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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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– Ça pourrait se passer en Afrique d’après vous ?

– Où vous voulez.

– À Alger ? À Oran ?

– L’histoire pourrait se dérouler n’importe où. Si Kafka paraît énigmatique, c’est qu’il n’a jamais trouvé de solution à ses problèmes littéraires personnels, ses livres sont tous restés inachevés. Quand un romancier ne finit jamais un roman, n’est-ce pas un aveu d’impuissance ? Kafka voulait qu’on les brûle, il n’était pas dupe de leur valeur. Son ami Brod l’a trahi et il s’est trouvé une mission : il a entrepris de les réécrire et de les restructurer. Pourquoi, d’après vous ? Kafka était incapable de construire une intrigue, de trouver une chute, aussi, à chaque fois qu’il se heurtait à une impasse dans son labyrinthe, s’en sortait-il par une pirouette qui repoussait l’échéance, ou il posait son manuscrit sur une étagère et passait à un autre texte.

Maurice avait rappelé à Joseph qu’il devait sermonner Christine, la convaincre de renoncer à sa carrière parisienne. Au cours du repas, Joseph attaqua de côté, demanda à Christine quels étaient ses projets. Mathé qui lui faisait face répondit à sa place : Le Temps du mépris avait eu un immense retentissement, il venait de signer avec un théâtre pour une série de représentations et une tournée en Algérie, peut-être aussi en Tunisie, il avait accepté une proposition de Radio Alger pour monter des pièces radiophoniques, il avait plusieurs idées à mettre en chantier, dont une adaptation des Frères Karamazov qui lui tenait à cœur.

– Trente-neuf aurait pu être une bonne année pour nous, conclut-il.

– Vous croyez qu’il y aura la guerre ? demanda Joseph.

– Elle a commencé, nous ne nous en sommes pas rendu compte.

Pour Joseph, la vie aurait pu être agréable s’il n’avait été obsédé par son père. Pas une nuit sans qu’il se réveille brusquement dans sa chambre pragoise, un moment de confusion et d’angoisse. Il ne recevait plus aucune lettre d’Édouard et n’était pas sûr que les siennes lui parviennent. Il avait tellement envie d’entendre sa voix.

Les communications téléphoniques étaient aléatoires. N’ayant pas de téléphone dans son appartement, il était obligé d’aller à la Grande Poste. À deux reprises, il réussit à obtenir Prague en moins de quinze minutes, sinon, en général, c’étaient de longues heures de patience. Ils étaient de part et d’autre d’une porte de prison et attendaient qu’elle s’entrouvre. À chaque fois, c’était un bonheur immense, une véritable libération, cette sensation d’être si proches, à nouveau intimes, comme s’ils allaient se retrouver en soirée.

– Tu as le bonjour de madame Marchova, elle m’a demandé si un jour tu viendrais t’installer dans l’autre appartement sur le palier ou si elle pouvait le louer.

– Je ne suis pas près de revenir à Prague, papa. Et certainement pas pour y travailler.

Joseph demandait des précisions sur la vie à Prague, son père le rassurait sans cesse, il n’y avait aucun problème, les Allemands s’occupaient surtout des questions industrielles, son colonel était charmant, il lui avait conseillé de lire Nietzsche qu’il vénérait, lui avait laissé son exemplaire personnel de Humain, trop humain, son livre de chevet. Ils avaient ensemble de longues conversations. Édouard, qui comme tous les médecins avait du mal avec la philosophie, avait la plus grande difficulté à assimiler ce concept troublant de chimie des sentiments, heureusement Gerhard (c’était le prénom de son colonel) lui avait expliqué qu’il devait sublimer son instinct et en terminer avec la métaphysique. Quand son père écourta l’appel sous prétexte de terminer sa lecture Joseph comprit qu’il n’était pas libre de s’exprimer, peut-être son colonel était-il en face de lui.

Le plus souvent, l’attente était interminable. Au début, Joseph emportait son Précis d’entomologie, lisait sur un banc ou bavardait avec les autres usagers du mystère infini des transmissions.

Sujet unique de discussions interminables.

Apparemment, le temps d’attente n’était pas lié aux aléas politiques ou militaires mais on n’en était pas sûr. À plusieurs reprises lors de menaces graves ou de crises diplomatiques, on obtint Anvers, Séville, Florence ou Hambourg sans problème. Par contre, quand il ne se passait rien de notable, le téléphone était coupé et nul ne pouvait dire pourquoi.

Ils formaient un groupe qui avait fini par se connaître et se nommer par leur pays d’appel. Quand Joseph arrivait, un Italien ou un Espagnol, les nationalités les plus représentées, le tenait informé de l’état du trafic. Pour la Hollande, c’était impossible, pour la Pologne ce n’était pas le jour non plus, l’Allemand poireautait depuis le matin. Ou, aujourd’hui il y avait une chance, le Hongrois avait eu Budapest rapidement. Certains alléguaient le rôle des services secrets sans pouvoir être plus précis, ou celui de la censure, on ne savait plus très bien laquelle, de la météo sur le continent qui était sous la neige quand nous on se baignait encore, de l’état du réseau algérien qui datait de la guerre de 14, de l’armée qui réquisitionnait les lignes, du bordel dû au Front populaire, des trotskystes ou bien du gouvernement anglais.

Ils fixaient tous l’immense horloge qui les menaçait là-haut dans la nef.

– Vous ne croyez pas qu’elle avance ?

Ce n’était pas seulement ce silence imposé qui était insupportable, c’était d’être totalement désarmé, assis comme des andouilles à des milliers de kilomètres de chez vous à attendre sans espoir, avec ces doutes poisseux qui vous rongeaient l’esprit. Le plus souvent, ils patientaient pour rien, la Grande Poste fermait à sept heures, ils se retrouvaient sur les marches à se demander s’ils allaient tenter leur chance le lendemain, se donnaient rendez-vous, se souhaitaient bon courage puis s’en retournaient chacun de leur côté.

Joseph, qui prenait ce temps précieux sur son travail, ne venait qu’une fois par semaine, et encore, quand il réussissait à s’esquiver en fin d’après-midi sans se faire remarquer. Malgré la déception, le découragement, il continuait à venir, renoncer aurait été un abandon, comme une autre trahison.

Les bonnes résolutions sont conçues pour s’autodétruire. On ne change jamais.

Joseph finit par vivre comme à Paris. Nelly fut son mauvais prétexte. Elle riait pour un rien. C’était agréable. Elle disait avoir eu son lot de misères, refusait de les évoquer, jurait ne plus y penser, elles avaient disparu à jamais de sa mémoire.

Parmi d’autres qualités, Nelly avait le don de la conviction. Elle adorait persuader les autres qu’elle avait raison, ne supportait pas la contradiction, ne renonçait jamais, avait une capacité de discussion hors du commun et, de guerre lasse ou à court d’arguments, vous reconnaissiez que oui, on ne pouvait pas dire le contraire, elle avait raison. Cela dit, il fallait résister, elle se méfiait de ceux qui cédaient trop vite :

– Tu dis que tu es d’accord pour me faire plaisir.

Elle soutenait que les douleurs amoureuses ressemblaient aux chaussures en cuir neuves, elles font mal au début, souvent de façon intolérable, on croit qu’on va en mourir (mais personne n’est jamais mort d’un mal aux pieds), les grands chagrins, c’était kif-kif bourricot, au bout d’un temps plus ou moins long et après avoir plus ou moins souffert, on s’en accommodait en les rangeant dans un coin où ils finissaient par s’étioler, vieux trophées devenus inoffensifs.

Après avoir longuement étudié la question, elle en était arrivée à la conclusion que le complice du désespoir était la solitude, il fallait donc ne jamais rester seul et éviter les gens tristes, c’était à cela que servaient les amis, des embauchoirs contre la déprime.

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