Bouge ton pied, que je voie la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Le Commissaire San-Antonio #109
- Год: 1982
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 2-265-01992-5
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Bouge ton pied, que je voie la mer». Краткое содержание книги:
J'ai bougé mon pied.
Elle a vu la mer.
Et du même coup, le spectacle le plus effarant, le plus incrédulant, le plus tout ce que tu voudras qui se puisse imaginer !
Si tu ne crains pas les péripéties, entre avec nous dans la ronde, mon pote.
On n'a pas le temps de s'embêter.
D'ailleurs, on n'a même pas le temps de comprendre.
Mais on n'est pas là pour ça, hein ?
— Ah ! très bien.
— Où se trouve la personne qui vous a chargé de cette course ?
— Mais… elle a commandé par téléphone, señor.
— Vous avez donné cent pesetas au chauffeur ?
— Oui, pourquoi ?
— Vous n’avez pas donné de l’argent pour le compte de quelqu’un que vous ne connaissez pas. On n’accorde pas de crédit à une voix anonyme au téléphone.
— Mais, je connais la personne, señor.
— Pourquoi ne me le disiez-vous pas ?
— Parce que vous ne me l’avez pas demandé.
— De qui s’agit-il ?
— Doña Kasompez Consigno.
— Je ne connais pas cette dame.
— Elle est veuve. C’est une Française qui a épousé un diplomate de l’ancien régime, assassiné l’an dernier.
— Vous la connaissez bien ?
— Elle vient plusieurs fois par semaine vider une bouteille de bordeaux.
— Seule ?
— Parfois elle se fait des connaissances ici.
— Vous ne l’avez pas vue, ce soir ?
— Pas encore, mais elle passera probablement puisqu’elle vous a envoyé chercher.
— Où demeure-t-elle ?
— Au bout de la rue, une très ancienne maison qui fait l’angle, il y a un balcon de bois tout autour et la porte est particulièrement belle, elle est représentée sur des cartes postales de Marbella.
Je le remercie d’un billet qu’il enfouille avec gravité.
— Comment se fait-il qu’elle vous charge de fréter un taxi, elle ne peut donc pas le faire par téléphone ?
— A cette heure, il est rare que ça réponde à la station.
Je poireaute encore un chouïa, puis, comme la situasse demeure inchangée, je me dis que je vais aller voir la dame chez elle.
Tu ne ferais pas pareil à ma place, avoue ?
La demeure de Doña Kasompez Consigno est un pur chef-d’œuvre de l’époque Renaissance espagnole gaufrée. Je te la décris pas parce que tu t’en branles, toi y a que le cul qui t’intéresse. Tu parles d’abord, tu penses après, mais jamais à ce que tu viens de dire. Aucune importance, je te prends tel que tu es, avec ton absence de qualités et tes défauts. Chacun a les siens, pas vrai, l’artiste ?
Qu’il te suffise donc de savoir que, ayant admiré, moi l’esthète (à claques), cet incomparable joyau de l’architecture espingouine, je me décide d’y sonner.
Il y a de la lumière derrière les volets clos, et pourtant on ne vient pas me délourder. J’insiste, de façon de plus en plus pressante, mais en vin, en pain, en pan y vino. Casse la tienne : j’utilise mon sésame. La serrure vénérable est si sommaire que même toi tu es plus compliqué qu’elle ; je l’ouvrirais, cette grosse bébête, avec un cure-dent, voire un ticket de métro.
J’entre dans un bocal… Qu’est-ce que je déconne, moi j’entre dans un beau hall ; vaste, carrelé de tomettes vétustes, avec les murs crépis de blanc et cirés, des tableaux, des meubles fumants qui feraient saliver Nicole et Madeleine, mes deux chéries antiquaires du Paradou. Une galerie n’ayant aucun rapport, même sexuel, avec Lafayette, surplombe le hall. Un escalier aux balustres polychromes y conduit.
— Hola ! exclamé-je, comme on m’a dit de le faire dans les auberges espagnols lorsque le tavernier tarde à se présenter. Hola ! Y a-t-il (et Vilaine) quelqu’un ?
Nobody answerant, je reprends, trois tons plus haut et une mesure plus loin :
— Madame Kasompez Consigno !
Un bruit enfin se produit à l’étage.
Quelque part, hors champ, une porte s’ouvre, un pas glissant s’approche et je vois surgir une vieillerie plus ancienne que la maison elle-même, de vilain noir pendant vêtue, noir cafard, noir deuil, noir noir. L’apparissante tient à la fois de la duègne, de la religieuse (j’irai en bouffer une tout de suite après que j’aurai fini ce bouquin à la con) et de la chaisière rance.
— Qu’est-ce que c’est ? elle demande d’un ton que, ben mon vieux, je ne voudrais pas avoir un aspirateur ou une assurance vie à lui proposer.
— Je voudrais rencontrer la señora Kasompez Consigno pour une affaire de la plus vive importance !
— C’est impossible, grince la girouette déguisée en duègne, Doña Kasompez est au plus mal.
— C’est-à-dire ?
— Elle vient d’avoir une crise cardiaque, le docteur est à son chevet.
— Puis-je la voir néanmoins ?
— Vous n’y pensez pas ! De quel droit ?
— Je vais vous expliquer, déclaré-je péremptoirement en gravissant en trois enjambées l’escalier.
La vieillarde garde ses bras croisés. Elle a l’air vachement hostile sous son étrange bonnet noir formant cornette plus ou moins. Me darde de ses vilains yeux sans mansuétude ni strabisme.
— Je suis un haut fonctionnaire français, lui déclaré-je en lui montrant ma brème. La señora Kasompez Consigno a fait appel à moi dans la soirée et m’avait donné rendez-vous. J’ai des craintes pour sa santé. Je veux savoir si cette crise cardiaque est naturelle ou… provoquée.
— Qu’allez-vous imaginer ! égosille la madame en noir.
— Qui êtes-vous ? coupé-je.
— Sa camériste.
Mince, elle fait dans l’austérité, la veuve diplomatique. Avoir à son service un catafalque pareil, c’est pas la joie !
— Je ne partirai pas d’ici sans l’avoir vue et parlé à son médecin.
Son regard est maintenant comme les pointes de deux banderilles. Tellement charbonneux que si je fumais, il s’enflammerait.
— Si je n’ai pas satisfaction, enchaîné-je au point de croix, j’irai à la police faire part de mes doutes.
La vacharde renifle.
— Je vais voir ! dit-elle.
Elle gagne le fond du couloir et disparaît dans une pièce dont elle ne referme pas la porte complètement, si bien que j’y fonce sur la pointe des pinceaux, tu te doutes et coule un z’aeil suave à l’intérieur. Belle chambre, pompeuse, alourdie de tentures. Le docteur se tient assis sur le lit et contemple sa patiente que, de ce fait, je ne peux voir. La duègne lui gazouille mes exigences à l’oreille. Il lui répond à voix basse. Elle ressort et me fait signe d’entrer. Le médecin est un jeune mec portant de grosses lunettes d’écaille. Pourquoi son physique me rappelle-t-il confusément quelqu’un ? Qui ? Impossible de me souvenir. Probablement l’ai-je aperçu au Fuente dans la soirée ?
Je le salue et m’approche du lit.
— C’est grave, docteur ?
— Assez pour que je demande son transport en clinique.
— Infarctus ?
— Non, ça.
Il me désigne deux bouteilles de scotch à peu près vides. L’une a roulé sur le tapis, l’autre est couchée sur la table de nuit.
— Coma éthylique ?
— Exact.
— Elle buvait tant que ça ? demandé-je à la camériste, laquelle est encore plus noire que sa patronne, noire comme la Sainte Inquisition.
— Hélas, répond la dame.
Je me rappelle ce qu’a déclaré le garçon de l’El Chibro « Elle se torche une boutanche de bordeaux au bar »…
La Doña Kasompez-j’sais-plus-où a les yeux révulsés, les lèvres retroussées, le souffle court.
Une sacrée tronche de poivrote, je dois en convenir. Elle n’a pas besoin de se farder : la couperose s’en est chargée une fois pour toutes. Tuméfiée par l’alcool, la pauvre. Boursouflée, rêche, moche à hurler au clair de lune. Elle porte une robe de lainage malpropre, constellée de taches pas encourageantes. Des mi-bas tire-bouchonnés (pour une ivrognesse, ça s’impose) s’arrêtent aux mollets bleuis par une mauvaise circulation. La vraie épave !