudes aux hanches, en avant toute, sans me soucier des gens grouillassant dans le quartier. Je manque renverser la señora Van Kohnasse, une Hollandaise de soixante-deux ans, dont le mari possède une usine de chocolat et qui est mère de cinq enfants et d’un fibrome, tous bien mariés (sauf le fibrome qui est encore célibataire). Je ne m’excuse pas afin d’économiser ma respiration et elle m’engueule en batave, ce qui reste sans conséquence vu que seuls les gus qui demeurent au-dessous du niveau de la mer comprennent ce bas patois.
La poitrine en feu, le guignol en chamade et la limace détrempée, j’atteins l’angle de la fastueuse maison des Kasompez Consigno. N’ai plus qu’à attendre, à moins que le médecin se soit taillé dans l’intervalo, comme on dit ici. Mais j’ai fait si vite que la chose m’étonnerait. Je me carre dans une encoignure. Le vent souffle de plus en plus fort, en tourbillons brutaux qui malmènent les vieux volets. Si au moins Béru était là ! Je gamberge pour tromper la tante. Evoquant le cul princier de Véra, le chien-chien enrubanné de la mère Kaufmann, les lunettes cerclées d’or de Walter Equal, et les phalanges (nous sommes en Espagne, je te prie de ne pas l’oublier) d’airain de Bob Landon. Je me fends la pipe un bref instant en réminisçant (néologisme m’obligeant à affubler d’une imbécile cédille le « c » de réminiscence, mais on ne fait pas d’homme laid sans se casser les deux) le père Achille mouillant dans ses hardes parce qu’il s’imaginait pâmer la sublime Véra de ses bavasseries turpides et sénilantes.
Et soudain un bruit grinçant. Un rectangle de lumière sur la chaussée délicatement pavée. La porte de cette admirable baraque s’ouvre pour livrer passage, comme écrivent les confrères surdoués, à deux hommes : le docteur et un autre type plus âgé ; en qui je reconnais spontanément la duègne de tout à l’heure. Plus d’erreur, il s’agit bien de l’étrange tandem du Charles Cinq.
Détail important entre tous : ils emportent la cage à oiseaux vide ; et si après cela tu ne trouves pas ce bouquin passionnant de la tête aux pieds, c’est que tu n’as quitté Proust que pour sauter sur Robbe-Grillet, parce que enfin, merde, excepté l’annuaire des téléphones que toutes les couches de la société lisent et relisent presque quotidiennement, je ne connais rien de plus riche en péripéties que ce book, je te le dis comme je l’écris : une main sur le cœur, l’autre sur la braguette.