Jean-Christophe Tome III
- Автор: Роллан Ромен
- Серия: Jean-Christophe #3
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jean-Christophe Tome III». Краткое содержание книги:
Souvent, la bonne sortait, avant que Sabine fût prête; et un client sonnait à la porte du magasin. Elle le laissait sonner et appeler une ou deux fois, avant de se décider à se lever de sa chaise. Elle arrivait, souriante, sans se presser, – sans se presser cherchait l’article qu’on lui demandait, – et, si elle ne le trouvait pas après quelques recherches, ou même (cela arrivait) s’il fallait, pour l’atteindre, se donner trop de peine, transporter par exemple l’échelle d’un bout de la pièce à l’autre, – elle disait tranquillement qu’elle n’avait plus l’objet; et comme elle ne s’inquiétait pas de mettre un peu d’ordre chez elle, ou de renouveler les articles qui manquaient, les clients se lassaient ou s’adressaient ailleurs. Sans rancune du reste. Le moyen de se fâcher avec cette aimable personne, qui parlait d’une voix douce, et ne s’émouvait de rien! Tout ce qu’on pouvait lui dire lui était indifférent; et on le sentait si bien que ceux qui commençaient à se plaindre n’avaient pas le courage de continuer: ils partaient, répondant par un sourire à son charmant sourire; mais ils ne revenaient plus. Elle ne s’en troublait point. Elle souriait toujours.
Elle semblait une jeune figure florentine. Les sourcils levés, bien dessinés, les yeux gris à demi ouverts, sous le rideau des cils. La paupière inférieure un peu gonflée, avec un léger pli creusé dessous. Le mignon petit nez se relevait vers le bout par une courbe légère. Une autre petite courbe le séparait de la lèvre supérieure, qui se retroussait au-dessus de la bouche entr’ouverte, avec une moue de lassitude souriante. La lèvre inférieure était un peu grosse; le bas de la figure, rond, avait le sérieux enfantin des vierges de Filippo Lippi. Le teint était un peu brouillé, les cheveux brun clair, des boucles en désordre, et un chignon à la diable. Elle avait un corps menu, aux os délicats, aux mouvements paresseux. Mise sans beaucoup de soin,- une jaquette qui bâillait, des boutons qui manquaient, de vilains souliers usés, l’air un peu souillonnette, – elle charmait par sa grâce juvénile, sa douceur, sa chatterie instinctive. Quand elle venait prendre l’air à la porte de la boutique, les jeunes gens qui passaient la regardaient avec plaisir; et bien qu’elle ne se souciât pas d’eux, elle ne manquait pas de le remarquer. Son regard prenait alors cette expression reconnaissante et joyeuse, qu’ont les yeux de toute femme qui se sent regardée avec sympathie. Il semblait dire:
– Merci!… Encore! Encore! Regardez-moi!…
Mais quelque plaisir qu’elle eût à plaire, jamais sa nonchalance n’eût fait le moindre effort pour plaire.
Elle était un objet de scandale pour les Euler-Vogel. Tout en elle les blessait: son indolence, le désordre de sa maison, la négligence de sa toilette, son indifférence polie à leurs observations, son éternel sourire, la sérénité impertinente avec laquelle elle avait accepté la mort de son mari, les indispositions de son enfant, ses mauvaises affaires, les ennuis gros et menus de la vie quotidienne, sans que rien changeât rien à ses chères habitudes, à ses flâneries éternelles, – tout en elle les blessait; et le pire de tout, qu’ainsi faite, elle plaisait. Madame Vogel ne pouvait le lui pardonner. On eût dit que Sabine le fît exprès pour infliger par sa conduite un démenti ironique aux fortes traditions, aux vrais principes, au devoir insipide, au travail sans plaisir, à l’agitation, au bruit, aux querelles, aux lamentations, au pessimisme sain, qui était la raison d’être de la famille Euler, comme de tous les honnêtes gens, et faisait de leur vie un purgatoire anticipé. Qu’une femme qui ne faisait rien et se donnait du bon temps, toute la sainte journée, se permît de les narguer de son calme insolent, tandis qu’ils se tuaient à la peine comme des galériens, – et que, par-dessus le marché, le monde lui donnât raison, – cela passait les bornes, c’était à décourager d’être honnête!… Heureusement, Dieu merci! il y avait encore quelques gens de bon sens sur terre. Madame Vogel se consolait avec eux. On échangeait les observations du jour sur la petite veuve, qu’on épiait à travers les persiennes. Ces commérages faisaient la joie de la famille, le soir, quand on était réunis à table. Christophe écoutait, d’une oreille distraite. Il était si habitué à entendre les Vogel se faire les censeurs de la conduite de leurs voisins qu’il n’y prêtait plus aucune attention. D’ailleurs, il ne connaissait encore de madame Sabine que sa nuque et ses bras nus, qui, bien qu’assez plaisants, ne lui permettaient pas de se faire une opinion définitive sur sa personne. Il se sentait pourtant plein d’indulgence pour elle; et par esprit de contradiction, il lui savait gré surtout de ne point plaire à madame Vogel.
Le soir, après dîner, quand il faisait très chaud, on ne pouvait rester dans la cour étouffante, où le soleil donnait, tout l’après-midi. Le seul endroit de la maison où l’on respirât un peu était le côté de la rue. Euler et son gendre allaient quelque fois s’asseoir sur le pas de leur porte, avec Louisa. Madame Vogel et Rosa n’apparaissaient qu’un instant: elles étaient retenue par les soins du ménage; madame Vogel mettait son amour-propre à bien montrer qu’elle n’avait pas le temps de flâner; et elle disait, assez haut pour qu’on l’entendît, que tous ces gens qui étaient là, à bâiller sur leurs portes, sans faire œuvre de leurs dix doigts, lui donnaient sur les nerfs. Ne pouvant – (elle le regrettait) – les forcer à s’occuper, elle prenait le parti de ne pas les voir, et elle rentrait travailler rageusement. Rosa se croyait obligée de l’imiter. Euler et Vogel trouvaient des courants d’air partout, ils craignaient de se refroidir, et remontaient chez eux; ils se couchaient fort tôt, et n’auraient, pour un empire, changé la moindre chose à leurs habitudes. À partir de neuf heures, il ne restait plus que Louisa et Christophe. Louisa passait ses journées dans sa chambre; et, le soir, Christophe s’obligeait, quand il le pouvait, à lui tenir compagnie, pour la forcer à prendre un peu l’air. Seule, elle ne fût point sortie; le bruit de la rue l’effarait. Les enfants se poursuivaient avec des cris aigus. Tous les chiens du quartier y répondaient avec leurs aboiements. On entendait des sons de piano, une clarinette un peu plus loin, et, dans une rue voisine, un cornet à piston. Des voix s’interpellaient. Les gens allaient et venaient par groupes, devant leurs maisons. Louisa se serait crue perdue, si on l’eût laissée seule au milieu de ce tohu-bohu. Mais auprès de son fils, elle y trouvait presque plaisir. Le bruit s’apaisait graduellement. Les enfants et les chiens se couchaient les premiers. Les groupes s’égrenaient. L’air devenait plus pur. Le silence descendait. Louisa racontait de sa voix fluette les petites nouvelles que lui avaient apprises Amalia ou Rosa. Elle n’y trouvait pas un très grand intérêt. Mais elle ne savait de quoi causer avec son fils, et elle éprouvait le besoin de se rapprocher de lui, de dire quelque chose. Christophe, qui le sentait, feignait de s’intéresser à ce qu’elle racontait; mais il n’écoutait pas. Il s’engourdissait vaguement, et repassait les événements de sa journée.