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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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Quand nous eûmes fait le tour du szambar et échangé quelques mots avec ceux qui étaient venus nous voir partir, nous nous trouvâmes au fond de la place, du côté de la route de la montagne. Les tapis dorés étaient posés, qui s’étiraient comme une coulée de métal en fusion. C’est cette vue qui me fit sortir de ma transe. Un frisson parcourut mon échine et je crus un instant que j’allais me mettre à pleurer. Je tournai la tête vers Chaliza. Elle avait le visage brillant de traînées de larmes. Je lui souris en indiquant la montagne d’un petit mouvement de la tête.

— Allons-y, dis-je.

C’est ainsi que nous prîmes la route du pays des rêves, du lieu de tous les secrets, de la montagne des dieux.

Pas après pas, pas après pas. Poser un pied, puis l’autre, c’est ainsi que l’on grimpe. De tous côtés, nous parvenaient des cris d’encouragement, des vivats et le fracas joyeux de la musique. Il y avait même des acclamations qui venaient de derrière nous où, comme le voulait la tradition, les candidats qui n’étaient pas allés jusqu’au bout nous suivaient humblement en portant nos bagages. Je me retournai une seule fois et découvris leur foule innombrable. Ils étaient plusieurs milliers. Dans leurs yeux brillait le reflet de notre gloire. Pourquoi n’y avait-il ni amertume ni envie chez ces milliers de postulants dont la candidature n’avait pas été retenue ? Nous n’étions qu’une poignée à avoir décroché le gros lot dont ils avaient rêvé.

Tout le monde connaît le bas de la route. Les vieux pavés blancs dont elle est revêtue sont lisses et larges, et la palissade qui la borde est hérissée de bannières jaunes. En prenant soin de ne fouler que le tapis d’honneur doré, nous traversâmes le cœur de la ville en suivant la route jusqu’à l’endroit où elle descend légèrement avant de remonter en pente raide. Puis nous atteignîmes la Porte Roshten où les gardes nous saluèrent et, l’un après l’autre, nous posâmes la main sur la borne de Roshten pour marquer notre départ du village et le véritable commencement de l’ascension. J’ouvrais toujours la marche, mais, comme nous avions rompu notre stricte formation de départ, Kilarion, Jaif et quelques autres s’étaient portés à ma hauteur. Nous n’en étions qu’au tout début de la montée, mais l’air semblait déjà plus frais.

Devant nous, Kosa Saag bouchait tout le ciel.

Quand on est sur ses flancs, c’est à peine si on se rend compte que c’est une montagne. Elle devient le monde entier. On n’a aucune notion de sa hauteur. C’est simplement un mur, le Mur, qui se dresse entre nous et les régions inconnues qui se trouvent de l’autre côté. Au bout d’un certain temps, on cesse d’y penser comme à quelque chose de vertical. Elle se déroule comme une longue route sinueuse, interminable, qui, en général n’est pas aussi abrupte qu’on aurait pu le penser et on la gravit un pas après l’autre, sans songer à ce qui nous attend plus haut, car on sait que si on pense à autre chose qu’au pas suivant, à la rigueur à celui d’après, on ne pourra que devenir fou.

Nous laissâmes rapidement derrière nous les bornes que nous connaissions tous : Ashten, Glay, Hespen, Sennt. Tous sans exception nous étions montés jusque-là, un jour ou l’autre, à l’occasion d’une des fêtes où le Mur est ouvert au public pour les cérémonies sacrées organisées en l’honneur de Celui Qui Grimpa, et nous y étions probablement tous montés en cachette, comme je l’avais fait avec Galli. À chaque borne, il fallait dire une petite prière, car chacune est dédiée à un dieu particulier. Mais notre halte était aussi brève que possible et nous reprenions la route dès la fin de l’oraison. Chemin faisant, je me tournai vers Galli et elle me sourit, comme pour me faire comprendre qu’elle aussi se souvenait de ce jour où, encore adolescents, nous étions montés jusque-là et où nous avions accompli les Changements sur un lit de mousse, derrière Hithiat. En repensant à cette aventure, je retrouvai le souvenir des seins de Galli au creux de mes mains, celui de sa langue agile dans ma bouche et je me demandai si elle accepterait, la nuit venue, au campement, d’accomplir avec moi quelques Changements. Mes dernières relations sexuelles remontaient à six mois et, dans la disposition où j’étais, j’aurais pu accomplir des Changements avec les vingt femmes du Pèlerinage sans m’arrêter pour reprendre mon souffle.

Mais il fallait d’abord continuer à grimper pendant un certain temps.

La montée était aisée, le paysage familier. Dans sa portion menant à Hithiat, la route du Mur est bien entretenue, la pente reste douce, pour une route de montagne, et, comme je l’ai déjà dit, nous l’avions déjà suivie à de nombreuses reprises. Nous avancions d’un bon pas en riant et plaisantant, faisant de loin en loin une halte aux points de vue jalonnant la route pour regarder en contrebas le village qui, chaque fois, rapetissait. Si les rires étaient parfois un peu plus bruyants que les plaisanteries ne le méritaient, il fallait nous comprendre ; nous étions excités, impatients et l’air de la montagne, déjà plus pur, moins lourd que celui du village, avait un effet euphorisant. Je me rappelle qu’une des femmes, je crois que c’était Grycindil la Tisserande ou bien Stum des Charpentiers, se porta à ma hauteur.

— Imagine qu’ils nous aient menti et que la montée soit aussi facile jusqu’en haut ! me lança-t-elle avec entrain. Imagine qu’on atteigne le Sommet demain, dans la journée ! Ce serait merveilleux, Poilar !

Je m’étais posé les mêmes questions. Est-ce que la montée allait se poursuivre aussi aisément jusqu’au Sommet ? Est-ce que les choses n’allaient pas devenir beaucoup plus difficiles ?

— Bien sûr, répondis-je, ce serait merveilleux.

Et nous partîmes d’un grand rire, un de ces rires forcés derrière lesquels nous avions pris l’habitude de cacher nos craintes. Mais je savais en mon for intérieur que la route n’allait pas tarder à devenir beaucoup plus pénible et que nous découvririons très vraisemblablement au bout de quelques jours qu’il n’y avait plus de route du tout, plus rien que la paroi abrupte et dénudée du Mur qu’il nous faudrait escalader dans des souffrances extrêmes. Et je crois qu’elle le savait aussi.

À la borne de Denbail eut lieu la remise de notre équipement par nos porteurs. Nous nous arrêtâmes juste au bord du tapis de cérémonie et les candidats malheureux qui avaient transporté notre barda jusque-là tendirent les bras pour nous le remettre, car il leur était interdit de poser le pied sur les pavés non recouverts des côtés de la route. Mon bagage avait été porté par une femme des Jongleurs du nom de Streltsa, avec qui je m’étais accouplé une ou deux fois par le passé. Comme elle se tenait à une certaine distance du bord du tapis, elle se pencha très loin en avant pour me le passer, mais, au moment où j’allais le saisir, elle le retira en riant et il me fallut étendre gauchement les bras. Ma jambe se déroba sous moi et je commençai à basculer en avant, mais je parvins à éviter la chute. Tandis que je cherchais à reprendre mon équilibre, elle me saisit de la main gauche et m’attira vers elle pour me mordre dans le cou, jusqu’au sang.

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