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Les petits dieux [Small Gods - fr]

Электронная книга - «Les petits dieux [Small Gods - fr]». Краткое содержание книги:

Or il advint qu’en ce temps-là le grand dieu Om s’adressa à Frangin, l’Elu :
“Psst !”
Frangin s’arrêta au milieu d’un coup de binette et fit du regard le tour du jardin du temple. “Pardon ?” lança-t-il.
C’était une belle journée de printemps prime. Les moulins à prière tournaient joyeusement dans le vent qui tombait des montagnes. En altitude, un aigle solitaire décrivait des cercles.
Frangin haussa les épaules et retourna à ses melons.
Le grand dieu Om s’adressa derechef à Frangin l’Elu :
“T’es sourd, mon gars ?”
Une lourde responsabilité attend le jeune novice : prévenir une guerre sainte. Car il est des hérétiques, voyez-vous, pour prétendre, contrairement au dogme de l’Eglise, que le monde est plat et qu’il traverse l’univers sur le dos d’une immense tortue…
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— Hah ! cracha en pure perte la voix de la tortue.

— Ça m’a toujours intrigué, intervint un jeune novice au dernier rang. Vous savez… Ben… Des cygnes ? Pas très… macho, croyez pas ?

— Que tu sois lapidé à mort pour blasphème ! lui jeta violemment la femme. Le grand dieu entend chacune des paroles irrévérencieuses que tu prononces !

— Hah ! » fit-on sous la statue. Et l’homme au plateau se coula un peu plus en avant. « Délice klatchien. Guêpes au miel ? Profitez-en tant que c’est froid ! proposa-t-il encore.

— C’est tout de même pas mal, fit l’homme âgé du ton assommant que rien ne peut arrêter. J’veux dire, y a quelque chose de très divin dans un aigle. Le roi des oiseaux, j’ai pas raison ?

— Rien d’autre qu’une dinde améliorée, fit la voix sous la statue. Un cerveau pas plus gros qu’une noix.

— Un oiseau très noble, l’aigle. Et intelligent avec ça, renchérit l’homme âgé. Détail intéressant : c’est le seul oiseau qui arrive à manger les tortues. Vous saviez ça ? Il attrape la tortue, ensuite il s’envole très haut et la laisse tomber sur les rochers. Elle s’écrase et elle s’ouvre en deux. Étonnant.

— Un de ces quatre, fit une voix morne à ras du sol, je vais retrouver ma pleine forme et tu vas drôlement regretter tes paroles. Pendant très longtemps. Je pourrais même aller jusqu’à étirer le temps pour que t’en baves davantage. Ou alors… non, je vais te changer en tortue. On verra si ça te plaît, hein ? Le vent qui se rue autour de la carapace, le sol qui grossit de seconde en seconde. Ça, c’est un détail intéressant !

— Je trouve ça affreux, dit la femme en levant la tête vers le regard mauvais de l’aigle. Je me demande ce qui passe par la tête de la pauvre petite bête quand elle tombe.

— Sa carapace, madame », dit le grand dieu Om en s’efforçant de se glisser encore plus profondément sous le surplomb de bronze.

L’homme au plateau avait l’air découragé. « Attendez voir, fit-il. Deux sachets de dattes au sucre pour le prix d’un, qu’est-ce que vous en pensez ? Et là, autant dire que je m’tranche la main. »

La femme jeta un coup d’œil au plateau.

« Dites, y a des mouches partout !

— Des raisins secs, madame.

— Pourquoi ça s’envole, alors ? »

L’homme regarda son plateau. Puis il releva la tête vers la femme.

« Un miracle ! s’écria-t-il en agitant les mains d’un air théâtral. Le temps des miracles est venu ! »

L’aigle bougea, mal à l’aise.

Il ne voyait dans les êtres humains que des bouts de paysage mobile qui, en période d’agnelage en montagne, s’accompagnaient de jets de pierres quand il plongeait sur l’agneau nouveau-né, mais ne présentaient par ailleurs pas plus d’intérêt à ses yeux que les buissons et les rochers. Il n’en avait pourtant jamais approché autant. Son regard dément allait et venait, incertain.

À cet instant des trompettes retentirent sur la place.

L’aigle regarda en tous sens d’un air affolé pendant que son cerveau réduit s’efforçait d’assimiler cette surcharge soudaine.

Il bondit. Les fidèles se battirent pour s’écarter de sa trajectoire alors qu’il piquait sur les dalles avant de s’élever majestueusement vers les tourelles du grand temple et la chaleur des cieux.

En dessous, les portes du grand temple, quarante tonnes chacune de bronze doré, s’ouvrirent sous le souffle (disait-on) du grand dieu lui-même, pivotèrent pesamment et – sainteté suprême – silencieusement.

Les sandales démesurées de Frangin claquaient à toute allure sur les dalles. Il déployait toujours beaucoup d’efforts pour courir ; il courait à partir des genoux et battait des jambes en dessous comme s’il s’agissait de roues à aubes.

C’était dingue. Une tortue se prétendait le dieu, ce qui ne pouvait pas être vrai, sauf que si, forcément, vu ce qu’elle savait. Et il avait subi un interrogatoire de la Quisition. Ou quelque chose d’approchant. En tout cas, il n’avait pas trouvé l’épreuve aussi pénible que le prétendait la rumeur.

« Frangin ! »

La place, d’habitude bourdonnante des murmures d’un millier de prières, baignait dans le silence. Tous les pèlerins s’étaient tournés face au temple.

L’esprit en ébullition suite aux événements de la journée, Frangin se fraya un chemin à coups d’épaule à travers la foule soudain muette…

« Frangin ! »

Les gens ont des étouffoirs de réalité.

Le fait est notoire : les neuf dixièmes du cerveau restent inutilisés ; comme la plupart des faits notoires, c’est faux. Même le plus crétin des Créateurs ne s’embêterait pas à charger le crâne humain de plusieurs livres de matière grise dans le seul but de fournir un mets délicat à certaines tribus reculées de vallées inexplorées. Le cerveau est bel et bien utilisé au maximum de ses capacités. Et, entre autres fonctions, il fait paraître le miraculeux banal et change l’extraordinaire en ordinaire.

Car dans le cas contraire, confrontés au merveilleux quotidien de tout ce qui les entoure, les êtres humains se baladeraient la figure fendue de grands sourires idiots semblables à ceux qu’arborent certaines tribus reculées chez qui les autorités font de temps en temps une descente, histoire d’étudier de près le contenu de leurs serres en plastique. Ils lâcheraient des « wouah ! » à tout bout de champ. Et aucun ne travaillerait beaucoup.

Les dieux n’aiment pas qu’on ne travaille pas beaucoup. Les inactifs risquent toujours de se mettre à réfléchir.

Une partie du cerveau a pour fonction d’empêcher de tels incidents de se produire. Elle est très efficace. Elle peut inspirer l’ennui même aux témoins de spectacles merveilleux. Et Frangin était un travailleur acharné.

Aussi ne remarqua-t-il pas tout de suite qu’il avait franchi le dernier rang des badauds pour débouler au milieu d’une large allée dégagée. Il se retourna alors et vit approcher la procession.

Le cénobiarche regagnait ses appartements après avoir assuré le service du soir – ou plutôt vaguement opiné pendant que le chapelain l’assurait en son nom.

Frangin pivota sur place, à la recherche d’un moyen de se tirer de ce mauvais pas. Puis il entendit tousser près de lui et leva les yeux sur les figures furieuses de deux cémois inférieurs encadrant la mine ahurie et gériatriquement bon enfant du cénobiarche en personne.

Le vieil homme leva machinalement la main pour bénir Frangin du signe des saintes cornes, puis deux membres de la Légion divine saisirent le novice par les coudes en s’y reprenant à deux fois et lui firent dégager tambour battant le chemin de la procession avant de le propulser dans la foule.

« Frangin ! »

Frangin traversa l’esplanade d’un bond jusqu’à la statue contre laquelle il s’appuya, hors d’haleine.

« Je vais finir en enfer ! marmonna-t-il. Pour l’éternité !

— On s’en fout ! Maintenant… sors-moi de là ! »

On ne lui prêtait aucune attention désormais. Tout le monde regardait passer la procession. Même regarder passer la procession était un acte saint. Frangin s’agenouilla et fouilla des yeux les volutes à la base de la statue.

Une prunelle en bouton de bottine le foudroya sur place.

« Comment tu t’es fourrée là-dessous ?

— C’était moins une, répondit la tortue. Moi j’te l’dis, quand j’aurai retrouvé la forme, va y avoir du rififi chez les aigles.

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