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Le donjon [=La forteresse noire / The Keep - fr]

Электронная книга - «Le donjon [=La forteresse noire / The Keep - fr]». Краткое содержание книги:

Adressé durant l'hiver 41 au Q.G. des armées du IIIe Reich, cet incroyable message, venu d'une antique forteresse de Transylvanie, est signé du capitaine Woermann, un soldat d'expérience…
Aussitôt le major SS Kaempffer lui est envoyé. Homme de fer, il va cependant découvrir la peur face au spectacle des cadavres atrocement déchiquetés. Et sa garde de SS est impuissante : chaque nuit fait une nouvelle victime, gorge sectionnée…
Alors Kaempffer, qui ne veut ni fuir ni renoncer, appelle à la forteresse un vieil archéologue et sa fille qui ont été tous deux initiés aux sciences interdites…
Mais d'où vient qu'à cet instant, au Portugal, un homme reçoit en rêve l'ordre impérieux de se rendre là-bas ? Il partira.
Bientôt tout est prêt pour un combat aux dimensions de l'humanité…
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Le major ne répondit pas immédiatement. Il préféra se diriger vers l’escalier et retrouver un peu de chaleur. Woermann savait qu’il était plus troublé qu’il ne voulait bien le laisser paraître.

— Ces hommes n’ont pas seulement été tués, dit finalement Kaempffer, ils ont été mutilés !

— C’est exact ! L’homme ou la chose qui a fait cela doit être complètement dément, et la vie de dix villageois n’y changera rien !

— Pourquoi dites-vous « ou la chose »?

Woermann soutint le regard de Kaempffer.

— Je n’en suis pas très sûr. Tout ce dont je suis certain, c’est que le tueur va et vient librement. Aucune mesure de sécurité ne semble devoir l’arrêter.

— Ce n’est pas un problème de sécurité, dit Kaempffer qui avait recouvré tout son aplomb en réintégrant les appartements de Woermann. La seule réponse valable, c’est la peur. Il faut que le tueur ait peur de tuer, qu’il se rende compte du prix que les autres vont payer pour son geste. La peur est notre meilleure protection, toujours.

— Et si le tueur est un homme comme vous, s’il se moque de la vie des autres villageois ?

Kaempffer ne répliqua pas, et Woermann développa son argument :

— L’arme de la peur n’aura pas d’effet sur ceux de votre trempe. Conservez-la pour Auschwitz, quand vous y retournerez.

— Je ne retournerai pas en Pologne, Klaus. Quand j’aurai rempli ma mission ici – ce qui ne devrait me prendre qu’un jour ou deux —je me rendrai à Ploiesti.

— Je ne vois pas ce que vous pourriez y faire : il n’y a pas de synagogues à brûler, rien que des raffineries de pétrole.

— C’est cela, persiflez, dit Kaempffer, les dents serrées, profitez-en aujourd’hui parce que vous n’en aurez plus l’occasion lorsque le projet Ploiesti sera en route.

Woermann s’installa à son bureau. Kaempffer le fatiguait, et ses yeux se portèrent sur le portrait de son fils cadet, Fritz, qui venait d’avoir quinze ans.

— Je ne vois toujours pas ce que vous pourriez faire à Ploiesti.

— Les raffineries ne m’intéressent pas, je les laisse au Commandement Suprême. Ce serait plutôt les voies ferrées…

— Les voies ferrées ? fit Woermann, qui contemplait toujours la photo de son fils.

— Oui, c’est à Ploiesti qu’on trouve le plus important nœud ferroviaire de Roumanie, et c’est ce qui fait de cette ville le site idéal d’un camp de réinstallation.

— Vous voulez dire… comme à Auschwitz ? dit Woermann, qui fut brutalement tiré de sa rêverie.

— Exactement ! C’est pour cela que le camp d’Auschwitz a été construit là où il est. Il est capital d’avoir un bon réseau ferroviaire pour assurer le transport jusqu’aux camps des représentants des races inférieures. Le pétrole part par train de Ploiesti pour toutes les régions de Roumanie, et les wagons en reviendront chargés de tous les Juifs, Tziganes et autres déchets humains qui souillent ce pays !

— Mais nous ne sommes pas en territoire occupé ! Vous ne pouvez pas…

— Le Führer ne veut pas que l’on néglige les indésirables de Roumanie. Il est vrai qu’Antonescu et la Garde de Fer ôtent aux Juifs les postes de responsabilité mais le Führer a un plan autrement plus vigoureux. Nous l’appelons à la SS la « Solution Roumaine ». Le Reichsführer Himmler s’est mis d’accord avec le général Antonescu pour que les SS montrent aux Roumains comment s’y prendre. Et c’est moi qui ai été choisi pour cette mission : je serai commandant du camp de Ploiesti.

Atterré, Woermann était bien incapable de répondre.

— Klaus, est-ce que vous savez combien il y a de Juifs en Roumanie ? poursuivit Kaempffer. Sept cent cinquante mille, selon les dernières estimations. Peut-être même un million ! Nous aurons bientôt des chiffres officiels, je vais m’y employer. Mais il y a pire encore, le pays regorge littéralement de Tziganes et de Francs-Maçons, sans parler des Musulmans ! Deux millions d’indésirables en tout !

— Si j’avais su, dit Woermann, en se prenant la tête dans les mains, je n’aurais jamais mis les pieds dans cet égout !

— Riez si vous voulez, Klaus, mais Ploiesti aura une importance capitale. Aujourd’hui, nous transférons à Auschwitz les Juifs de Hongrie, et cela nous fait perdre beaucoup de temps, d’énergie et de carburant. Je peux vous dire que la plupart seront conduits en Roumanie dès que le camp de Ploiesti sera opérationnel. Et moi, son commandant, je deviendrai l’un des hommes les plus illustres de la SS et de tout le IIIe Reich ! Ce sera alors à mon tour de rire !

Woermann était prostré. Toutes ces théories l’écœuraient. Mais que pouvait-il faire dans un univers contrôlé par des fous, lui, l’officier d’une armée qui leur permettait de mettre leurs projets insensés à exécution ? Il regarda Kaempffer arpenter la pièce, et l’image du serpent s’imposa à nouveau à lui.

— Je ne savais pas que vous peigniez, dit le major, qui s’arrêta devant le chevalet, comme s’il le découvrait pour la première fois. Si vous aviez passé autant de temps à traquer le tueur qu’à travailler à cette peinture morbide, plusieurs hommes auraient peut-être…

— Morbide ! Il n’y a rien de morbide dans cette peinture !

— L’ombre d’un corps pendu à un nœud coulant, vous trouvez que ce n’est pas morbide ?

— De quoi parlez-vous ? fit Woermann, qui s’était levé brutalement.

— Là… sur le mur, dit Kaempffer, le doigt tendu.

Woermann examina la toile. Il ne voyait rien. Les ombres du mur étaient telles qu’il les avait peintes quelques jours plus tôt. Il n’y avait rien qui pût… Woermann retint son souffle. Sur la gauche de la fenêtre qui laissait apercevoir le village… cette fine ligne verticale se terminant par une forme plus sombre… on pouvait y voir un pendu… Il se souvenait vaguement d’avoir peint cette ligne et cette masse sombre mais il n’avait jamais eu l’intention de donner cette touche sinistre à son œuvre.

Mais Kaempffer pensait déjà à autre chose.

— C’est une chance que vous ayez achevé votre tableau, Klaus. Dès que je me serai installé, je ne vous laisserai plus un seul instant de libre.

Woermann s’attendait à l’entendre dire cela, et sa réponse était toute prête :

— Vous ne vous installerez pas dans mes appartements.

— Pardon, mes appartements. Vous semblez oublier que je suis votre supérieur, capitaine !

— La hiérarchie des SS ! fit Woermann en ricanant. Mais elle ne vaut rien du tout ! Mon sergent vaut au moins quatre soldats de votre trempe ! Sans parler de l’homme !

— Prenez garde, capitaine ! Cette croix de Fer que vous avez reçue à la dernière guerre ne vous donne pas tous les droits !

Woermann sortit de sa tunique la croix de Malte noire à bords d’argent et la brandit devant Kaempffer.

— Vous ne l’avez pas, vous, et vous ne l’aurez jamais ! Pas la vraie, tout au moins, celle qui n’a pas une ridicule petite swastika en son milieu !

— Assez !

— Non, je ne me tairai pas ! Vous autres, les SS, vous tuez des civils sans défense – des femmes, des enfants ! Moi, j’ai reçu cette médaille pour avoir affronté des hommes qui savaient se battre ! dit Woermann, dont la voix baissa subitement. Et nous savons tous les deux à quel point vous détestez un ennemi capable de riposter.

Kaempffer s’approcha si près de Woermann que leurs nez se touchaient presque. Ses yeux bleus étincelaient sous l’emprise de la colère.

— La Grande Guerre, mais c’est du passé, tout cela. C’est celle-ci, la Grande Guerre. L’autre, la vôtre, tout le monde l’a oubliée, à tout jamais !

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