Lève-toi et marche
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1994
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788898
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:
Il ne précisa pas. J'étais déjà dans la place. La mansarde ressemblait aux nôtres. A première vue, rien que de banal : lit, table, deux chaises, rideau masquant une encoignure qui servait de penderie, paravent cernant la table de toilette ou le réchaud à alcool, un tas de livres, en vrac, sous la fenêtre. Le spectacle était sur le mur, tapissé de coupures de journaux. Le haut d'une grande affiche tricolore Engagez-vous, Rengagez-vous avait été collée juste au-dessus d'une plaquette d'émail Allez Frères, provenant de quelque banc de square. Une glace portait aux quatre coins la mention Etat. Immédiatement au-dessous du loquet avait été revissé un écriteau de la S. N. C. F. : Ne laissez pas les enfants jouer avec la serrure. Le vieux m'observait, enveloppé dans une robe de chambre à raies jaunes qui lui donnait l'air d'un gros frelon.
— Chut ! dit-il, un doigt sur la bouche. Je suis un peu kleptomane.
— Mais, père Roquault…
— Pourquoi père Roqunult ? Père !… Je n'ai jamais eu d'enfants, ni de femme. Tu peux m'appeler monsieur. M'sieu, comme la bande de crasseux qui m'ont chahuté pendant trente ans. Ou M. Roch. Remarque, je me prénomme Emile. Mais ça m'amuse de laisser croire aux gens que je peux m'appeler Roch Roquault. Toute cette rocaille me va si bien. Et maintenant, tu as vu, tu es contente ?… Alors, fous-moi le camp. A propos… mes compliments pour le mioche ! Tu es comme Dieu, toi ! Tu les veux à ton image.
Il tournait, il dansait autour de moi sur de courtes jambes cagneuses une sorte de danse du scalp. Je me tenais à quatre pour ne pas commettre une énormité. Prendre une béquille et vlan ! comme l'aubergiste de l'Ile au trésor, lui en mettre un bon coup dans le dos… Quelle joie ! Mais je serais tombée en même temps que lui, les quatre fers en l'air. Du reste, Mathilde meuglait :
— Constance ! Constance ! Où es-tu passée ?
— Allons, rejoins ta mère nourrice !
Il traversa le palier, derrière moi. J'entendis encore une fois son horrible voix grinçante, cette voix de lime mordant un barreau.
— Tu voudrais bien l'avoir, hein, le vieux crocodile ?
Mais la lime se brisa sur le dernier mot et presque aussitôt parvint à mon oreille un murmure, un souffle, un chuchotement :
— Si encore tu savais jouer aux échecs…
Je n'avais pas desserré les dents. Une béquille en l'air, appuyée de tout mon poids sur l'autre, je me retournai pour lui dire, sèchement :
— J'apprendrai, monsieur Roch.
XVI
La belle Epiphanie ! A mon grand regret j'ai dû me servir de mon téléphone pour donner l'alerte.
En effet il a fallu que ça m'arrive en l'absence de Mathilde, partie faire sa tournée mensuelle de réapprovisionnement. Glissade sur le lino, chute… la centième peut-être ! Une chute de plus ou de moins, petite affaire ! J'en ai pris l'habitude. Inutile de s'affoler : on reste sur place, on reprend des forces et on se relève comme si de rien n'était. Voilà des semaines que ça ne va guère et que je tiens quand même, n'avouant rien à ma tante des difficultés croissantes que j'éprouve à marcher, à saisir des objets un peu lourds, à mouvoir mon épaule droite dont l'articulation gonfle toujours et s'ankylose. Malheureusement cette fois je suis tombée sur le coude. Le bras replié sur les côtes, la main au creux de l'estomac, la tête invinciblement penchée sur le côté, j'ai parfaitement compris que je m'étais foulé ou luxé ou même cassé quelque chose. J'aurais bien voulu me débattre contre l'évidence, attendre Mathilde. Mais Claude u pris peur, s'est mis à crier. Je n'allais tout de même pas appeler au secours le père Roquault ! Alors, je me suis traînée jusqu'à mon lit, j'ai réussi à composer le numéro du docteur Rénégault, puis celui de Milandre, qu'on peut appeler chez son patron.
Ils sont arrivés en même temps. Par chance, la clef était sur la porte et ils n'ont pas eu besoin de l'enfoncer. S'ils sont discrets, Mathilde pourra bénéficier d'un récit édulcoré. Luc et Rénégault, qui bêle des « Bigre ! Bigre ! » dans sa barbiche, m'ont allongée sur mon lit et commencent à me déshabiller. Arrivés à la chemise, ils hésitent.
— Fous-moi le camp, Luc, dit le docteur. Attends de l'autre côté. Et toi, bon Dieu, reste tranquille ! Depuis vingt ans, je les connais, tes fesses ! Je n'ai pas besoin que tu m'aides à t'enlever ta chemise. Bigre ! Qu'est-ce que c'est que cette épaule-là ? Ce n'est pas depuis ta chute que l'articulation a pu gonfler à ce point !
— Non, elle enfle depuis quelque temps. Je devais aller vous voir, justement.
Rénégault palpe la région, distendue, sillonnée de petites varicosités bleues, sent sous ses doigts cette fluctuation qui signale une poche de liquide. En appuyant plus fort, il trouve la tête de l'humérus, qui a glissé en avant. Il saisit le bras au-dessus du coude et tire un peu.
— Je vois, je vois, dit-il pour s'encourager. Ce qui m'épate, c'est que ça ne te fasse pas plus mal.
Il s'assombrit, fait claquer sa langue contre son palais, reste immobile pendant quelques secondes, la prunelle fixe et le bouc frémissant. Puis soudain le voilà qui me pince le bras et tourne d'un coup sec. Non vraiment, c'est curieux, je ne sens rien. Rénégault émet un petit sifflement qui doit être de mauvais augure.
— Est-ce qu'il arrive, dit-il, de te brûler ou de te piquer sans le sentir ?
Pourquoi ? Il est vrai que cela m'arrive. Le fer à repasser… Je lui montre mes doigts où persiste une trace brunâtre.
— Oui, mais quel rapport ?…
Rénégault ne répond pas. Délaissant l'épaule droite, il me saisit la main gauche.
— Ecarte les doigts en éventail… Remue le pouce… Tourne le poignet comme si tu voulais ouvrir une porte.
Il surveille ces petits gestes, que j'exécute très mal. Enfin, il m'inspecte de la tête aux pieds. Il doit penser : « Maigre et moche ! Où sont partis ses muscles ? » J'ai la chair de poule. Son regard me gêne plus que mon épaule.
— Où est ta chemise de nuit ?
— Sous le traversin.
Il s'en empare, m'aide à l'enfiler, à me glisser entre les draps. Il ne grogne pas, ne fait pas son bourru comme d'habitude. Il a pourtant l'air furieux et son maxillaire manœuvre comme s'il mâchouillait sa langue.
— Luc !
Milandre réapparaît, le gosse sur les bras.
— Alors, docteur ?
Rénégault tapote la joue de Claude, ne se compromet pas.
— Luxation de l'épaule, dit-il. Mais il y a autre chose de plus embêtant. Ne bouge pas, Constance. Reste à plat. Je reviendrai tout à l'heure te réduire ça. Je n'ai pas ce qu'il me faut.
Il ajoute, faussement jovial :
— Bougre d'andouille ! Comment as-tu bien fait ton compte ?
Personne ne serait dupe. Il y a quelque chose de grave dans l'air. Du reste, une fois passé dans le vestibule, le bouc sera moins discret. En prêtant l'oreille, je parviendrai à saisir, à ressouder des bouts de phrases.
— L'articulation était déjà en compote… Troubles de la sensibilité… Ce sont des signes… Maladie de la moelle, mais laquelle ?… On peut craindre…
Dégringole un mot scientifique, inaudible.
— Ou bien alors…
D'autres mots techniques restent accrochés à sa barbe.
Milandre revient. Il est très pâle, ce qui fait ressortir ses taches de rousseur : on dirait qu'il vient de recevoir un coup de fusil en pleine figure, que sa peau est criblée de petit plomb. C'est moi qui suis obligée de le remonter !