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Les petits dieux [Small Gods - fr]

Электронная книга - «Les petits dieux [Small Gods - fr]». Краткое содержание книги:

Or il advint qu’en ce temps-là le grand dieu Om s’adressa à Frangin, l’Elu :
“Psst !”
Frangin s’arrêta au milieu d’un coup de binette et fit du regard le tour du jardin du temple. “Pardon ?” lança-t-il.
C’était une belle journée de printemps prime. Les moulins à prière tournaient joyeusement dans le vent qui tombait des montagnes. En altitude, un aigle solitaire décrivait des cercles.
Frangin haussa les épaules et retourna à ses melons.
Le grand dieu Om s’adressa derechef à Frangin l’Elu :
“T’es sourd, mon gars ?”
Une lourde responsabilité attend le jeune novice : prévenir une guerre sainte. Car il est des hérétiques, voyez-vous, pour prétendre, contrairement au dogme de l’Eglise, que le monde est plat et qu’il traverse l’univers sur le dos d’une immense tortue…
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Ce n’était qu’une question de temps avant que l’aigle s’arrête de tournoyer et fonde sur lui.

Om n’était tortue que depuis trois ans, mais il avait hérité en même temps que l’enveloppe corporelle de toute une panoplie d’instincts, dont un grand nombre tournaient autour de la terreur panique due au seul animal qui avait trouvé la recette pour manger une tortue.

Les dieux n’ont personne à qui adresser des prières.

Om souhaitait à toutes forces qu’il n’en fût rien.

Quand même, on a tous besoin de quelqu’un.

« Frangin ! »

Frangin restait un peu indécis sur l’avenir immédiat. Le diacre Vorbis l’avait clairement libéré de ses tâches de novice, mais il n’avait rien à faire pour le restant de l’après-midi.

Il se sentait attiré du côté du jardin. Il y avait des haricots à ramer, un travail qu’il attendait toujours avec plaisir. On savait à quoi s’en tenir avec les haricots. Ils ne demandaient pas l’impossible, comme oublier. Et puis, s’il devait s’absenter quelque temps, il fallait pailler les melons et mettre Lou-tsé au courant.

Lou-tsé et les jardins formaient un tout.

Tout service abrite une personne de ce type. Tantôt elle pousse un balai dans des couloirs sombres, tantôt elle déambule parmi les étagères au fond des magasins (où elle seule sait dénicher le moindre article), ou elle entretient une relation ambiguë mais essentielle avec la salle des chaudières. Tout le monde la connaît mais personne ne se souvient d’un temps où elle n’était pas là, ni ne sait où elle va quand elle est absente, bref, où elle se trouve habituellement. À l’occasion, des gens un peu plus observateurs que la moyenne, ce qui ne paraît pas à première vue très difficile, se posent un instant des questions à son sujet… puis passent à autre chose.

Curieusement, étant donné ses allées et venues discrètes entre les jardins de la Citadelle, Lou-tsé ne manifestait pas beaucoup d’intérêt pour les plantes proprement dites. Il s’occupait de la terre, du fumier, de l’humus, du compost, du terreau, de la poussière et des moyens de les manutentionner. La plupart du temps, il maniait un balai ou retournait un tas de n’importe quoi. Dès qu’on mettait des semences dans quelque chose, ça ne l’intéressait plus.

Il ratissait les allées lorsque Frangin entra. Il s’y entendait pour ratisser les allées. Il composait des cannelures et dessinait des courbes douces à l’effet apaisant. Frangin avait toujours envie de s’excuser quand il marchait dessus.

Le novice ne lui parlait guère car ce qu’on pouvait lui dire n’avait guère d’importance. Le vieux se contentait à chaque fois de hocher la tête et d’arborer son sourire à une seule dent.

« Je m’en vais pour un petit moment, annonça Frangin d’une voix forte en articulant bien. Je pense qu’on va envoyer quelqu’un pour s’occuper des jardins, mais j’ai quelques consignes… »

Hochement de tête, sourire. Le vieux le suivit patiemment le long des rangs de légumes tandis que Frangin parlait haricots et fines herbes.

« Compris ? » demanda le novice au bout de dix minutes.

Hochement de tête, sourire. Hochement de tête, sourire, signe de main.

« Quoi ? »

Hochement de tête, sourire, signe de main. Hochement de tête, sourire, signe de main, sourire.

De sa démarche qui tenait à la fois du crabe et du singe, Lou-tsé se rendit au petit secteur au fond du jardin enclos qui recelait ses divers tas de détritus, les rayonnages de pots de fleurs et tous les produits de la beauté horticole. L’homme devait y dormir, soupçonna Frangin.

Hochement de tête, sourire, signe de main.

Une petite table sur tréteaux se dressait au soleil près d’un rayonnage de rames pour haricots.

On y avait étendu un paillasson sur lequel reposaient une demi-douzaine de gros cailloux pointus hauts d’une trentaine de centimètres.

Autour d’eux, on avait disposé avec soin des tuteurs. Des morceaux de bois fin donnaient de l’ombre à certaines parties des cailloux. De petits miroirs métalliques dirigeaient la lumière du soleil vers d’autres. Des cônes de papier curieusement orientés avaient l’air de canaliser le vent sur des points précis.

Frangin n’avait jamais entendu parler de l’art du bonsaï, surtout appliqué aux montagnes.

« C’est… très joli », dit-il d’un ton hésitant.

Hochement de tête, sourire, saisie d’un petit rocher, sourire, insistance, insistance.

« Oh, je ne peux pas accepter… »

Insistance, insistance. Grand sourire, hochement de tête.

Frangin prit la montagne miniature. Il lui trouva un poids étrange, irréel – sa main lui disait qu’elle pesait en gros une livre, mais sa tête des milliers de toutes, toutes petites tonnes.

« Euh… Merci. Merci beaucoup. »

Hochement de tête, sourire, poussée polie.

« C’est très… montagneux. »

Hochement de tête, grand sourire.

« Ça n’est tout de même pas de la neige au sommet, dites…

— Frangin ! »

Il releva la tête d’un coup. Mais la voix venait de l’intérieur.

Oh non, songea-t-il pitoyablement.

Il repoussa la petite montagne dans les mains de Lou-tsé.

« Mais, euh… vous me la mettez de côté, oui ?

— Frangin ! »

Je rêvais, non ? Avant que je devienne important et que des diacres m’adressent la parole.

« Non, tu ne rêvais pas ! Au secours ! »

Les pétitionnaires s’égaillèrent lorsque l’aigle effectua un passage au-dessus de la place des Lamentations.

Il vira en rase-mottes et alla se percher sur la statue du Grand Om piétinant les infidèles.

C’était un oiseau magnifique brun doré dont les yeux jaunes passèrent en revue la foule d’un air froid et dédaigneux.

« C’est un signe ? fit un vieillard affublé d’une jambe de bois.

— Oui ! Un signe ! répéta une jeune femme près de lui.

— Un signe ! »

On se rassembla autour de la statue.

« C’est un connard », lança quelque part du côté de leurs pieds une voix que personne n’entendit.

« Mais un signe de quoi ? fit un homme assez âgé qui campait sur la place depuis trois jours.

— Comment ça : de quoi ? C’est un signe ! fit l’homme à la jambe de bois. Pas besoin que ce soit un signe de quelque chose. “Un signe de quoi ?” Poser une question pareille ! En voilà de la méfiance !

— C’est forcément un signe de quelque chose, insista l’autre. C’est un chaispaquoi référentiel. Un gérondif. Bien possible, ça, un gérondif. »

Une silhouette maigre apparut en bordure du groupe ; elle se déplaçait discrètement mais avec une rapidité étonnante. Elle portait la jolhiba des tribus du désert, mais un plateau lui pendait au cou par une lanière. Il s’en dégageait un avant-goût alarmant de sucreries poisseuses nappées de poussière.

« C’est peut-être un messager du grand dieu lui-même, dit la femme.

— C’est un putain d’aigle, voilà ce que c’est, fit une voix résignée quelque part au milieu de l’homicide ornemental de bronze à la base de la statue.

— Dattes ? Figues ? Sorbets ? Saintes reliques ? Indulgences toutes fraîches ? Lézards ? En bâtonnets ? proposa l’homme au plateau d’un ton encourageant.

— Moi j’croyais qu’il apparaissait aux mortels sous forme de cygne ou de taureau, dit la jambe de bois.

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