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Psychopathologie de la vie quotidienne

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Psychopathologie de la vie quotidienne
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«Le professeur N. ne s'est pas aperçu de son lapsus; du moins ne l'a-t-il pas corrigé, bien que cela se produise le plus souvent automatiquement. En revanche, les auditeurs, Français pour la plupart, ont accueilli ce lapsus avec une véritable satisfaction, comme un jeu de mots voulu. Quant à moi, j'ai suivi avec une profonde émotion ce processus inoffensif en apparence. Car si j'ai été obligé, pour des raisons faciles à comprendre, de m'abstenir de toute étude psychanalytique, je n'en ai pas moins vu dans ce lapsus une preuve frappante de l'exactitude de votre théorie concernant le déterminisme des actes manqués et les profondes analogies entre le lapsus et le mot d'esprit.»

r) C'est également aux pénibles et douloureuses impressions du temps de guerre que doit son origine le lapsus suivant, dont me fait part un officier autrichien, rentré dans les foyers, le lieutenant T.:

«Alors que j'étais retenu comme prisonnier de guerre en Italie, nous avons été, deux cents officers environ, logés pendant plusieurs mois dans une villa très exiguë. Durant notre séjour dans cette villa, un de nos camarades est mort de la grippe. Cet événement a naturellement produit sur nous tous la plus profonde impression, car les conditions dans lesquelles nous nous trouvions, l'absence de toute assistance médicale, notre dénuement et notre manque de résistance rendaient la propagation de la maladie plus que probable. Après avoir mis le cadavre en bière, nous l'avons déposé dans un coin de la cave de la maison. Le soir, alors que nous faisions, un de mes amis et moi, une ronde autour de la maison, l'idée nous est venue de revoir le cadavre. Comme je marchais devant, je me suis trouvé, dès mon entrée dans la cave, devant un spectacle qui m'a profondément effrayé; je ne m'attendais pas à trouver la bière si proche de l'entrée et à voir à une si faible distance le visage du mort que le vacillement de la lumière de nos bougies avait comme animé. C'est sous l'impression de cette vision que nous avons poursuivi notre ronde. En un endroit d'où nos regards apercevaient le parc baigné par la lumière du clair de lune, une prairie éclairée comme en plein jour et, au-delà, de légers nuages vaporeux, la représentation que me suggérait toute cette atmosphère s'était concrétisée par l'image d'un chœur d'elfes dansant à la lisière du bois de cyprès proche de la prairie.

«L'après-midi du jour suivant, nous avons conduit notre pauvre camarade à sa dernière demeure. Le trajet qui séparait notre prison du cimetière de la petite localité voisine a été pour nous un douloureux et humiliant calvaire. Des adolescents bruyants, une population railleuse et persifleuse, des tapageurs grossiers ont profité de l'occasion pour manifester à notre égard des sentiments mêlés de curiosité et de haine. La conscience de mon impuissance en face de cette humiliation que je n'aurais pas supportée dans d'autres circonstances, l'horreur devant cette grossièreté exprimée de manière aussi cynique, m'ont rempli d'amertume et m'ont plongé dans un état de dépression qui a duré jusqu'au soir. À la même heure que la veille, avec le même compagnon, j'ai repris le chemin caillouteux qui faisait le tour de notre villa. En passant devant la grille de la cave où nous avions déposé la veille le cadavre de notre camarade, je me suis souvenu de l'impression que j'avais ressentie à la vue de son visage éclairé par la lumière des bougies. Et à l'endroit d'où j'apercevais à nouveau le parc étendu sous le clair de lune, je me suis arrêté et j'ai dit à mon compagnon: «Ici nous pourrions nous asseoir sur l'herbe (Gras) et chanter (singen) une sérénade.» Mais en prononçant cette phrase j'avais commis deux lapsus: Grab (tombeau), au lieu de Gras (herbe) et sinken (descendre), au lieu de singen (chanter). Ma phrase avait donc pris le sens suivant: «Ici nous pourrions nous asseoir dans la tombe et descendre une sérénade.» Ce n'est qu'après avoir commis le second lapsus que j'ai compris ce que je voulais; quant au premier, je l'avais corrigé, sans saisir le sens de mon erreur. Je réfléchis un instant et, réunissant les deux lapsus, je recomposai la phrase: «descendre dans la tombe» (ins Grab sinken). Et voilà que les images se mettent à défiler avec une rapidité vertigineuse: les elfes dansant et planant au clair de lune; le camarade dans sa bière; le souvenir réveillé; les diverses scènes qui ont accompagné l'enterrement; la sensation du dégoût et de la tristesse éprouvés; le souvenir de certaines conversations sur la possibilité d'une épidémie; l'appréhension manifestée par certains officiers. Plus tard, je me suis rappelé que ce jour-là était l'anniversaire de la mort de mon père, souvenir qui m'a assez étonné, étant donné que j'ai une très mauvaise mémoire des dates.

«Après réflexion, tout m'était apparu clair; mêmes conditions extérieures dans les deux soirées consécutives, même heure, même éclairage, même endroit et même compagnon. Je me suis souvenu du sentiment de malaise que j'avais éprouvé lorsqu'il avait été question de l'extension éventuelle de la grippe, mais aussi du commandement intérieur qui m'interdisait de céder à la peur. La juxtaposition des mots «wir könnten ins Grab sinken» (nous pourrions descendre dans la tombe) m'a, elle aussi, révélé alors sa signification, en même temps que j'ai acquis la certitude que c'est seulement après avoir corrigé le premier lapsus (Grab – tombeau, en Gras – herbe), correction à laquelle je n'ai d'abord attaché aucune importance, que pour permettre au complexe refoulé de s'exprimer, j'ai commis le second (en disant sinken – descendre, au lieu de singen – chanter).

«J'ajoute que j'avais à cette époque-là des rêves très pénibles, dans lesquels une parente très proche m'était apparue, à plusieurs reprises, comme gravement malade, et même une fois comme morte. Très peu de temps avant que je sois fait prisonnier, j'avais appris que la grippe sévissait avec violence dans le pays habité par cette parente – à laquelle j'avais d'ailleurs fait part de mes très vives appréhensions. Plusieurs mois après les événements que je raconte, j'ai reçu la nouvelle qu'elle avait succombé à l'épidémie quinze jours avant ces mêmes événements.»

z) Le lapsus suivant illustre d'une façon frappante l'un des douloureux conflits si fréquents dans la carrière du médecin. Un homme, selon toute vraisemblance malade incurable, mais dont la maladie n'est pas encore diagnostiquée d'une façon certaine, vient à Vienne s'enquérir de son sort et prie un de ses amis d'enfance, devenu médecin célèbre, de s'occuper de son cas – ce que cet ami finit par accepter, bien qu'à contre-cœur. Il conseille au malade d'entrer dans une maison de santé et lui recommande le sanatorium «Hera». – Mais cette maison de santé a une destination spéciale (clinique d'accouchements), objecte le malade. – Oh non, répond avec vivacité le médecin: on peut, dans cette maison, faire mourir (um brigen)… je veux dire faire entrer (UNTERbringen) n'importe quel malade. Il cherche alors à atténuer l'effet de son lapsus. – Tu ne vas pas croire que j'ai à ton égard des intentions hostiles? Un quart d'heure plus tard, il dit à l'infirmière qui l'accompagne jusqu'à la porte: – Je ne trouve rien et ne crois toujours pas qu'il soit atteint de ce qu'on soupçonne. Mais s'il l'était, il ne resterait, à mon avis, qu'à lui administrer une bonne dose de morphine, et tout serait fini. Or il se trouve que son ami lui avait posé comme condîtion d'abréger ses souffrances avec un médicament, dès qu'il aurait acquis la certitude que le cas était désespéré. Le médecin s'était donc réellement chargé (à une certaine condition) de faire mourir son ami.

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