Bouge ton pied, que je voie la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Le Commissaire San-Antonio #109
- Год: 1982
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 2-265-01992-5
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Bouge ton pied, que je voie la mer». Краткое содержание книги:
J'ai bougé mon pied.
Elle a vu la mer.
Et du même coup, le spectacle le plus effarant, le plus incrédulant, le plus tout ce que tu voudras qui se puisse imaginer !
Si tu ne crains pas les péripéties, entre avec nous dans la ronde, mon pote.
On n'a pas le temps de s'embêter.
D'ailleurs, on n'a même pas le temps de comprendre.
Mais on n'est pas là pour ça, hein ?
— Un serveur de l’El Chibro, señor. Il m’a même remis cent pesetas.
Son honnêteté l’ennoblit et je vois d’ailleurs briller une auréole autour de son képi civilo-militaro-espagnol.
Il ne faut pas longtemps pour se rendre du Fuente à la ville. L’ancienne cité, comme toutes les parties anciennes des agglomérations se situe sur une hauteur, à gauche de Marbella en allant sur Malaga.
Des venelles pittoresques, où se dressent encore çà et là des maisons typiques : façades blanches, grilles en fer forgé aux fenêtres, portes à caissons, guili-guili-guili.
Des airs de guitare s’étirent dans la fraîcheur nocturne. On voit briller des loupiotes de couleur à l’entrée des bars. C’est plein de gens pas pressés de se pieuter qui discutent le bout de gras sur les seuils. Des gamins chahutent, des putes putassent, et des marchands de n’importe quoi harcèlent les touristes en goguette.
Le bahut stoppe à l’orée d’une placette à pavés ronds, au centre de laquelle une fontaine ouvragée donne aux passants envie de pisser. Quelques arbres l’agrémentent. On avise des boîtes, devant lesquelles des aboyeurs n’aboient pas, battant la semelle tristement, dans leurs livrées hétéroclites.
Mon chauffeur me désigne une porte très vétuste au bas d’un court escalier :
— El Chibro, señor !
L’enseigne peinte sur la façade représente un chibro du dix-septième, de toute beauté, avec une tête de hidalgo (et je ne parle pas de mon copain Alfred Hidalgo, journaliste quelque part dans les Afriques).
Je carme le pilote d’élite, malgré les cent pesetas qui lui furent votées, et je me rends droit à la boîte. Je suis comme le mari de la mère Plexe. Qui diantre ? Comment ? Pourquoi ? Mystère et castagnettes ! On me sait ici. On veut me voir. Punto à la ligne ! Alors, d’accord, très bien, Sana ne se défile pas, sauf au 14 Juillet, lorsqu’il marche en tête des troupes de police devant la tribune officielle, là que tant et tant de gens indispensables se trouvent réunis.
La porte du bar s’ouvre dès que je m’engage dans l’escadrin, car un préposé guigne l’arrivée du chaland nonchalant. Je pénètre dans une salle basse, éclairée seulement par des chandeliers. Les murs sont décorés d’emblèmes tauromachiques, et aussi de chibros de toutes tailles et de toutes origines.
Dans le fond, il y a un brin d’estrade où deux vieux guitaristes guitarent avec application, tandis qu’une danseuse andalouse fait onduler ses froufrous pourpres en tapant dans ses mains et claquant des talons, olé !
La salle est à demi vide, ou à demi pleine, selon qu’on est pessimiste ou optimiste, comme je dis souvent. Clientèle composite. Il y a du touriste teuton, blond et luisant, dodu, bièreux. Et aussi de l’indigène : bourgeois andalous de sortie, venus écluser un godet entre amigos. Un loufiat saboulé en toréador cradingue me guide à une table vide après m’avoir demandé si j’étais seul, ce qui pourtant me paraissait plutôt évident.
Bon, je confie ma partie pile à une banquette garnie de coussins secs comme des biscuits mais plus durs, et je commande un xérès, vu qu’il vaut toujours mieux consommer les produits de la ferme.
Les quatre bougies fichées dans mon chandelier de fer forgé me chauffent le visage.
J’examine les lieux, observant la faune, à défaut de flore, laquelle est toujours plus jolie. D’instinct, je cherche un homme seul : « M. X », mais il n’y a pas d’homme seul, de femme non plus. La plus petite tablée, excepté la mienne, se réduit en un couple d’amoureux, des Belges, qui se bouffent la gueule à salive que veux-tu, excités par la musique ibérique.
Le xérès est exquis. La danseuse espanche file un dernier coup de ses gros talons presque orthopédiques sur le plancher de l’estrade et se laisse applaudir. Une personne dodue. Les Espinglettes, tu noteras que la paella et la tortilla carbonisent leur ligne. Toutes jeunes encore, elles se bichent des tours de taille de chanoine flamand, laquelle Flandre fut occupée par l’Espagne, tu te rappelles : je t’avais appris la nouvelle l’année dernière à Marienbad ?
Contente de son succès, cette trépignante s’avance dans la salle, souriant aux uns, aux autres et à moi-même pour finir.
— Puis-je m’asseoir à votre table, señor ? elle me demande avec beaucoup de classe.
Mon premier mouvement serait de refus, si le second n’était d’acceptation car j’ai horreur de refuser ma table à une dame, et puis aussi parce qu’il n’est pas exclu que ce soit cette vaillante croupionneuse qui ait à me causer, après tout.
Je me soulève, le temps qu’elle prenne place.
— Que puis-je vous offrir, señora ? m’empressé-je.
D’ordinaire, les entraîneuses se lancent dans le coûteux pour faire cracher le clille : champ’ ou cocktail.
— Je prendrai la même chose que vous, señor.
Elle étale son abat-jour à volants multiples et superposés autour de ses jambes croisées. Elle dégage une forte odeur de brune, d’Espagnole et de danseuse. Béru reniflerait madame, il fumerait des naseaux, ce pauvre biquet qui est en train de se remettre de sa fâcheuse inhalation à l’hosto de Marbella.
— Vous êtes francés ? questionne la belle danseuse en mettant un peu de poudre par-dessus sa barbe, car les dames espagnoles n’ont pas besoin d’être travelos pour devoir se raser tous les dimanches matin avant la grand-messe.
— Oui, je le suis, du pôle Sud au pôle Nord, jolie señorita si brune quand luit sur la plaza, la lune, réponds-je à la dame farineuse.
J’attends qu’elle m’entreprenne sur le quelque chose de mystérieux qui devrait m’échoir céans, mais elle se lance sur un tout autre sujet.
— J’imagine que vous seriez curieux de connaître l’amour andalou ? elle m’interroge en me brûlant le pourpoint par inadvertance.
— Ce serait mon rêve le plus fou, avoué-je.
— Je peux vous initier, affirme-t-elle en me souriant à pleine pâte, vu qu’elle manie le rouge à lèvres avec une truelle.
— Confiez-moi votre catalogue, je l’étudierai à tête reposée, promets-je.
Elle fronce ses beaux sourcils pompidoliens.
— J’ai un ravissant studio à deux rues d’ici.
— J’en suis heureux pour vous. Tout joyau a droit à l’écrin qu’il mérite.
— Je serais heureuse de vous en faire les honneurs, señor.
— Ce sera pour mon prochain voyage, la remercié-je ; dans l’immédiat, j’ai les glandes essorées.
Elle hoche la tête, vide son godet de xérès et se lève.
— Dommage, j’aurais aimé vous compter parmi mes amis, soupire la dame à l’huile d’olive dénaturée.
— Chère grande artiste ès castagnettes, lui réponds-je, on peut devenir l’ami d’une jolie femme sans poser son pantalon.
Elle hausse imperceptiblement ses grasses épaules de charcutière en préméno et disparaît.
Pour moi, l’attente commence.
Comme au bout d’un quart d’heure rien ne s’est produit, je hèle le loufiat, car les serveurs sont un dans cet établissement, le reste du personnel étant féminin du fait de la grosse vachasse qui débarrasse et nettoie les tables après usage.
Le garçon s’amène.
— Servez-moi la même chose, sollicité-je de son extrême bienveillance. Et puis dites-moi…
— Señor ?
— N’êtes-vous pas allé commander un taxi pour le compte d’un client du Fuente ?
Il semble plutôt surpris.
— Mais oui, en effet.
— Je suis ce client.