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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Souvent, elle remarquait que Joseph avait l’air lointain, répondait « Rien » d’une voix absente quand elle lui demandait à quoi il pensait, elle lui conseillait :

– Ne reste pas à Prague, reviens ici.

Ou quand, malgré elle, il y retournait :

– Il faut t’adresser à ton malheur, lui poser des questions, trouver une solution pour qu’il arrête de t’importuner. Parle-lui. S’il est trop dur, n’hésite pas à marchander. S’il a peur que tu l’abandonnes, il négociera avec toi.

Les premières fois où elle lui prodigua ces conseils, il la prit pour une douce illuminée, une de ces filles un peu maboules comme il en avait croisé une bonne douzaine, Joseph n’était pas du genre à affronter les femmes de face, il préférait esquiver, s’en sortir par un sourire, marmonner on verra ma caille en sucre.

Et puis une nuit très tard, alors qu’elle ronflotait la tête sur son épaule, il s’adressa à haute voix à son père qui le fixait dans le noir, lui non plus n’arrivait pas à trouver le sommeil, ils bavardèrent de choses banales, comme ils ne l’avaient jamais fait auparavant, de météo et d’approvisionnement, Joseph évoqua son travail à l’Institut, Édouard était vraiment intéressé, posa plein de questions, il était très fier et lui recommanda de ne pas se mettre en avant, ils décidèrent de se retrouver de temps en temps, ils réglèrent ainsi pas mal de problèmes.

Pas tous, bien sûr.

Joseph finit par ne plus savoir s’il voyait son père ou s’il rêvait de lui, si ce contact magique relevait de la télépathie ou du subconscient. Ces moments lui laissaient un souvenir tellement précis qu’il en était désorienté. Comme cette fois où son père lui avait raconté que son colonel, qui adorait Jean-Sébastien Bach, lui avait offert un enregistrement des Variations Goldberg par Wanda Landowska. Jamais de toute sa vie il n’avait rien entendu d’aussi beau. Ils les écoutaient ensemble, bouleversés, à en avoir les larmes aux yeux.

Nelly avait également élaboré une sorte de théorie d’Archimède appliquée à la peine et à la tristesse qui la rendait toujours gaie, elle réussissait à en faire profiter les autres grâce à des questions auxquelles on ne pouvait répondre que par oui.

– Ton père, il t’aime vraiment ? Il pense d’abord à ton bonheur ? Il t’a envoyé à Paris pour que tu deviennes un grand médecin ? Il t’a poussé à venir à Alger ? N’as-tu jamais pensé qu’il t’avait éloigné de lui pour ton bien ? Il rêve que tu sois heureux ? Oui, oui, oui, alors, où est le problème ?

D’après elle, plus le désespoir était fort, plus il fallait poser de questions, si on se débrouillait bien, il finissait toujours par reculer. Ce qui étonnait Joseph dans cette négociation avec la souffrance, c’est qu’elle l’interrogeait de façon spontanée, sans méthode ni calcul.

Elle soutenait aussi que l’avenir n’existait pas, une invention des curés pour briser les hommes et les tenir en laisse. Ignorant le temps qui nous restait, on devait faire ce qu’on avait envie de faire au moment où on le voulait, sans rien remettre au lendemain. Si on réfléchissait, si on hésitait, on était foutu. Elle ne conjuguait rien au futur et n’embarrassait personne avec ses angoisses du lendemain.

Nelly n’évoquait jamais son passé, comme si elle était née la veille ou était amnésique, impossible d’avoir la moindre précision sur sa vie d’avant, d’où elle venait, où elle avait grandi, les souvenirs lui étaient étrangers. Elle ne vivait que dans l’instant, au jour le soir, sans autre projet que de se demander où ils iraient dîner après la représentation.

– Je t’embête tout le temps avec mon père, tu ne me parles jamais de ta famille.

– On est ensemble, il n’y a rien d’autre que nous entre nous.

Hormis du passé qu’elle cachait et de l’avenir qu’elle fuyait, Nelly discutait de tout avec passion, était toujours d’humeur enjouée, elle se lançait régulièrement dans des démonstrations aventureuses. La première fois, c’était sur l’existence indiscutable de l’Atlantide. Joseph, désagréablement cartésien, osa émettre un doute.

– Tu paries ? lança-t-elle avec défi.

– Et on parie quoi ?

– Une nuit d’amour.

Nelly adorait perdre. Joseph aussi. Elle pariait souvent.

Quand elle affirma que le hasard n’existait pas, que notre destin nous dominait et qu’il était donc inutile de nous faire de la bile pour des nèfles, il se retint de lancer que c’était une aberration. Elle trouvait évident que les deux meilleures amies du monde se retrouvent en couple avec les deux amis qu’étaient Joseph et Maurice.

C’était écrit à l’avance.

– Il n’y a pas de coïncidences, conclut Nelly.

Nelly habitait avec Christine un bel appartement avec vue sur l’Amirauté qui, à deux, ne leur revenait pas cher. Résultat, les filles habitaient à dix minutes des garçons.

Dès leur rencontre, Nelly prit l’habitude de dormir souvent chez Joseph. Depuis Viviane, il n’avait plus vécu avec quelqu’un. Elle, il ne savait pas, il ne posa pas cette question idiote. Il avait furieusement envie d’elle, une chaleur au creux du ventre, elle aussi, c’est tout, purement et totalement incontrôlable, la mécanique des sens. Ils ne se donnaient jamais de rendez-vous, pas question de se ficeler.

– On se retrouvera.

Il passait au théâtre, ils dînaient souvent en tête à tête dans un restaurant du bord de mer, rentraient en marchant main dans la main ou, quand il avait trop de travail et ne pouvait la rejoindre, vers minuit elle donnait quatre coups contre la porte, avec un bref temps d’arrêt après le premier (un signal de conspiratrice), elle n’allumait jamais la lumière sur le palier. Dans le noir, ils se détectaient à tâtons comme deux aimants qui se percutent, se soudaient avec une brutalité et une tendresse irrésistibles et ne pouvaient plus savoir lequel des deux palpitait autant. Il mettait du temps à s’endormir, la peau exacerbée, l’oreiller brûlant, il allumait la lampe de chevet, ne se lassait pas de la regarder, nue dans le lit, avec les draps en boule, vestiges de ces moments magnétiques.

Le matin, elle ne l’entendait pas se préparer et partir, elle se levait vers midi, il lui préparait toujours son petit-déjeuner, elle tirait la porte, n’avait pas la clef et n’en voulait pas. Il ne fut jamais question qu’elle s’installe chez lui, elle aurait été obligée de revoir sa conception du lendemain ou elle n’en avait tout simplement pas envie.

Il y avait des nuits où elle trouvait porte close, Joseph, absorbé par son travail, l’avait oubliée, penché sur son microscope ou ses éprouvettes. Elle ne faisait aucune réflexion.

Il y avait des nuits où elle ne venait pas, où à minuit il éteignait la lumière dans l’entrée, attendait en vain ses coups sur la porte, lui non plus ne posait aucune question et se disait que demain serait une autre nuit.

Quand Christine et Nelly les invitaient à dîner, essentiellement les dimanches et lundis soir, jours de relâche, les garçons arrivaient chacun avec deux bouteilles, soit du rosé de Mascara soit du rouge de Tlemcen, Christine ne voulait pas de mélange pour éviter le mal de tête.

Elles ne se cassaient pas trop la nénette à préparer les repas.

Christine mettait un point d’honneur à ne rien faire, soutenait en fixant Maurice droit dans les yeux que les hommes ne servaient qu’à déboucher les bouteilles de champagne, ouvrir les boîtes de conserve, poser les papiers peints, porter les valises et deux ou trois choses pour lesquelles ils avaient réussi à se rendre indispensables, elle affirmait ne pas se souvenir du dernier jour où elle avait touché à une casserole, un chiffon ou un balai.

Nelly heureusement ne formulait aucune revendication féministe, préparait tout avec bonne humeur, cocas aux poivrons achetés à la boulangerie voisine, tomates avec thon à l’huile, œufs durs pas trop cuits, concombres vinaigrette, artichauts violets et des montagnes de carottes râpées au citron, rien de meilleur pour garder joues roses et teint frais, quand elle avait du courage, elle les faisait cuire au cumin, délicieux mais peu fréquent.

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