Les Jeux de l'amour et de la mort
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Éditions du Masque
- ISBN: 978-2702478561
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Les Jeux de l'amour et de la mort». Краткое содержание книги:
En sortant, Galtier ne put s’empêcher de jeter un œil sur le banc. Il était toujours là.
— Chef, qu’est-ce qu’on fait pour Soler ?
Galtier haussa les épaules.
— On le laisse là.
Là ou ailleurs, il s’en foutait.
Gaylor ne voulait recevoir personne, expliqua Khamal en barrant la porte. Galtier l’écarta violemment, et en homme qui connaît les lieux, ouvrit la porte du salon, attrapa une chaise et se campa devant Gaylor. Il était étendu dans un fauteuil.
— Bon dieu vous n’êtes pas encore mort ! dit Galtier à voix basse et rapide.
Gaylor reposa son verre et leva la tête. Galtier plia dans l’ombre sous l’éclat du visage. Il lui sembla que Gaylor avait pu pleurer mais il n’en était pas sûr.
— Il faut que vous parliez maintenant, reprit Galtier plus doucement.
Gaylor ne dit rien et Galtier tira une cigarette. Du doigt, Gaylor fit glisser le cendrier vers lui.
— Merci. Il faut que vous parliez maintenant. Il est mort. On l’a étranglé. Étranglé, vous comprenez.
Gaylor fit juste un mouvement avec ses lèvres.
— Vous l’avez tué, dit Galtier en cassant encore plus sa voix.
— Vous dépassez les bornes, inspecteur, dit lentement Gaylor.
— En vous taisant vous l’avez tué. Si vous m’aviez parlé, on l’aurait protégé. Mais vous avez préféré nous laisser croire au soi-disant meurtre de Saldon, vous m’avez laissé poursuivre une illusion, alors que depuis le début vous saviez que c’était vous qu’on avait cherché à tuer. Vous et Louis avec. Et vous n’avez pas bougé. Vous avez laissé faire. Eh bien c’est fait à présent. Reste la moitié du travail à finir. Alors ?
— Je n’ai pas pensé qu’on pourrait retrouver Louis.
— Bien sûr, vous n’y avez même pas pensé. Vous n’avez pensé qu’à vous-même. Pensé à la révélation pénible du scandale qui vous rattrapait après vingt ans. Mais qu’avez-vous donc fait ? Il semble pourtant qu’en Amérique vous étiez moins soucieux de votre image. Mais on change, n’est-ce pas ? L’âge apporte le goût de la sécurité paisible, de la fortune qui rentre à flot, toile après toile. Et pour ne rien défaire de tout cela, vous vous êtes tu. Vous avez sans doute cru pouvoir régler l’affaire tout seul, à l’étouffée, avec de l’argent peut-être. Mais vous n’avez rien pu faire, et Louis est mort ! Cela ne vous fait rien peut-être ?
— Bien plus qu’à vous-même, inspecteur.
— Vous êtes glorieux peut-être, mais vous êtes méprisable.
— Cela vous regarde de le penser et cela m’indiffère. Vous échafaudez, vous insultez, vous condamnez sans savoir ; cela m’étonne venant de vous mais cela m’indiffère. Peu m’importe. Je vous croyais simplement différent. Et maintenant, inspecteur, écoutez-moi bien, vous allez avoir votre histoire.
Galtier se servit un verre et resta debout.
— J’ai connu Louis à Frisco, il était très jeune, à peu près vingt ans. Je l’ai rencontré dans un bar, où il cherchait l’aventure par tous les moyens — comment diriez-vous — de la dissolution. Et moi pendant ce temps je cherchais l’enfer. C’est cela, l’enfer. Je souhaitais que les brûlures des bas-fonds détruisent en moi toute passion, tout orgueil, toute croyance. Dissolu, dissous, quelle différence ? Peu importe mes raisons, vous ne les comprendriez sans doute pas si le désir d’un destin divin ne vous a jamais malmené.
« Ensemble, le petit Louis et moi, nous avons épuisé les offrandes de Frisco. Mais vous devez savoir cela n’est-ce-pas, avec tous les détails nécessaires. On trouve toujours quelqu’un pour vous le raconter.
« Pendant six mois, nous avons côtoyé les pires crapules et les plus délicieuses aussi. Qu’avons-nous fait au juste ? Je ne m’en souviens pas très bien. Toutes les nuits se ressemblaient un peu, et l’alcool et la drogue effaçaient jour après jour nos souvenirs. Il n’y avait aucune raison pour que cela cesse, et, contrairement à ce que l’on dit, le scandale fait autour de mon nom m’amusait infiniment. J’aurais voulu qu’il fût pire encore. Cette déchéance et l’horreur qu’elle provoquait me semblaient charmantes. Mais un matin, j’ai ouvert les yeux et j’étais allongé sur le sol d’un bar, le Company, et je voyais les tables par en-dessous comme d’énormes masses noires et menaçantes. Tout le corps me faisait mal, comme si j’avais été piétiné, et sur le dessus de mes bras, il y avait deux longues estafilades qui saignaient, depuis le coude jusqu’au poignet.
Sans s’interrompre, Gaylor remonta lentement ses manches pour les découvrir.
— Le patron du bar me lavait le visage avec un linge glacé. Il paraît qu’un médecin était venu, qui m’avait bandé la tête. Et John, c’était le patron, John Hurst, était terrifié et il disait : « Vous n’auriez pas dû faire ça, vous n’auriez pas dû faire ça tous les deux. Vous avez été fous, ils vous rattraperont, un jour ou un autre. C’est ce qu’ils ont dit et ils le feront. Fallait pas y toucher. Faut filer mes enfants chéris, faut vous mettre debout et filer. »
« Il ne disait rien d’autre. Il ne pouvait rien raconter de plus, il fallait qu’on file. Et si vous le cherchez, John Hurst, comme je l’ai fait plus tard, c’est peine perdue. Il avait filé quelques jours après cette histoire. Sans doute avait-il dû appeler de l’aide pour nous défendre, et il devait disparaître après ça.
« Louis est resté cinq jours couché. Je l’avais emmené dans un petit hôtel de banlieue où je l’ai fait soigner comme je l’ai pu. Il était drôlement touché, et lui aussi, il avait été saigné sur les bras. Vous pourrez voir ses cicatrices. Pendant des heures, on a cherché à se rappeler ce qui avait bien pu se passer, avec la sensation qu’on avait dû aller trop loin. Il y avait des gens dans ces bars qu’il valait mieux ne pas provoquer. Louis se souvenait simplement qu’il avait cassé une bouteille sur la table, et d’un homme en costume foncé. Moi je ne voyais pas du tout cet homme en costume. Je voyais une femme très maquillée qui avait crié. Louis était tellement jeune, il était sonné. Il voulait rentrer dans son pays, dans sa ville surtout. Paris. Il appelait sa sœur et puis sa mère. On est restés cachés pendant toute une semaine, et sans même savoir pourquoi. On se cachait. C’était tout ce qu’on était capables de faire. On était tous les deux au bout de notre chute. On a été ramasser la petite sœur, et on a filé, sans prévenir personne.
Gaylor se rassit. Galtier eut l’impression qu’il se contractait, mais il prit simplement une cigarette et posa lentement son front sur son poignet.
— Êtes-vous content maintenant ? Non, bien sûr. Il faut encore que vous sachiez pourquoi je ne vous ai rien dit jusqu’ici, n’est-ce-pas ? C’était il y a vingt-deux ans, j’avais oublié cette histoire. C’est vrai, pendant de longues années, j’ai eu des appréhensions, et je ne pouvais me défendre de surveiller tous les Américains qui m’approchaient. Et puis j’ai fini par ne plus y penser. C’était oublié. Pourquoi est-ce qu’on aurait encore cherché à me tuer après tant de temps ? Bon dieu pourquoi ? Qu’est-ce que j’avais pu faire de tellement grave cette nuit-là ? Le soir du meurtre de Robert Saldon, en voyant la cape qu’il portait sur lui, j’ai pris peur à nouveau. Mais cela me semblait impossible. Après tout, on avait bien pu vouloir assassiner Robert. Je me suis accroché à cette idée. La police m’a appris que Robert avait sursauté en entrant ici. Il avait dû reconnaître quelqu’un, c’était le plus probable. Ce meurtre ne me concernait pas. Alors, pourquoi ressortir cette vieille histoire pour rien ? Je répugnais à y penser. Car même enfouie, il me semblait que le moindre geste imprudent pouvait la rendre à nouveau dangereuse. Je ne voulais pas la toucher, je ne voulais pas l’animer. Parce que Louis, inspecteur, Louis, personne ne savait qu’il était à Frisco. Louis était tout à fait en sécurité, quoi qu’il advienne. C’est en parlant que je risquais en revanche de le compromettre et de le mettre vraiment en danger, en le désignant comme mon compagnon de la nuit du Company. Comprenez-vous ? J’ai préféré ne plus y penser, m’imaginer que c’était vraiment à Robert qu’on en avait voulu. Robert avait très bien pu devenir un truand, n’est-ce pas ?