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Les petits dieux [Small Gods - fr]

Электронная книга - «Les petits dieux [Small Gods - fr]». Краткое содержание книги:

Or il advint qu’en ce temps-là le grand dieu Om s’adressa à Frangin, l’Elu :
“Psst !”
Frangin s’arrêta au milieu d’un coup de binette et fit du regard le tour du jardin du temple. “Pardon ?” lança-t-il.
C’était une belle journée de printemps prime. Les moulins à prière tournaient joyeusement dans le vent qui tombait des montagnes. En altitude, un aigle solitaire décrivait des cercles.
Frangin haussa les épaules et retourna à ses melons.
Le grand dieu Om s’adressa derechef à Frangin l’Elu :
“T’es sourd, mon gars ?”
Une lourde responsabilité attend le jeune novice : prévenir une guerre sainte. Car il est des hérétiques, voyez-vous, pour prétendre, contrairement au dogme de l’Eglise, que le monde est plat et qu’il traverse l’univers sur le dos d’une immense tortue…
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Il sourit et entra dans la chambre. Deux inquisiteurs encapuchonnés se glissèrent à sa suite.

« Mon frère », répéta Vorbis. Puis il referma la porte.

« Comment c’est, là-dedans ? demanda Frangin.

— Je vais bringuebaler comme un petit pois dans une casserole, ronchonna la tortue.

— Je pourrais y mettre de la paille. Et, regarde, j’ai ça. »

Un paquet de verdure tomba sur la tête d’Om.

« Ça vient de la cuisine, expliqua Frangin. Des épluchures et du chou. Je les ai volés, ajouta-t-il, mais je me suis dit que ce n’était pas du vol si je le faisais pour toi. »

L’odeur fétide des feuilles à demi pourries donnait fortement à penser que Frangin avait commis son délit alors que les légumes étaient en route pour le tas de fumier, mais Om n’en dit rien. Pas encore.

« Très juste », marmonna-t-il.

Il doit y en avoir d’autres que lui, songea-t-il. Sûrement. À la campagne. Cette ville est trop bégueule. Pourtant… tous ces pèlerins devant le temple. Ce n’étaient pas seulement des campagnards, mais les plus dévots. Des villages entiers se regroupaient pour envoyer un seul représentant porter les suppliques de tout le monde. Mais nulle part chez eux il n’avait senti de flamme. La peur, oui, l’angoisse, le désir ardent et l’espoir. Toutes ces émotions avaient leur parfum. Mais de flamme, point.

L’aigle l’avait laissé tomber près de Frangin. Il… s’était comme réveillé. Il se souvenait vaguement du temps passé à l’état de tortue. Et maintenant il se souvenait qu’il était un dieu. Jusqu’à quelle distance de Frangin s’en souviendrait-il encore ? Un kilomètre ? Dix ? Quel effet ça lui ferait… de sentir sa conscience lui échapper, décroître jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien qu’un modeste reptile ? Peut-être subsisterait-il une part de lui-même qui se souviendrait toujours, désespérément…

Il frissonna.

Pour l’heure, Om occupait une boîte en osier suspendue à l’épaule de Frangin. La boîte devait déjà manquer de confort en temps ordinaire, mais à présent elle sautait en outre chaque fois que le novice battait la semelle dans la fraîcheur d’avant l’aube.

Au bout d’un moment, des palefreniers de la Citadelle arrivèrent avec des chevaux. Ils regardèrent Frangin d’un drôle d’air. Le jeune homme leur sourit à tous. Le meilleur parti à prendre, lui semblait-il.

Il commençait d’avoir faim, mais il n’osait pas quitter son poste. On lui avait dit de se tenir là. Pourtant, au bout d’un moment, des bruits au détour du mur voisin le poussèrent à effectuer quelques pas en crabe pour voir ce qui se passait.

La cour en forme de U entourait une aile des bâtiments de la Citadelle, et on aurait dit qu’un autre groupe se préparait à prendre le départ.

Frangin connaissait les chameaux. Il en avait vu deux au village de sa grand-mère. Mais cette fois il eut l’impression de centaines de ces bêtes qui se plaignaient comme des pompes mal graissées et puaient autant qu’un millier de tapis mouillés. Des hommes en jolhiba se déplaçaient parmi eux et leur donnaient de temps en temps des coups de bâton, méthode agréée par la profession chamelière.

Frangin s’approcha négligemment du dromadaire le plus proche. Un homme lui sanglait des outres autour de la bosse.

« Bonjour, frère, dit le novice.

— Va t’faire foutre ! lança l’homme sans se retourner.

— Le prophète Abbysse nous dit – chapitre XXV, verset 6 : “Malheur à qui se souille la bouche de grossièretés car ses paroles ne seront que poussière”, cita Frangin.

— Ah bon ? Ben, il peut aller s’faire foutre lui aussi », répliqua l’homme sur le ton de la conversation.

Frangin hésita. Techniquement, bien sûr, l’homme venait de s’offrir la jouissance immédiate d’un millier d’enfers plus un ou deux mois de pension aux bons soins de la Quisition, mais Frangin avait reconnu en lui un membre de la Légion divine ; une épée se dissimulait en partie sous sa robe du désert.

Et il fallait témoigner d’une indulgence particulière envers les légionnaires, tout comme envers les inquisiteurs. Leurs contacts intimes fréquents avec les impies leur affectaient l’esprit et faisaient courir à leur âme un danger de mort. Il opta pour la magnanimité.

« Et où allez-vous avec tous ces chameaux par cette belle matinée, mon frère ? »

Le soldat serra une courroie.

« Sûrement en enfer, dit-il en souriant méchamment. Juste après toi.

— Vraiment ? Selon les paroles du prophète Ichquible, on n’a pas forcément besoin de chameau pour se rendre en enfer, parfaitement, ni de cheval ni de mule ; on peut y aller avec sa langue, énonça Frangin en laissant un soupçon de désapprobation transparaître dans sa voix.

— Y aurait pas un vieux prophète qu’aurait dit quelque chose sur des connards de fouinards qui reçoivent un gnon dans la tronche ? lança le soldat.

— “Malheur à qui lève la main sur son frère et qui le traite comme un infidèle”, cita Frangin. Ça, c’est Ossaire, Préceptes XI, verset 16.

— “Tire-toi et oublie qu’tu nous as vus sinon tu cours au-devant de graves pépins, l’ami.” Sergent Aktar, chapitre I, verset 1 », répliqua le soldat.

Le front de Frangin se plissa. Il ne se rappelait pas ce passage-là.

« Ne reste pas là, fit la voix du dieu dans sa tête. Pas la peine de t’attirer des ennuis.

— Je vous souhaite un voyage agréable, dit poliment Frangin. Où que vous alliez. »

Il abandonna le légionnaire et s’en repartit vers la porte.

« Ce gars-là, faudra qu’il fasse un petit séjour dans les enfers de correction, si tu veux mon avis », dit-il.

Le dieu ne releva pas.

Le détachement prévu pour se rendre à Éphèbe commençait à présent à se rassembler. Frangin, au garde-à-vous, s’efforça de ne gêner personne. Il vit une douzaine de soldats à cheval, mais à la différence des méharistes ils portaient des cottes de mailles brillamment astiquées sous des capes noir et jaune que les légionnaires ne revêtaient que dans les grandes occasions. Frangin les trouva très impressionnants.

Un des garçons d’écurie finit par s’approcher de lui.

« Qu’est-ce que tu fais là, novice ? demanda-t-il.

— Je vais à Éphèbe », répondit Frangin.

L’homme lui jeta un regard mauvais puis eut un grand sourire.

« Toi ? T’as même pas été ordonné ! Tu vas à Éphèbe ?

— Oui.

— Qu’est-ce qui te fait croire ça ?

— Je le lui ai demandé, répondit la voix de Vorbis derrière le garçon d’écurie. Et il est ici parce qu’il a obéi à mon désir. »

Frangin avait une vue imprenable sur la figure de l’homme. Le changement d’expression lui évoqua une nappe d’huile qui se répand sur une mare. Puis le malheureux se retourna comme s’il avait les pieds cloués sur une platine.

« Monseigneur Vorbis, bava-t-il d’une voix onctueuse.

— Et maintenant, il lui faut un destrier », poursuivit Vorbis.

La figure du palefrenier était jaune de trouille.

« Je vous en prie. Le meilleur de l’écu…

— Mon ami Frangin est un modeste devant Om, le coupa Vorbis. Il n’exige qu’une mule, j’en suis sûr. Frangin ?

— Je… je ne monte pas, monseigneur, fit le novice.

— Tout le monde monte une mule, rétorqua Vorbis. Souvent plusieurs fois sur une courte distance. À présent, il me semble, nous sommes au complet, non ? »

Il leva un sourcil à l’adresse d’un sergent de la garde qui lui fit un salut.

« Nous attendons le général Fri’it, monseigneur, dit-il.

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